Alain, pour se rendre au pachthof, prenait le chemin le plus court et
s'en revenait par le chemin le plus long. Il pouvait ainsi songer tout
à l'aise aux abeilles de Roselei. Il suivait d'abord le long ruban de
chaussée qui, sous les grands ormes, avec ses larges pavés gris, s'en
va vers la ville. Les poulains, quand il passait, arrivaient jusqu'à la
barrière, avec leurs grosses têtes lourdes et leurs raides jambes en
piquet, comme les chevaux de bois du carrousel, les jours de kermesse;
et puis en lançant des ruades, ils repartaient téter les belles juments
aux ventres polis et aux clairs yeux de bonnes nourrices.
Un petit fossé d'irrigation les séparait du pâturage des vaches, touffu
et émaillé comme un tapis. Elles aussi, en balançant leurs fanons et
soufflant des naseaux, arrivaient le regarder par-dessus la clôture,
comme des femmes curieuses; et d'une petite tape il chassait les
grappes de mouches pendues à leur flanc ou leur caressait le mufle;
et un petit instant ils étaient là ensemble, comme une même humanité.
Quelquefois il disait une parole qui se rapportait à l'immense bonté
des bêtes et les vaches remuaient les oreilles comme si elles avaient
compris. On peut bien dire que l'âme des Flandres alors tout entière
passait dans le bon fils de la ferme des _Six jeunes hommes_. Et les
chevaux, les belles vaches couleur de beurre et de lait, les prairies
et par delà, toute la terre jusqu'à l'horizon appartenaient à Hugo
Baesrode.
Il admirait dans sa simplicité, que cela fût ainsi puisque, aux
mains d'un maître comme celui-là, une telle faveur se changeait en
bénédictions pour tout le monde. Le pays aujourd'hui rapportait dix
fois ce qu'il rapportait autrefois: de toute la contrée jusqu'à Bruges,
il était le plus riche en cultures et en troupeaux. Quand Hugo passait
à cheval sur la route, il pouvait jeter à droite et à gauche le coup
d'œil du maître. Si quelque chose n'était pas à son goût, il entrait
dans les fermes et disait ce qu'il avait à dire. Parfois il avançait au
paysan l'argent nécessaire à l'achat des nouvelles machines. Là-bas, à
la Chambre, il défendait la petite propriété contre la grande: celle-ci
ne lui avait jamais pardonné. Il espérait sous la forme des syndicats,
déterminer une ligue défensive des fermiers contre ce qu'il appelait
la terre morte des seigneurs. Il disait que la terre est sacrée à la
condition qu'elle vive et qu'elle appartienne à celui qui la cultive:
il n'admettait d'autre droit sur elle que le travail.
Alain maintenant quittait la grand'route et s'engageait dans l'un des
chemins de traverse qui desservent l'intérieur des terres. Sous les
grands feuillages, derrière les haies taillées ras, étaient les petites
fermes avenantes et fraîches avec leurs animaux, leurs cultures,
leurs meules de foin et de paille, comme des paradis terrestres. Tout
semblait repeint à neuf depuis les dernières pluies; il se disait qu'il
n'y avait pas un endroit au monde où il faisait si bon vivre, et à voir
le travail de chacun qui à la longue avait fait le sol fertile et gras,
avec ses carrés de céréales et ses enclaves de pommes de terre, de
fèves, de pois, d'oignons, de choux, il trouvait aussi, comme Baesrode,
que la terre ainsi cultivée était de la chair vivante, la chair même du
paysan, et que ce que celui-ci en tirait était comme les enfants sortis
de lui. Il était un peu honteux alors de tout le temps qu'il passait
à noircir du papier quand il n'y avait jamais assez de bras pour
retourner les sillons. L'ombre, là où il passait, duvetait tièdement
le sentier, semait des petites fleurs lilas sur le pis des vaches,
ajourait d'un dessin de guipure l'échaudage des maisons. Il songeait:
«Le seigle de Paridens sera mûr avant le nôtre.» Ou bien: «Le froment
de Verriest n'a pas profité.» Et quelquefois il cassait un épi qu'il
roulait dans sa paume et dont il mangeait le grain d'or. Et ensuite,
tout doucement, sa pensée encore une fois s'en revenait vers Roselei.
Lui comme les autres, à présent était prêt pour la moisson: avant
quinze jours le champ serait à couper si le bon temps continuait. Avec
le valet et la servante comme au temps du père, il tâcherait de suffire
à la peine. Mais les faucilles étaient ébréchées et vieilles, il lui
faudrait aller se remonter à la ville; et on ne sait pas pourquoi il
lui revenait là-dessus l'idée d'une petite chanson où les faucilles se
mettaient à radoter entre elles comme de vieilles gens.
A la ferme, il trouvait en rentrant la mère écrémant le lait ou
nourrissant d'une bouillie de son ses veaux à l'engrais. C'était une
vieille femme triste et qui pouvait dire, au temps qu'elle sentait dans
les jambes, le temps qu'il ferait le lendemain. Elle avait été une des
belles filles du pays; mais l'âge, les fatigues, le regret d'avoir
perdu son mari, en la ridant et la fléchissant, ne lui avaient laissé
que la beauté limpide des yeux, comme les bêtes au pré. Cependant elle
était restée la bonne ouvrière mêlée dès l'aube à la vie de la maison
et qui trouvait encore le moyen de bêcher son jardin et de soigner ses
vaches quand elle avait fini avec les gens. Jamais on ne l'avait plus
vu rire depuis la mort du fermier: son âme était une chambre aux volets
clos où la joie du dehors n'entrait plus. Quand Alain était à la ferme,
ils ne se disaient pas six mots de toute une journée, bien qu'il fût
pour elle un vrai fils et qu'elle l'aimât comme si elle continuait de
le porter en elle. Il avait, à côté de la sienne, une grande chambre
sous le plancher du grenier et dont la fenêtre à petites vitres
carrées s'encadrait du feuillage d'un poirier en espalier. Il trouvait
toujours sur les planches de l'armoire son linge, ses camisoles et ses
chaussettes en bon état. Elle veillait aussi à renouveler l'eau bénite
dans le bénitier, sous la branche du dernier dimanche des Rameaux.
[Illustration: C'ÉTAIT LA MER TOUT ENTIÈRE QUI SEMBLAIT PASSER LA-HAUT
(P. 112).]
Au matin, en se levant, le bon garçon voyait une petite ombre
trembloter sur ses draps de grosse toile; c'était le vol d'un ménage
d'hirondelles qui depuis trois ans revenait nicher au-dessus du
croisillon. Il entendait aussi les pigeons gratter et roucouler dans
le pigeonnier au-dessus de sa tête. Les pigeons étaient une des
passions du village: une fois un de ses colons était rentré le premier
de Paris et avait eu le prix. Mais depuis qu'il faisait ses petits
contes, il n'allait plus sur les routes, en bras de chemise, le nez en
l'air, regardant s'ils auraient le bon vent. En ce temps aussi, il lui
arrivait d'aller boire des petits verres au local de la société, avec
les amis. Tout cela lui avait passé: il n'aimait plus que ses ruches.
Le dimanche matin, après la messe où de loin il voyait doucement remuer
le chapeau de Roselei, il restait une heure et plus planté devant ses
abeilles, dans l'odeur vanillée du jardin. Elles entraient au cœur des
grandes clochettes bleues, suçaient le chèvrefeuille, rebondissaient
très haut par-dessus le toit de l'étable. Il les suivait longtemps des
yeux, il s'imaginait qu'elles allaient là où allaient ses pensées. Et
encore une fois, il lui venait le sujet d'une de ses petites histoires:
il ne l'écrivait qu'après l'avoir longtemps roulée dans sa tête.
Une petite ferme comme la sienne vaut mieux pour la méditation que
le bruit et l'affairement d'une grande exploitation comme celle des
Baesrode. Du moins il le disait: il s'y sentait plus près de soi-même,
dans la petite ruche silencieuse de l'âme. Roselei riait de l'entendre
parler ainsi, disant, de son côté, que c'était après tout une question
d'habitude: l'escargot va avec sa maison sur le dos, mais l'écureuil a
besoin de toute la forêt pour vivre. A son tour il riait, lui toujours
sérieux.
--C'est vrai, disait-il, je suis l'escargot, moi.
Un jour qu'il était dans le charril, fixant avec des clous la bande
d'une roue de charrette, il entendit un grand vacarme dans la cour.
Toute la poulaille apeurée battait de l'aile et fuyait devant le
piaffement de Carlintje, la petite jument de Roselei, entrée en tempête
avec sa maîtresse sans selle sur son dos. Elle lâchait la bride,
le cheval s'arrêtait net et les cheveux dénoués et flottants, elle
sautait bas, retombait sur la pointe de ses bottines, en petite amazone
sauvage qu'elle était. Sa jument était à la fois pour elle un jeu, une
camaraderie, une habitude, la chose vivante qu'elle sortait de l'écurie
quand elle allait aux fermes visiter ses malades ou simplement qu'il
lui passait la fantaisie de faire un petit temps de galop.
Carlintje, la bride pendante, se mettait à brouter une botte de foin
tandis que Roselei entrait dans la cuisine et disait à Siska Rippers en
train de peler des pommes de terre:
--Dag moederke (bonjour, petite mère).
C'était si insinuant et musical, avec le son de cuivre clair de sa voix!
A Alain qui là-dessus arrivait les rejoindre, elle faisait part
ensuite de la grande nouvelle. La petite baronne Tols et son cousin
le lieutenant étaient venus la veille lui demander de représenter
une des princesses de la cour dans la figuration d'un cortège où se
voyait Philippe le Bon faisant sa joyeuse entrée dans Bruges: son père
prêtait les plus belles bêtes du haras: elle-même monterait une des
grandes juments primées: mais il lui fallait un servant d'armes qui se
tiendrait à la tête du cheval, en habits de parade comme elle-même; et
elle lui demandait:
--N'est-ce pas, Alain, que vous ferez bien cela pour moi?
Alain tout à coup se trouva très loin de ses abeilles: il était devenu
très rouge; il se sentait un peu honteux à l'idée de paraître en public
sous des ors et des chamarrures, lui le paysan, le fils des _Six jeunes
hommes_. Mais enfin, puisqu'elle le voulait... Ce qui lui rendait aussi
quelque assurance, c'est que rien ne pressait: la fête serait pour
septembre: on avait devant soi plus de deux mois. La «moederke», elle,
n'avait encore rien dit et, assise sur une petite chaise basse, elle
passait les mains l'une sur l'autre avec un bruit de râpe.
--C'est que... fit-elle enfin.
Et seulement un peu après, elle achevait sa pensée:
--Est-ce qu'il nous faudra payer sur notre pauvre argent ce riche
costume?
Roselei ne riait pas comme l'eussent fait les autres filles riches.
Elle savait quel travail représente la moindre dépense pour les gens de
la campagne. Elle dit simplement que la petite mère pouvait être bien
tranquille à cet égard. Et elle les regardait l'un et l'autre de ses
yeux droits, les narines encore un peu agitées par le petit vertige
de la galopée. Peut-être elle pensait qu'elle eût été aussi bien dans
cette petite ferme fraîche, sentant le bon lait, que dans leur grande
maison de seigneur. Roselei était une fille comme cela.
Elle conta qu'un marchand était venu le matin et avait acheté six
pouliches. Un autre avait fait marché pour les veaux. Le père allait
essayer une nouvelle baratteuse. On n'avait plus revu les Van Pède
depuis l'autre jour, mais le baron Dierens était revenu avec son fils.
Là-dessus elle riait, la bouche ouverte, comme si elle allait ajouter
quelque chose, mais ses yeux rencontrèrent ceux d'Alain et elle ne
disait plus rien. Et puis une demi-heure passa: quelquefois il entrait
une guêpe qui se mettait à piquer des cerises sur l'armoire.
Moederke, pour ne point rester à rien faire, était allée prendre une
paire de bas qu'elle reprisait à la boule, près de la fenêtre. Mais
tout à coup Alain dit à Roselei qu'une des ruches était en humeur
depuis que la nouvelle petite reine était partie. Ils se levèrent et
entrèrent au jardin; au bout se trouvait le rucher sous son toit de
tuiles. Toutes les abeilles étaient dehors et fluctuaient en longs
remous, comme un fait civique vide à la rue les maisons d'une ville:
l'odeur du miel fermentait plus fort; et elles échangeaient des
nouvelles, d'un long bourdonnement comme le bruit du vent dans les
peupliers. Il n'eut pas besoin de siffler sa chanson, cette fois, tant
elles étaient occupées d'elles-mêmes. Il était content: depuis un
peu de temps, les mâles consommaient tout le miel; la reine, en les
entraînant dans son vol, en avait débarrassé la ruche.
--Oh! fit-elle, j'avais quelque chose à vous dire, Alain. Hier encore
le baron est venu: son fils aîné l'accompagnait... Devinez un peu
pourquoi.
Alain d'abord haussait les épaules et soudain devenait très pâle et ses
lèvres tremblaient. Elle vit ainsi qu'il avait deviné.
--Oh! Alain! fit-elle, le fils Van Pède aussi aurait voulu... Est-ce
croyable?
Et sans cause, elle avait envie de pleurer.
Alain, lui, était demeuré sans rien dire, et il regardait devant lui,
très loin. Il ne pensait plus à ses abeilles.
--C'est mère qui me l'a dit, fit-elle, et elle m'a demandé ce que je
pensais de ce jeune homme. «Rien», ai-je répondu. Et elle a ri en
disant: «Il n'y a pas autre chose à en penser».
Encore une fois passait un petit silence et Alain disait faiblement:
--Il faudra bien que cela arrive une fois ou l'autre, Roselei.
Comment cette parole avait pu passer par ses lèvres, il s'en étonnait
maintenant; et elle se mettait à effeuiller les pétales d'une rose à
demi fanée, en disant:
--Jamais je ne me marierai, Alain.
Il sentait se gonfler son cœur et il était heureux.
X
[Illustration: QUELQUEFOIS IL DISAIT UNE PAROLE ET LES VACHES REMUAIENT
LES OREILLES COMME SI ELLES L'AVAIENT COMPRIS (P. 113).]
Baesrode commença d'abord: ses faucheurs étaient toujours les premiers
à se mettre au travail. Comme il se servait d'engrais puissants,
son blé était lourd et précoce: il avait les plus belles terres du
pays. Elles s'étendaient à l'est de la ferme, alternées en seigles,
en froments, en orges, en sarrasins et en avoines comme un torrent
d'or, de vermillon et d'argent roulant jusqu'à l'horizon. Un matin
les hommes, avec leurs pierres à battre le fer, les enclumettes et
les faucilles, arrivèrent. L'énorme champ fumait sous la boule rouge
du soleil, encore bas dans le ciel et aussitôt ils se mettaient à
frapper devant eux. On était dans la grande chaleur d'août: la campagne
brûlait; à midi de hautes flammes blanches pesaient, immobiles. Eux, à
travers les blés, comme à travers le frissement des écumes d'une mer,
poussaient droit, leur poitrine velue à nu sous les chemises, comme
des nageurs. A chaque anhelée, tout l'espace en feu leur entrait dans
les poumons: ils avalaient du soleil, de la braise et de la terre;
leurs gorges étaient raclées par le chaume et la poussière du grain
mûr. Cependant à peine ils relevaient la tête, maigres, secs, calcinés,
tournoyant dans les remous vermeils toujours plus avant, avec le poids
lourd de l'immense ciel sur leurs épaules. Comme du fond de grands
trous de soleil, montait le crissement du fer battu et puis encore
une fois les faucilles tapaient. Par avalanches, les torsades d'or et
d'argent croulaient, jonchaient le sol partout où ils passaient. Ils
marchaient, piétinaient la vie et la sève de l'été, éclaboussés à longs
jets d'un sang de soleil, rouges des pieds à la tête comme des tueurs.
Quand le soir arrivait, ils pouvaient enfin regarder: le sol sur un
grand espace était mort derrière eux; et il semblait qu'une faible
distance les séparait seulement de la grosse boule pourpre qui là-bas
descendait. Encore une fois la terre fumait comme une chair immergée
dans un bain; et alors, dans l'ombre claire où commençait à monter la
lune, ils goûtaient la douceur de sentir le petit vent frais passer sur
leurs peaux cuites. Ils comptaient qu'ils en auraient ainsi pour dix
jours.
Maintenant la maison connaissait les grands jours et les courtes nuits.
Maîtres et valets, levés à l'aube, se couchaient aux dernières clartés.
Une odeur de blé et de sueur leur restait aux habits; il sentait bon
le froment, le pain et la vie dans les chambres. L'âme chez tous était
haute, légère, joyeuse: surtout aux premières heures, dans le matin
frais, on était en paradis. La terre alors était encore humide, toute
parfumée d'un arome de thym, de marjolaine, de lavande, comme à l'heure
de l'angelus, quand le sacristain ouvre la porte pour tirer trois fois
la petite cloche, il se répand au dehors une fraîche et sainte odeur
de chasubles et de nappe communiale. Dans la campagne alors tintait
le chant des faucilles comme la petite chanson d'or des grillons.
D'un champ à l'autre tanguait, par-dessus les blés, le vaste chapeau
de paille de Hugo Baesrode: son grand bai brun remuait ses pavillons
d'oreille, aimant la musique claire du fer. A peine le jour était né;
il sortait du même brouillard où il s'était en allé la veille et puis
l'orient rosissait, on voyait tout à coup rouler la grosse boule rouge
comme une tête coupée.
De plus en plus, sous la marche en avant des piqueurs, le champ
diminuait: derrière eux les moyettes ressemblaient à de grosses poupées
d'or et de rubis. On entendait chanter çà et là les filles embauchées
pour la moisson. Baes Hugo arrêtait son cheval et du haut de sa selle
disait une bonne parole; les gens en étaient contents. Il y avait
aussi, pour les rafraîchir et les réconforter à mesure, les abondantes
rations de café et de bière que des servantes apportaient de la maison.
Chacun savait qu'une fois les derniers chars rentrés, on mangerait à la
cuillère de pleines terrines de riz au lait. Tout allait donc pour le
mieux et, par surcroît, on avait le bon Dieu avec soi.
C'était plaisir quand Roselei accourait sur sa jument et venait voir
où ils en étaient: les piqueurs aimaient qu'une belle fille comme elle
prêtât attention à leur travail. Les faucilles sonnaient joyeusement
jusqu'au fond des champs; il arrivait aussi que l'un ou l'autre
bottelait une touffe de coquelicots et de bleuets et s'en venait la
lui offrir. Elle-même et eux se sentaient d'une humanité pareille,
dans cette grande fête heureuse de la terre. Avec sa voix chaude, elle
alors, comme son père, disait une chose qui leur allait au cœur: les
plus jeunes un court moment s'arrêtaient de taper dans les blés pour
la regarder, mouillée de sueur comme eux sous ses cheveux au vent. Du
reste, une même ivresse de soleil et de sève la grisait, elle aussi.
Elle ouvrait toutes larges ses narines et aspirait l'odeur du blé dans
le vent. Elle pensait que peut-être, là-bas, Alain faisait comme elle.
Ils se mettaient à leur tour à la moisson chez les Rippers quand déjà
le blé de Baesrode était coupé. Tous maintenant travaillaient ferme.
Alain lui-même à côté de ses hommes donnait le coup de collier. S'il
pensait encore à ses petites histoires, il n'était plus là pour le dire
à Roselei. Depuis le jour où elle lui avait confié la chose qui l'avait
bouleversé, il n'avait plus qu'une fois porté à Mme Baesrode ses œufs
frais dans le petit panier. Une étrange réserve lui était venue: il
n'aurait pu dire ce qui se passait en lui. Jamais il ne l'avait appelée
dans sa pensée d'aucun autre nom fleuri de jeune fille, et loin de lui
dire comme à Van Pède fils qu'elle n'était pas une jeune fille comme
les autres, avec lui elle avait toujours été une vraie fille plutôt
qu'une garçonne. C'était si doux autrefois quand ils étaient seuls et
qu'ils se promenaient la main dans la main comme des enfants!
Alain, tout en faisant volter sa faucille, soupirait, s'efforçait de
ne plus songer à rien; mais quelquefois ses idées se pressaient, si
tumultueuses qu'il ne pouvait plus travailler et qu'il laissait les
hommes prendre du champ sur lui. «Moederke» était étonnée du changement
d'humeur survenue chez son fils. Une idée l'obsédait, toujours la même,
et qui se formulait ainsi: il faudrait bien, un jour, que Roselei se
mariât. Qu'elle lui eût dit dans un élan sincère: «Jamais je ne me
marierai», il y aurait tout de même des raisons qui en décideraient
autrement. Il détestait maintenant les Dierens de Dierendonck: il avait
bien peur de détester tous les hommes.
Chez les Baesrode, il n'y avait plus de polo, ni de tennis, ni de
football et les garçons des grandes fermes ne venaient plus, eux aussi
retenus par les travaux de la moisson. C'était le temps de l'année où
tous n'ont plus qu'une même pensée unique et où cette pensée est pour
la terre. Les hommes, dans la fournaise des jours, se desséchaient,
rugueux et torves comme des ceps. Quand les chars rentraient, c'était
au tour des chevaux de souffler avec de grands creux au ventre sous
leurs filets. Toute la campagne toujours un peu plus se dépouillait.
Dans le soir, quand la lune montait, on pouvait voir courir les lièvres.
[Illustration: LA CAMPAGNE TOUJOURS UN PEU PLUS SE DÉPOUILLAIT
(P. 119).]
Et puis tout le monde s'y mettant à la fois, les meules une à une se
dressèrent; il y en avait qui allaient par rang de taille comme une
famille, les plus grandes en avant, les autres toujours plus petites
à la file. C'était déjà fini au pachthof, quand, à la ferme des _Six
jeunes hommes_ et ailleurs, on gerbait encore les moyettes. Ils
avaient pu boire et manger tant qu'ils avaient voulu, à la rentrée
des dernières charrettes. On n'était pas fâché de pouvoir enfin se
reposer un peu; les chevaux, nourris de doubles rations d'avoine tout
le temps de la campagne, furent lâchés au vert. Jamais la vaste maison
et ses dépendances n'avaient eu une vie plus heureuse qu'en ces jours
d'abondance où tout regorgeait de force, de joie et de santé, les
poulains déjà hauts sur pattes, les veaux bien en point et le mufle
luisant, les granges et les greniers pleins. La grande terre des blés,
après avoir, elle aussi, travaillé à l'œuvre commune, maintenant
dormait là dans ses fructifications, jusqu'aux prochains labours. Si
seulement il avait pu se remettre à pleuvoir un peu...