M. Fauche, depuis qu'il tombait des pluies douces, encore une fois
lâchait la peinture pour la pêche. Celui-là vraiment se connaissait
à prendre la vie comme elle lui venait, pêchant aux mois clairs,
chassant l'automne dans la montagne et, le reste du temps, ne faisant
rien. Noémie, en levant son rideau au petit jour, était sûre de le
voir au milieu du fleuve sur sa barque avec Bellaire, tous deux debout
dans leur caban et jetant la ligne à droite ou à gauche, selon que ça
mordait. Quand c'était une tanche, le flotteur avait l'air de cligner
de l'œil; et le matin regardait. Le Chinois alors se persuadait qu'il
allait pêcher quelque chose. Là-haut la montagne s'ennuageait de
flocons gris comme des fumées de feux de pâtre au temps des pommes de
terre cuites sous les fanes. La pluie quelquefois titillait l'eau comme
d'un fourmillement de petits vers qui faisait monter les grévis. Avec
une bonne pipe, on serait resté longtemps à regarder tout cela comme en
songe.
Il était venu aussi à M. Fauche une petite âme de pluie comme à Noémie,
une âme frileuse qui ne fait pas de bruit et n'est pas tout à fait
éveillée. Depuis l'autre fois qu'il était allé à la ville, à peine ils
s'étaient vus; tous deux semblaient s'éviter. Après tout, qu'est-ce
qu'ils auraient pu se dire? Ce n'est pas Noémie qui lui aurait raconté
son aventure au bois. Personne n'avait su que le Spirou l'avait sauvée.
Il lui eût fallu révéler que, depuis un peu de temps, ce petit faune
rôdeur traînait partout sur ses pas; et elle avait compris que ce cœur
sauvage avait son mystère.
Jean Fauche passait donc ses journées à la pêche. Il y avait toujours
des perches, des vandoises et du barbeau dans sa bannette. A cause
de sa chair rude, il rejetait le hotu quand, avec sa bouche carrée,
celui-ci avait mordu à l'hameçon. En regardant le poisson frétiller
sous la pluie tiède, il pensait à des choses qu'il ne disait à
personne. Il semblait être devenu plus secret, même pour le grand
Cortise.
Le soir, il partait amorcer avec Tantin et Finette: il avait des
endroits où il jetait la nasse et d'autres qui convenaient mieux aux
verveux, de préférence dans les courants. Quelquefois au ferret ils
s'avançaient jusque près du barrage, à la hauteur de l'écluse; il leur
arrivait de prendre là dans les remous de la grosse truite saumonée.
Et puis, la nuit tombait sur eux à petites fois comme un vol de plumes
noires. Avec Tantin il était plus à l'aise qu'avec les autres: il
le laissait parler, sans lui répondre. Tantin ne remarquait pas que
sa poitrine par moments se gonflait comme s'il soupirait: lui-même
soupirait bien fort.
Tout de même c'était un peu triste à la fin, cette pluie qui effilait
de la charpie autour du jour malade. On avait mal de quelque chose
qu'on ne savait pas. Noémie perdit courage et regretta sa petite classe
à la ville. «Mon Dieu! que je suis seule ici!» songeait-elle. Et elle
ne détestait pas de se sentir devenir mélancolique, comme une chose
nouvelle dans sa vie et qui la faisait vivre plus finement. D'une
plainte douce elle se dorlotait elle-même et n'aurait pas voulu être
consolée. Oui, c'était là un sentiment qu'elle n'avait encore point
éprouvé.
Le cimetière entourait l'église de ses murs bas, chenillés de cœdum
rose. C'était une vieille terre bénite, la petite paroisse sacrée
du bon repos, avec des croix pourries et des tertres étoilés de
pissenlits. Les maisons alentour, par leurs fenêtres ouvrant sur les
tombes, pouvaient voir leurs morts sous les orties, les buis et les
hautes herbes. Le soir, une ombre descendait du clocher carré comme une
housse qui jusqu'au lendemain les recouvrait.
Noémie avait fini par connaître toutes ces humbles sépultures, celles
qui avaient un nom et les autres qui n'en avaient jamais eu. Il y
avait là des vieilles gens qui doucement avaient trépassé, les mains
en croix, dans l'attente du jugement dernier. Elles avaient ri, elles
avaient pleuré, elles avaient aimé.
Elles avaient été des épouses, des mères, des aïeules, et elles étaient
mortes, laissant continuer la vie sortie d'elles.
Noémie lisait:
«Ici repose Anne Perpétue Colette, femme de Adelin Jean Colette,
morte dans sa soixante-neuvième année, regrettée de ses enfants,
petits-enfants et arrière-petits-enfants.»
Celle-là avait été comme une grande vigne ramifiée en tous sens et qui
avait provigné à travers le temps. Noémie aimait la douceur surannée de
son nom: Anne Perpétue. Une autre s'appelait Noémie, comme elle, dans
un petit coin vert sous un saule. Elle aurait pu dormir là, elle aussi,
après avoir vécu des simples besognes de la terre, si, au lieu d'être
la petite graine germée dans une ville, elle avait couru toute enfant
derrière une haie en choquant ses menus sabots blancs.
[Illustration: COMME DU LIN AU ROUET, LES FILS LONGS DE LA PLUIE SE
DÉVIDAIENT (P. 40).]
Noémie! Et dans la solitude de son cœur, avec sa vie en elle qui, elle
aussi, était faite de souvenirs comme un petit cimetière de roses et de
soucis, elle se sentait si vieille déjà!
--Oui, se disait-elle, vivre ici dans la vallée au pied de la montagne
et le jour venu, fermer tranquillement les yeux... Ah! ce serait bon!
Passant ensuite devant la pierre murée au chevet de l'église, elle
saluait d'un signe de tête la mémoire du vieux curé qui, pendant un
demi-siècle, avait paît ses ouailles dans les chemins de l'Evangile.
C'était comme si elle l'eût connu en vie, comme si, à la bénédiction,
elle se fût courbée sous le geste de ses mains vénérables.