De légères ondées tombèrent: tout le monde était content dans les
jardins. La terre sous les pommiers buvait à gorgées. A chaque pluie,
c'était comme si on avait reverni la verdure des pois et le cœur
rond des laitues. Elle était tiède et tintait comme un harmonica.
Les poissons, sous le picotis des gouttes, arrivaient voir si ce
n'étaient pas des mouches qui criblaient la surface du fleuve. Un
petit arc-en-ciel quelquefois faisait un escalier fleuri par-dessus la
montagne.
[Illustration: LE CURÉ JADOT ÉTAIT UN HOMME JEUNE ENCORE (P. 36).]
Noémie filait sous bois. Ce temps humide et doux lui mettait un calme
frais au cœur. Elle avait fini par trouver que le soleil était un ami
des dimanches dont la gaîté ne convient pas à toutes les heures de la
vie. A pas de silence, elle aimait s'enfoncer dans les taillis pour
mieux entendre la chanson de la pluie sur les feuilles. La robe rose, à
la longue, malgré les aiguillées de reprises, lambeau à lambeau était
restée aux épines des ronces. Avec le dernier morceau, elle avait fait
une jupe pour une des petites pauvres du village et maintenant elle
usait une de ses robes de classe qui autrefois avait été bleue. Elle
avait là-dessous autant de grâce qu'une poupée de la ville dans ses
robes de soie.
Une gorge sauvage échancrait un bois de bouleaux, de chênes et de
coudriers. Elle l'avait découverte un jour en dégringolant une pente.
Des blocs de schistes, entraînés par d'anciens déluges, cabossaient le
lit d'un mince cours d'eau qui, au temps des grandes eaux, roulait en
torrent.
Une petite horreur la charmait et lui donnait le frisson dans cette
solitude où personne ne venait. Il lui fallait fendre la mêlée des
feuillages en se retenant aux branches.
D'en bas, du fond de la ravine, il lui semblait qu'elle avait le
poids de la montagne au-dessus d'elle. Et elle demeurait là, perdue,
n'entendant plus que le glouglou du ruisselet entre les grosses pierres
et le bouillonnement de son propre sang. L'endroit était à ce point
sauvage que si, pour une cause quelconque, son cœur était venu à
s'arrêter, il eût fallu le passage sournois d'un braconnier pour la
retrouver. Elle n'avait pas peur de cette idée, très brave comme les
créatures qui regardent la vie en face.
Vers le fond de la gorge, dans la rainure élargie du torrent, une
éclaircie s'était comblée d'herbe: elle s'y asseyait sur un éclat de
roche, dans le crépuscule vert tombé des hauts feuillages. Des sources
en légères cascades y ruisselaient. C'était comme l'âme de la terre qui
chuchotait dans le mystère. Elle avait envie de joindre les mains et de
prier, comme les petites bergères qui voient apparaître la Vierge.
Il y avait des jours déjà qu'elle n'était plus allée au ruisseau, près
des obiers. Il semblait qu'il fût resté là une chose d'elle qui lui
était devenue étrangère. C'était le temps où le soleil lui mettait le
cœur en gaîté: son rire alors résonnait comme les fredons des oiseaux.
Et puis M. Fauche un matin était reparti pour la ville: elle n'aurait
pu définir quelle espèce d'antipathie elle en avait gardée contre lui.
C'était un sentiment obscur qui ne s'en était pas allé tout de suite.
Voilà, oui, elle avait perdu la confiance et la gaîté. Il lui était
venu une petite âme animale de femme des bois, mobile et irritable.
Mon Dieu! que c'était bon, ces journées de fines brouées! Elle se
jetait aux épaules son caban des matins pluvieux de la ville quand, les
yeux encore éraillés de sommeil, elle partait en coup de vent faire sa
classe. Elle avait trouvé un chemin à travers roches et taillis qui
lui accourcissait sa montée chez les carriers. Et toujours, comme du
lin au rouet, les fils longs de la pluie se dévidaient; les feuillages
d'en haut dégouttaient sur les feuillages d'en bas. Un lent et continu
ruisselis imitait la musique d'une infinité de petites bouches se
baisant amoureusement. Les feuilles s'étendaient toutes plates pour
recevoir la bonne pluie du ciel, et à peine elles bougeaient, de peur
de faire du vent dans le bois: l'ondée n'aurait eu qu'à tomber plus
loin! Noémie abaissait son capuchon, jouissant de sentir se mouiller sa
nuque et les gouttes froides lui glisser entre les épaules.
Maintenant la classe là-haut se tenait sous le hangar. Presque toutes
les petites filles savaient compter jusqu'à cinquante. Aux garçons
elle faisait compter «un lapin, deux lapins, trois lapins,» aussi loin
qu'ils pouvaient aller. Alors leurs yeux farouches reluisaient et les
plus forts allaient bien jusqu'à vingt lapins. Au bout de la semaine
ils avaient tous des boules de sucre qu'elle achetait chez le boulanger
d'en bas, près de l'église.
Un midi qu'elle redescendait de la montagne, elle se laissa aller à
l'aventure des chemins. Elle coupa à travers taillis, perdit la sente
et elle dut ramer à travers les feuillages. La pluie assourdissait
l'air, comme une multitude de pas en marche. Quelquefois elle croyait
entendre craquer les branches derrière elle. L'idée qu'il y avait
quelqu'un dans le bois d'abord lui parut naturelle. Peut-être une femme
du hameau bûchetait, sûre de n'être pas surprise par les gardes que le
mauvais temps retenait chez eux.
Elle s'arrêta, tâcha de s'orienter: le bruit dans le taillis aussi
s'arrêtait. Une seconde, elle ne perçut plus que la longue rumeur
assoupissante de la pluie. C'était comme quand il passe un régiment
dans le fond d'une rue.
Le mystère hostile des solitudes bientôt lui donna le frisson. Elle
voulut chanter sa chanson pour se prouver à elle-même qu'elle était
brave. Mais sa voix lui fit peur. Son cœur sonnait comme un grelot,
une chaleur maintenant faisait fumer sa robe à son épaule. Elle subit
la petite angoisse de se sentir dans la main inconnue. Elle se mit à
courir, fouettée par les branches, tâchant de gagner de la distance; et
puis tout à coup elle s'arrêtait, retenant son haleine.
Le grondement d'une chute d'eau montait vers la droite. Elle pensa que
c'était le bruit du barrage. Elle se vit sauvée, se lança d'un dernier
élan. Et une clarté à mesure arrivait à elle, la pâleur trouble d'une
trouée de ciel dans le crépuscule du taillis. Sans doute elle allait
trouver la fin du bois et le chemin en lacet qui la ramènerait dans la
vallée.
Tout d'une fois la montagne, d'une courbure violente, se disloquait;
la pente croulait à pic. Elle poussa un cri et s'accrocha à une touffe
de genêts. Sous elle, à une profondeur d'abîme, le barrage, un train
qui passait, le chalet du grand Cortise se brouillèrent. Une minute
d'agonie pesa d'un poids d'éternité. Elle ferma les yeux; la touffe des
genêts se déchaussait. Son âme déjà partie, elle pensa à sa mère, à sa
petite classe de la ville... «Notre père qui êtes aux cieux...»
--Ardent! Ardent! cria une voix sauvage.
Le Spirou d'un bras enlaçait le tronc d'un bouleau et, les pieds
entrés dans les trous du roc, de toutes ses forces, la tirait par les
aisselles.
Il avait l'agilité souple d'un chat. Les dents serrées, une force
d'homme entre les sourcils, il put la hisser jusqu'à un bloc de pierre
en surplomb. D'un dernier coup de reins, ensuite, il la remontait dans
le taillis.
[Illustration: TRICOT N'ÉPARGNAIT PAS LA SAVONNÉE (P. 38).]
Une ombre froide enveloppa Noémie; elle eut les yeux pâles des mortes;
elle cessa de sentir. Et ils demeuraient là seuls un long temps. Enfin
elle ouvrait les paupières: un soupir déliait sa rigidité. Elle vit
le Spirou, le fils des Mangombrou, assis près d'elle, ses genoux au
menton, et la regardant froncé, tendu, sans rien dire. Il avait ôté sa
veste et la lui avait jetée sur la poitrine, pour la protéger contre la
pluie qui tombait toujours.
Elle ne sut pas d'abord ce qui s'était passé.
--Quoi? Qu'y a-t-il?
Il donnait de petits coups de tête devant lui, sifflant entre ses
dents, les yeux sournois, comme à la maison quand il craignait d'être
battu. Et puis, soudain, elle se souvenait, la glissade, le gouffre, le
Spirou la tirant sous les bras. Elle eut une crise de sanglots.
--Sans toi j'étais morte, Spirou.
Elle le tint serré contre elle, tout mouillé, la chemise trempée
par-dessus la saillie dure de ses os: cette petite bête de la montagne,
ignorant des caresses, maintenant avait à la pointe des dents un rire
niais, gêné. Il restait pressé dans son étreinte, immobile contre la
chaleur de sa vie.
--Ah! Spirou! mon petit Spirou! disait-elle sans cesse en le baisant.
C'était pour tous deux une minute de vie, de douceur infinie. Spirou
serait demeuré toujours ainsi. Elle lui souriait.
--Tu es un héros, tu as fait ce que peu d'hommes auraient fait.
Un frisson glacé courut sous sa robe, ses dents claquèrent.
--Viens, viens, Spirou. Ramène-moi, toi, qui connais les chemins. J'ai
froid. Vois, je tremble. Alors seulement elle se rappela de la présence
d'un être vivant la suivant sous bois.
--C'était donc toi, Spirou?
Spirou nia effrontément, toute sa ruse et sa défiance revenues.
--C'est point moé, c'est point moé. J' vo dis que c'est point moé.
Et il se remettait à siffler entre ses dents.