Cette fois-là, M. Fauche, comme toutes les autres fois, demeura deux
jours absent, puis rentra. Il avait à la main sa petite valise; il
portait au bout d'une ficelle sa bourriche à poisson vide. Et c'était
toujours le même homme un peu mystérieux; il évitait de regarder du
côté des portes; il n'aimait pas parler aux femmes qui sur les seuils
font danser leur pantoufle à la pointe du pied. Dans les commencements,
on l'avait bien un peu taquiné. L'un ou l'autre lui demandait ce qu'on
disait à la ville et si l'on n'avait pas changé de gouvernement. Il
haussait les épaules sans répondre et passait son chemin. Il n'y avait
plus que cette vieille pie de Hollemechette qui riait quand il passait.
Mais celle-là, le diable même n'en aurait pu avoir raison. M. Fauche,
en regagnant sa maison, pouvait tranquillement fumer la pipe qu'à la
descente du train il se dépêchait d'allumer.
Il déboucha sur le port. Tantin Rétu, sa vieille cloche de paille en
travers de la nuque, un arrosoir dans chaque main, remontait du fleuve
en traînant ses énormes sabots. Sa pipette vissée aux dents, il allait
soufflant, renâclant, dans le ballottement spacieux de ses fonds
de culottes, comme si depuis deux jours il n'avait pas une seconde
interrompu son fatigant labeur. A chaque pas l'arrosoir se déversait en
petites flaques qui claquaient près de ses sabots.
--Ah! ben! m'sieu Fauche, vous voilà! Fait, dur, pour sûr, à c' matin!
Il ne disait pas qu'il avait vu par-dessus la tranchée, entre les
arbres, s'élever le petit ballon de fumée du train qui repartait et
qu'aussitôt, comme à un signal, il avait empoigné ses arrosoirs.
Fré D'siré, lui, sans lever la tête, tapait un peu plus fort sur son
clou. La marine, depuis que la locomotive avait fini de tousser ses
petits crachats, était en pleine activité. De ce train-là, on aurait
équipé une flottille de pêche en moins d'un siècle. Un clair soleil de
fin de mai vernissait les jardins; les petites rides de l'eau étaient
fines comme des mailles de filet. Dans chaque ride, des bouches de
goujons riaient. C'étaient de vieilles connaissances à M. Fauche:
depuis trois jours qu'il les laissait tranquilles, ils faisaient
des cabrioles avec les chevennes, les perches et les barbeaux. Tous
pensaient au petit panier avec lequel il partait pour la ville deux
fois le mois et sans doute ils disaient qu'ils avaient maintenant un
peu de temps devant eux.
Jean Fauche regarda du côté de la _Truite d'or_. Moya avait tendu sa
tente de coutil à raies rouges et il était assis à une table, déjà
flûtant un petit vin de pays, malgré l'heure matinale, avec le grand
Cortise.
--Va bien là-bas? demanda Cortise en clignant de l'œil.
[Illustration: ÉCOUTE EUN' MIETTE. T'AS VU A T'A L'HEURE (P. 11).]
Il portait de hautes guêtres de cuir, une vareuse en pilou et des
grègues bouffantes. Quand il éternuait, la montagne entière tonnait.
On le voyait souvent dans les petits cafés à rideaux bleus relevés de
nœuds rouges ou verts. Toutes étaient folles de lui.
--Pas mal, merci, répondit Jean Fauche en clignant de l'œil. On voyait
bien que ses secrets étaient aussi ceux de Cortise.
Tout à coup, derrière le laurier rose dans sa caisse verte, il aperçut
un large chapeau de paille blond à coque de foulard rouge comme un gros
pavot frisé. Une petite tête éveillée de brune là-dessous se levait
avec des yeux de lumière noire. Très vite elle le regardait, étonnée,
curieuse, comme si ses claires prunelles fraîches aussi se doutaient de
ce qu'il était allé faire à la ville. Et M. Fauche reconnut la jeune
fille qui l'autre jour était descendue du train avec ses cartons à
chapeau.
Il n'aurait pu dire pourquoi il en ressentait un peu d'ennui. Peut-être
il n'aimait pas voir de nouveaux visages. Il tourna un peu de temps
dans son jardin. Voilà oui! Qui ça pouvait-il être? Tous les cœurs de
roses à la fois expirèrent leurs plus amoureux parfums pour fêter le
retour de celui qui était parti et qui revenait.
Puis M. Fauche tira sur lui la porte de la maison.