Le camp devant Florence.
_Entrent_ BERTRAND ET DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS.
PREMIER SEIGNEUR.--Je vous en conjure, mon cher comte, mettez-le à cette
épreuve: laissez-lui faire sa volonté.
SECOND SEIGNEUR.--Si Votre Seigneurie ne reconnaît pas qu'il est un
lâche, ne m'honorez plus de votre estime.
PREMIER SEIGNEUR.--Sur mon honneur, seigneur, c'est une bulle de savon.
BERTRAND.--Pensez-vous donc que je me trompe à ce point sur son compte?
PREMIER SEIGNEUR.--Croyez ce que je vous dis, seigneur, d'après ma
propre connaissance, et sans aucune malice, et avec la même vérité que
si je vous parlais de mon parent. C'est un insigne poltron, un déterminé
et éternel menteur, qui manque autant de fois à sa parole qu'il y a
d'heures dans le jour: en un mot, n'ayant pas une seule bonne qualité
pour mériter les bontés de Votre Seigneurie.
SECOND SEIGNEUR.--Il serait bon que vous le connussiez, de peur que,
vous reposant trop sur une valeur qu'il n'a point, il ne puisse, dans
une affaire importante et de confiance, vous manquer au milieu du
danger.
BERTRAND.--Je voudrais bien connaître quelque moyen de l'éprouver.
SECOND SEIGNEUR.--Il n'y en a pas de meilleur que de le laisser aller
chercher son tambour. Vous entendez avec quelle confiance il se vante
d'en venir à bout.
PREMIER SEIGNEUR.--Et moi, avec une troupe de Florentins, je veux le
surprendre tout à coup. J'aurai des gens qu'il ne distinguera point des
troupes ennemies. Nous le lierons, nous lui banderons les yeux, de sorte
qu'il s'imaginera qu'on le conduit dans le camp ennemi, lorsque nous
l'amènerons dans notre tente. Que Votre Seigneurie soit seulement
présente à son interrogatoire; si, dans l'espoir de sauver sa vie, et
par le sentiment de la plus lâche peur, il ne s'offre pas à vous trahir
et à révéler tout ce qu'il peut savoir contre vous, et s'il ne l'affirme
pas avec serment au péril éternel de son âme, n'ayez jamais, seigneur,
la moindre confiance en mon jugement.
SECOND SEIGNEUR.--Oh! seulement pour le plaisir de rire, laissez-le
aller chercher son tambour. Il se vante d'avoir imaginé pour cela un
stratagème. Lorsque Votre Seigneurie aura vu le fond de son coeur, et à
quel vil métal se réduira ce lingot d'or prétendu, si vous ne lui
infligez pas le traitement de Jean Tambour[28], votre inclination pour
lui est inattaquable.--Le voici.
[Note 28: Un vieil intermède imprimé en 1601, portait le nom du
traitement fait à Jean Tambour, _Jack Drum_, et cette hospitalité
consistait à ce qu'il paraît en coups et en injures.]
(Parolles entre.)
PREMIER SEIGNEUR.--Oh! pour nous donner le plaisir de rire, ne
l'empêchez pas d'accomplir son dessein. Laissez-le chercher son tambour
comme il voudra.
BERTRAND, _à Parolles_.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, monsieur?
Le tambour vous tient donc bien fort au coeur?
SECOND SEIGNEUR.--Et que diable! qu'il le laisse aller. Ce n'est qu'un
tambour.
PAROLLES.--Qu'un tambour! N'est-ce qu'un tambour? un tambour ainsi
perdu! Le beau commandement! charger les ailes de notre armée avec notre
propre cavalerie, et enfoncer nos propres bataillons!
SECOND SEIGNEUR.--On ne doit point blâmer le général qui a commandé:
c'est un de ces malheurs de la guerre que César lui-même n'aurait pu
prévenir, s'il eût été là pour nous commander.
BERTRAND.--Nous n'avons cependant pas tant à nous plaindre de notre
succès. Il est vrai qu'il y a quelque déshonneur à avoir perdu ce
tambour; mais enfin, il n'y a plus de moyen de le ravoir.
PAROLLES.--On aurait pu le ravoir.
BERTRAND.--On l'aurait pu, mais on ne le peut pas à présent.
PAROLLES.--On pourrait encore le ravoir. Si le mérite d'un service
n'était pas si rarement attribué à celui qui l'a rendu, je l'aurais, ce
tambour, lui ou un autre, ou bien _hic jacet_.
BERTRAND.--Mais si vous en avez envie, monsieur; si vous croyez avoir
quelque bonne ruse qui puisse ramener dans son quartier naturel cet
instrument d'honneur, eh bien! soyez assez généreux pour l'entreprendre.
Allez en avant! je récompenserai cette tentative comme un exploit
glorieux. Si vous réussissez, le duc en parlera, et vous payera ce
service tout ce qu'il pourra valoir, et d'une manière convenable à sa
grandeur.
PAROLLES.--Par le bras d'un guerrier, je l'entreprendrai.
BERTRAND.--Mais il faut à présent vous endormir là-dessus.
PAROLLES.--Je veux m'en occuper dès ce soir; je vais écrire mes
dilemmes, m'encourager dans ma certitude, faire mes apprêts homicides;
et sur le minuit, attendez-vous à entendre parler de moi.
BERTRAND.--Puis-je hardiment annoncer à Son Altesse que vous êtes parti
pour vous en occuper?
PAROLLES.--Je ne sais pas encore quel sera le succès, seigneur: mais
pour le tenter, je vous le jure.
BERTRAND.--Je sais que tu es brave; et je répondrais de la possibilité
de ta valeur guerrière. Adieu.
PAROLLES.--Je n'aime pas trop de paroles.
(Il sort.)
PREMIER SEIGNEUR.--Non, pas plus que le poisson n'aime l'eau. Cet homme
n'est-il pas bien singulier, seigneur, de paraître entreprendre avec
tant de confiance une chose qu'il sait bien qu'on ne peut faire? Il se
damne à jurer qu'il le fera, et il aimerait mieux être damné que de le
faire.
SECOND SEIGNEUR.--Vous ne le connaissez pas encore, seigneur, comme nous
le connaissons. Il est bien vrai qu'il a le talent de s'insinuer dans
les bonnes grâces de quelqu'un, et que pendant une semaine il saura
échapper à bien des occasions de se découvrir; mais quand vous l'aurez
une fois connu, ce sera pour toujours.
BERTRAND.--Quoi! vous pensez qu'il ne fera rien de tout ce qu'il s'est
engagé si sérieusement à entreprendre?
SECOND SEIGNEUR.--Rien au monde; mais il s'en reviendra avec une
invention de sa tête, et il vous y flanquera deux ou trois mensonges
plausibles. Mais nous avons déjà fatigué le cerf, et vous le verrez
tomber cette nuit. En vérité, seigneur, il ne mérite pas vos bontés.
PREMIER SEIGNEUR.--Nous vous amuserons un peu avec le renard, avant que
de lui retourner la peau sur les oreilles. Il a déjà été enfumé par le
vieux seigneur Lafeu. Quand on lui aura ôté son déguisement, vous me
direz alors quel lâche coquin vous le trouverez, et cela pas plus tard
que cette nuit.
SECOND SEIGNEUR.--Il faut que j'aille tendre mes pièges: il y sera pris.
BERTRAND.--Et votre frère va venir avec moi.
SECOND SEIGNEUR.--Si vous le trouvez bon, seigneur, je vais vous
quitter.
(Il sort.)
BERTRAND.--Je veux maintenant vous conduire dans la maison, et vous
montrer la jeune fille dont je vous ai déjà parlé.
PREMIER SEIGNEUR.--Mais vous me disiez qu'elle était honnête.
BERTRAND.--C'est là son défaut; je ne lui ai encore parlé qu'une fois,
et je l'ai trouvée extraordinairement froide: je lui ai envoyé, par ce
même fat que nous avons sous le vent, des présents et des lettres
qu'elle a renvoyés; et voilà tout ce que j'ai fait jusqu'ici. C'est une
belle créature. Voulez-vous la venir voir?
PREMIER SEIGNEUR.--De tout mon coeur, seigneur.
(Ils sortent.)