En Roussillon.--Appartement dans le palais de la comtesse.
_Entrent_ LA COMTESSE, LAFEU, LE BOUFFON.
LAFEU.--Non, non; votre fils a été égaré par un faquin en taffetas, dont
l'infâme safran vous teindrait de cette couleur toute la molle et
flexible jeunesse d'une nation. Sans ceci, votre belle-fille vivrait
encore, et votre fils, qui est ici en France, serait bien plus avancé
par le roi sans ce bourdon à queue bigarrée.
LA COMTESSE.--Je voudrais bien ne l'avoir jamais connu, il a tué la plus
vertueuse femme dont la création ait fait l'honneur à la nature. Quand
elle aurait été de mon sang et qu'elle m'eût coûté les tendres
gémissements d'une mère, jamais ma tendresse pour elle n'eût pu être
plus profonde.
LAFEU.--C'était une bonne dame: nous pouvons bien cueillir mille salades
avant d'y retrouver une herbe pareille.
LE BOUFFON.--Oh! oui, monsieur; elle était ce qu'est la douce marjolaine
dans une salade, ou plutôt l'_herbe de grâce_[38].
[Note 38: _La rue._]
LAFEU.--Ce ne sont pas là des herbes à salade, faquin, ce sont dès
herbes pour le nez.
LE BOUFFON.--Je ne suis pas un grand Nabuchodonosor, monsieur; je ne me
connais pas beaucoup en herbes.
LAFEU.--Qui fais-tu profession d'être? coquin ou fou?
LE BOUFFON.--Fou, monsieur, au service d'une femme, et coquin au service
d'un homme.
LAFEU.--Que veut dire cette distinction?
LE BOUFFON.--Je voudrais escamoter à un homme sa femme et faire son
service.
LAFEU.--Comme cela, vraiment, tu serais un coquin à son service.
BOUFFON.--Et je donnerais à sa femme ma marotte[39] pour faire son
service.
[Note 39: Court bâton surmonté d'une tête; c'était le sceptre des fous.]
LAFEU.--Allons, j'en conviens, tu es à la fois un coquin et un fou.
LE BOUFFON.--A votre service.
LAFEU.--Non, non, non.
LE BOUFFON.--Eh bien! monsieur, si je ne vous sers pas, je puis servir
un aussi grand prince que vous.
LAFEU.--Qui est-ce? Est-ce un Français?
LE BOUFFON.--Ma foi, monsieur, il a un nom anglais, mais sa physionomie
est plus chaude[40] en France qu'en Angleterre.
[Note 40: Allusion à la maladie française, _Morbus gallicus_.]
LAFEU.--Quel est ce prince?
LE BOUFFON.--Le prince noir, monsieur: _Alias_, le prince des ténèbres;
_Alias_, le diable.
LAFEU.--Arrête-là, voilà ma bourse. Je ne te la donne pas pour te
débaucher du service du maître dont tu parles: continue de le servir.
LE BOUFFON.--Je suis né dans un pays de bois, monsieur, et j'ai toujours
aimé un grand feu, et le maître dont je parle entretient toujours bon
feu. Mais puisqu'il est le prince du monde, que sa noblesse se tienne à
sa cour. Je suis, moi, pour la maison à porte étroite, que je crois trop
petite pour que la pompe puisse y passer; quelques personnes qui
s'humilient le pourront; mais le grand nombre sera trop frileux et trop
délicat, et ils préféreront le chemin fleuri qui conduit à la porte
large et au grand brasier.
LAFEU.--Va ton chemin: je commence à être las de toi, et je t'en
préviens d'avance, parce que je ne voudrais pas me disputer avec toi.
Va-t'en; veille à ce qu'on ait bien soin de mes chevaux sans tour de ta
façon.
LE BOUFFON.--Si je leur joue quelques tours, ce ne seront jamais que des
tours de rosse; ce qui est leur droit par la loi de nature.
(Il sort.)
LAFEU.--Un rusé coquin, un mauvais drôle!
LA COMTESSE.--C'est vrai. Feu mon seigneur s'en divertissait beaucoup.
C'est par sa volonté qu'il reste ici, et il s'en autorise pour se
permettre ses impertinences. Et en effet, il n'a aucune marche réglée:
il court où il veut.
LAFEU.--Il me plaît beaucoup; ses bouffonneries ne sont pas hors de
saison.--J'allais vous dire que depuis que j'ai appris la mort de cette
bonne dame, et que monseigneur votre fils était sur le point de revenir
chez lui, j'ai prié le roi mon maître de parler en faveur de ma fille:
c'est Sa Majesté qui, gracieusement, m'en fit elle-même la première
proposition, lorsque tous les deux étaient encore mineurs. Le roi m'a
promis de l'effectuer; et pour éteindre le ressentiment qu'il a conçu
contre votre fils, il n'y a pas de meilleur moyen. Votre Seigneurie
goûte-t-elle cela?
LA COMTESSE.--J'en suis très-satisfaite, seigneur, et je désire que cela
s'accomplisse heureusement.
LAFEU.--Sa Majesté revient en poste de Marseille avec un corps aussi
vigoureux que lorsqu'elle ne comptait que trente ans; elle sera ici
demain, ou je suis trompé par un homme qui m'a rarement induit en erreur
dans ces sortes d'avis.
LA COMTESSE.--J'ai bien de la joie d'espérer le revoir encore avant de
mourir. J'ai des lettres qui m'annoncent que mon fils sera ici ce soir.
Je conjure Votre Seigneurie de rester avec moi jusqu'à ce qu'ils se
soient rencontrés.
LAFEU.--Madame, j'étais occupé à songer de quelle manière je pourrais
être admis en sa présence.
LA COMTESSE.--Vous n'avez besoin, monsieur, que de faire valoir vos
droits honorables.
LAFEU.--Madame, j'en ai fait un usage bien téméraire, mais je rends
grâces à Dieu de ce qu'ils durent encore.
(Le bouffon revient.)
LE BOUFFON.--Oh! madame, voilà monseigneur votre fils avec un morceau de
velours sur la figure; s'il y a ou non une cicatrice dessous, le velours
le sait: mais c'est un fort beau morceau de velours: sa joue gauche est
une joue de première qualité, mais il porte sa joue droite toute nue.
LA COMTESSE.--Une noble blessure, une blessure noblement gagnée est une
belle livrée d'honneur: il y a apparence qu'elle est de cette espèce.
LE BOUFFON.--Mais c'est une figure qui a l'air d'être grillée.
LAFEU.--Allons voir votre fils, je vous prie. J'ai hâte de causer avec
ce jeune et noble soldat.
LE BOUFFON.--Ma foi, ils sont une douzaine en élégants et fins chapeaux,
avec de galantes plumes qui s'inclinent et font la révérence à tout le
monde.
(Tous sortent.)