XX

M. Fauche, depuis qu'il tombait des pluies douces, encore une fois

lâchait la peinture pour la pêche. Celui-là vraiment se connaissait

à prendre la vie comme elle lui venait, pêchant aux mois clairs,

chassant l'automne dans la montagne et, le reste du temps, ne faisant

rien. Noémie, en levant son rideau au petit jour, était sûre de le

voir au milieu du fleuve sur sa barque avec Bellaire, tous deux debout

dans leur caban et jetant la ligne à droite ou à gauche, selon que ça

mordait. Quand c'était une tanche, le flotteur avait l'air de cligner

de l'œil; et le matin regardait. Le Chinois alors se persuadait qu'il

allait pêcher quelque chose. Là-haut la montagne s'ennuageait de

flocons gris comme des fumées de feux de pâtre au temps des pommes de

terre cuites sous les fanes. La pluie quelquefois titillait l'eau comme

d'un fourmillement de petits vers qui faisait monter les grévis. Avec

une bonne pipe, on serait resté longtemps à regarder tout cela comme en

songe.

Il était venu aussi à M. Fauche une petite âme de pluie comme à Noémie,

une âme frileuse qui ne fait pas de bruit et n'est pas tout à fait

éveillée. Depuis l'autre fois qu'il était allé à la ville, à peine ils

s'étaient vus; tous deux semblaient s'éviter. Après tout, qu'est-ce

qu'ils auraient pu se dire? Ce n'est pas Noémie qui lui aurait raconté

son aventure au bois. Personne n'avait su que le Spirou l'avait sauvée.

Il lui eût fallu révéler que, depuis un peu de temps, ce petit faune

rôdeur traînait partout sur ses pas; et elle avait compris que ce cœur

sauvage avait son mystère.

Jean Fauche passait donc ses journées à la pêche. Il y avait toujours

des perches, des vandoises et du barbeau dans sa bannette. A cause

de sa chair rude, il rejetait le hotu quand, avec sa bouche carrée,

celui-ci avait mordu à l'hameçon. En regardant le poisson frétiller

sous la pluie tiède, il pensait à des choses qu'il ne disait à

personne. Il semblait être devenu plus secret, même pour le grand

Cortise.

Le soir, il partait amorcer avec Tantin et Finette: il avait des

endroits où il jetait la nasse et d'autres qui convenaient mieux aux

verveux, de préférence dans les courants. Quelquefois au ferret ils

s'avançaient jusque près du barrage, à la hauteur de l'écluse; il leur

arrivait de prendre là dans les remous de la grosse truite saumonée.

Et puis, la nuit tombait sur eux à petites fois comme un vol de plumes

noires. Avec Tantin il était plus à l'aise qu'avec les autres: il

le laissait parler, sans lui répondre. Tantin ne remarquait pas que

sa poitrine par moments se gonflait comme s'il soupirait: lui-même

soupirait bien fort.

Tout de même c'était un peu triste à la fin, cette pluie qui effilait

de la charpie autour du jour malade. On avait mal de quelque chose

qu'on ne savait pas. Noémie perdit courage et regretta sa petite classe

à la ville. «Mon Dieu! que je suis seule ici!» songeait-elle. Et elle

ne détestait pas de se sentir devenir mélancolique, comme une chose

nouvelle dans sa vie et qui la faisait vivre plus finement. D'une

plainte douce elle se dorlotait elle-même et n'aurait pas voulu être

consolée. Oui, c'était là un sentiment qu'elle n'avait encore point

éprouvé.

Le cimetière entourait l'église de ses murs bas, chenillés de cœdum

rose. C'était une vieille terre bénite, la petite paroisse sacrée

du bon repos, avec des croix pourries et des tertres étoilés de

pissenlits. Les maisons alentour, par leurs fenêtres ouvrant sur les

tombes, pouvaient voir leurs morts sous les orties, les buis et les

hautes herbes. Le soir, une ombre descendait du clocher carré comme une

housse qui jusqu'au lendemain les recouvrait.

Noémie avait fini par connaître toutes ces humbles sépultures, celles

qui avaient un nom et les autres qui n'en avaient jamais eu. Il y

avait là des vieilles gens qui doucement avaient trépassé, les mains

en croix, dans l'attente du jugement dernier. Elles avaient ri, elles

avaient pleuré, elles avaient aimé.

Elles avaient été des épouses, des mères, des aïeules, et elles étaient

mortes, laissant continuer la vie sortie d'elles.

Noémie lisait:

«Ici repose Anne Perpétue Colette, femme de Adelin Jean Colette,

morte dans sa soixante-neuvième année, regrettée de ses enfants,

petits-enfants et arrière-petits-enfants.»

Celle-là avait été comme une grande vigne ramifiée en tous sens et qui

avait provigné à travers le temps. Noémie aimait la douceur surannée de

son nom: Anne Perpétue. Une autre s'appelait Noémie, comme elle, dans

un petit coin vert sous un saule. Elle aurait pu dormir là, elle aussi,

après avoir vécu des simples besognes de la terre, si, au lieu d'être

la petite graine germée dans une ville, elle avait couru toute enfant

derrière une haie en choquant ses menus sabots blancs.

[Illustration: COMME DU LIN AU ROUET, LES FILS LONGS DE LA PLUIE SE

DÉVIDAIENT (P. 40).]

Noémie! Et dans la solitude de son cœur, avec sa vie en elle qui, elle

aussi, était faite de souvenirs comme un petit cimetière de roses et de

soucis, elle se sentait si vieille déjà!

--Oui, se disait-elle, vivre ici dans la vallée au pied de la montagne

et le jour venu, fermer tranquillement les yeux... Ah! ce serait bon!

Passant ensuite devant la pierre murée au chevet de l'église, elle

saluait d'un signe de tête la mémoire du vieux curé qui, pendant un

demi-siècle, avait paît ses ouailles dans les chemins de l'Evangile.

C'était comme si elle l'eût connu en vie, comme si, à la bénédiction,

elle se fût courbée sous le geste de ses mains vénérables.

Comme va le ruisseau · 第 24 / 49 题