La marine avait repris son aspect habituel. Fré D'siré çà et là donnait
un coup de marteau sur un clou. Tantin Rétu, en traînant ses sabots,
des seaux ou des arrosoirs à chaque bras, partait puiser de l'eau à
la Meuse: il y avait toujours la moitié de l'eau qui s'était déversée
avant qu'il arrivât à la maison. Ces événements surtout constituaient
la véritable animation du port. Quelquefois Fré D'siré déposait son
marteau, allumait une pipe, considérait un peu de temps le fût de
sapin en hochant la tête. Le bois était râpeux. Il passait la main
dessus, semblait conjecturer la difficulté de commencer le rabotage. Si
Tantin arrivait dans ce moment, lui aussi s'arrêtait. Il déposait ses
arrosoirs, se penchait sur le mât, puis il lui criait dans l'oreille:
--C' sera une affaire!
Fré D'siré le regardait de dessous ses sourcils épais, d'un air
terrible il criait plus fort:
--Mâtin, oui, que c' sera une affaire.
Il paraissait toujours sur le point d'empoigner son vieux camarade par
ses fonds de culotte: il ne lui pardonnait pas d'être moins sourd que
lui. Tantin, docile, soumis, subissait son autorité en l'admirant. Il
ne s'était jamais marié: Fré D'siré, lui, avait connu la femme. Il lui
en était resté un goût de force et de tyrannie.
Il arrivait que M. Fauche, impatienté, tout à coup toussât derrière la
haie de son jardin. Aussitôt Tantin empoignait ses arrosoirs et à lents
pas lourds, emplissant à mesure ses sabots larges comme des barques,
il se remettait à talonner vers la maison. Fré D'siré haussait les
épaules, méprisant, comme pour lui reprocher sa servilité.
C'était le temps des derniers repiquages. Jean Fauche, au petit jour,
descendait jusqu'à la marine. Il humait un instant la senteur musquée
du fleuve, bourrait sa pipe à long tuyau de merisier, heureux, détendu
à la fraîcheur matinale. La chemise bouffante au dos, en braies larges
de terrassier, il prenait ensuite son plantoir et fonçait de petits
trous où il repiquait ses semis levés. C'était la petite famille des
fleurs de l'été, les giroflées, les pensées, les phlox, les résédas,
les balsamines, les essences à bonnes odeurs comme des âmes de douces
aïeules fleurant dans les armoires. Jean Fauche se rappelait la maison
d'enfance: la grand'mère, le temps venu, s'en allait cueillir au jardin
la marjolaine, le romarin, la lavande, le réséda. Les tiroirs en
restaient parfumés jusqu'à l'an suivant.
[Illustration: IL ENTENDIT UNE VOIX LÉGÈRE QUI DISAIT: DIEU, LA BELLE
ROSE (P. 10).]
Quand il avait fini de repiquer, délicatement il laissait couler l'eau
des arrosoirs dans les trous. Tantin, courbé, les paumes de ses mains
à ses genoux, s'émerveillait comme si déjà il eût vu se former aux tiges
la forme d'une fleur. Et puis petit à petit la chaleur montait, le
soleil à son tour venait regarder derrière la haie les repiquages.
Il fallait se dépêcher de les recouvrir avec les pots de terre rouge.
Ceux-ci à la file ressemblaient à un village de petites maisons de
plantes. On peut dire que M. Fauche avait une vraie âme d'homme de
la terre. Chaque fleur était pour lui comme l'éclosion d'une de ses
pensées. Il semblait aller à la messe chez le bon Dieu des matins. Et
Tantin derrière lui faisait les gestes qu'il faisait.
A présent les barbeaux, les roches, les brochets pouvaient risquer à la
surface un œil rond avec confiance. Depuis l'autre semaine qu'il était
parti pour la ville, M. Fauche n'avait plus posé une nasse ni jeté une
ligne. Il y avait bien le pêcheur du village d'au-dessus, mais ils
s'arrangeaient pour ne pas remonter jusque-là. Quant à Bellaire, qu'on
appelait le Chinois, celui-là n'attrapait jamais que le poisson dont ne
voulait pas M. Fauche, quand ensemble, à pointe d'aube, ils pêchaient.
Ce Chinois était un vieux juge retraité qui une fois était allé voir
là-bas les hommes jaunes, on n'avait jamais su pourquoi. En vérité M.
Fauche ne s'occupait plus que de son jardin. Il semblait que l'été lui
eût fait signe par en haut de la montagne, là où chaque matin se levait
le soleil. Et il se hâtait de tout mettre en place comme on échaude les
pignons du village pour le temps où va sortir la procession. Il avait
l'air de ne plus se douter qu'il viendrait un matin où il lui faudrait
songer à repartir pour la ville.