LAFEU.--Je veux dire un docteur femelle.--Sire, il y en a un d'arrivé,
si vous voulez la voir.--Sur ma foi, sur mon honneur, si après ce début
léger je puis revenir à vous parler sérieusement, j'ai causé avec une
personne, qui par son sexe, par sa jeunesse, par sa déclaration, par sa
sagesse et sa constance, m'a plus étonné que je n'ose en blâmer ma
faiblesse.--Voulez-vous la voir, sire (car c'est ce qu'elle demande), et
savoir ce qu'elle veut faire? Après, moquez-vous bien de moi.
LE ROI.--Allons, bon Lafeu, introduis ta merveille, afin que nous
puissions partager ton admiration, ou te guérir de la tienne, en
admirant où tu l'as prise.
LAFEU.--Oh! je vous convaincrai, et il ne me faudra pas tout le jour
pour cela.
(Lafeu sort.)
LE ROI.--Voilà toujours ses grands prologues, pour aboutir à des riens.
(Lafeu revient et introduit Hélène.)
LAFEU, _à Hélène_.--Allons, entrez.
LE ROI.--Tant de hâte donne des ailes.
LAFEU, _à Hélène_.--Allons, avancez. Voilà Sa Majesté: déclarez-lui vos
intentions. Vous avez un minois fripon; mais Sa Majesté ne craint guère
ces sortes de traîtres. Je suis l'oncle de Cressida[15], en osant vous
laisser tous deux ensemble. Adieu. (Il sort.)
[Note 15: Voir Pandarus dans _Troïlus et Cressida_.]
LE ROI.--Eh bien! ma belle, est-ce à moi que vous avez affaire?
HÉLÈNE.--Oui, mon bon seigneur. Gérard de Narbonne était mon père, bien
connu dans l'art qu'il professait.
LE ROI.--Je l'ai connu.
HÉLÈNE.--Je puis donc me dispenser de vous faire son éloge: il suffit de
le connaître.--Sur son lit de mort, il me donna plusieurs recettes; une
entre autres qui était le fruit le plus précieux de sa pratique, le
trésor unique de sa longue expérience, et il m'ordonna de serrer ce
trésor comme un troisième oeil, plus cher, plus infaillible que les deux
miens. C'est ce que j'ai fait; et ayant ouï dire que Votre glorieuse
Majesté était atteinte de la funeste maladie, dont la cure a fait le
plus d'honneur à la vertu du remède que m'a laissé mon bon père, je suis
venue vous l'offrir avec mes secours, avec toute l'humilité que je dois.
LE ROI.--Nous vous rendons grâces, jeune fille; mais nous ne pouvons
être si crédule en fait de guérison, lorsque nos plus savants docteurs
nous abandonnent, et que le collège entier a décidé que tous les efforts
de l'art ne pouvaient retirer la nature de sa situation désespérée.--Je
dis que nous ne devons pas déshonorer notre jugement, ni nous laisser
corrompre par une folle espérance, au point de prostituer à des
empiriques notre maladie incurable: un roi ne doit pas détruire, par une
faiblesse, sa réputation, en faisant cas d'un secours insensé, lorsqu'il
est persuadé qu'il ne faut plus songer à aucun secours.
HÉLÈNE.--Mon zèle m'indemnisera alors de mes peines. Je ne vous
presserai pas davantage d'accepter mes services; et je demande
humblement à Votre Majesté une petite part dans ses pensées, en prenant
congé d'elle.
LE ROI.--Je ne peux vous donner moins, si je veux passer pour
reconnaissant. Vous avez voulu me secourir: je vous fais les
remerciements qu'un homme, prêt de mourir, doit à ceux qui font des
voeux pour sa vie. Mais vous n'avez aucune connaissance de ce que je
sais, moi, parfaitement: je connais tout mon danger, et vous ne
connaissez point de remède.
HÉLÈNE.--Il ne peut y avoir aucun danger à essayer ce que je puis faire,
puisque vous avez placé votre repos dans l'opinion que votre mal était
incurable.--Celui qui opère les plus grands prodiges les accomplit
souvent par le plus faible ministre: ainsi la Sainte-Écriture nous
montre la sagesse chez les enfants, dans des cas où les juges n'étaient
eux-mêmes que des enfants. Tandis que les plus sages niaient les
miracles, on a vu de grands fleuves sortir de faibles sources, et de
vastes mers se dessécher. Souvent l'attente échoue là même où elle
promettait le plus; et souvent elle réussit dans les cas où l'espérance
est la plus languissante, et où règne le désespoir.
LE ROI.--Je ne dois point vous écouter. Adieu, ma bonne fille. Vos
peines n'étant pas employées, c'est à vous de vous en payer. Des offres
qu'on n'accepte point recueillent un remerciement pour leur salaire.
HÉLÈNE.--Ainsi un secours inspiré par le ciel est repoussé par un seul
mot! Il n'en est pas de Celui qui connaît toutes choses comme de nous,
qui ne pouvons asseoir nos conjectures que sur les apparences. Mais
c'est en nous un excès de présomption, lorsque nous regardons le secours
du ciel comme l'ouvrage de l'homme. Sire, donnez votre consentement à ma
tentative: faites une expérience du ciel, et non pas de moi. Je ne suis
point un imposteur qui proclame une intention qu'il n'a pas. Mais sachez
que je crois, et croyez aussi que je sais qu'il est certain que mon art
n'est pas sans puissance, ni vous sans espoir de guérison.
LE ROI.--Avez-vous donc tant de confiance? En combien de temps
espérez-vous me guérir?
HÉLÈNE.--Si la grâce toute-puissante m'accorde son secours avant que les
chevaux du soleil aient fait parcourir deux fois à son char enflammé le
cercle d'un jour; avant que l'humide Hespérus ait deux fois éteint sa
lampe assoupie dans les sombres vapeurs de l'occident; avant que le
sablier du pilote lui ait marqué vingt-quatre fois comment se dérobent
les minutes, ce qu'il y a d'infirme dans les parties saines de votre
corps s'enfuira: la santé reprendra son libre cours, et le mal sera
détruit.
LE ROI.--Quel gage oses-tu hasarder de ta certitude et de ta confiance?
HÉLÈNE.--La peine de l'impudence, la hardiesse d'une prostituée; ma
honte proclamée dans d'injurieuses ballades; l'infamie attachée à mon
nom de vierge; qu'on me fasse souffrir tout ce qu'il y a de pis, et que
ma vie finisse dans les plus affreuses tortures.
LE ROI.--Il me semble que j'entends un esprit céleste parler par ta
bouche, et que je reconnais dans ton faible organe sa voix puissante. Ce
que l'impossibilité anéantirait d'après le sens commun, la raison le
sauve d'une autre manière. Ta vie est d'un grand prix; car tout ce que
la vie estime valoir le nom de vie, tu le possèdes: jeunesse, beauté,
sagesse, courage, vertu, tout ce que le bonheur et le printemps de l'âge
peuvent donner d'heureux; hasarder tous ces biens, c'est indiquer une
science infinie ou un monstrueux désespoir. Aimable docteur, je veux
essayer de ton remède qui, si je meurs, te donne la mort.
HÉLÈNE.--Si j'excède le temps fixé, ou que j'échoue dans le succès que
j'ai annoncé, faites-moi mourir sans pitié; je l'aurai bien mérité. Si
je ne vous guéris pas, je le payerai de ma vie; mais si je vous guéris,
que me promettez-vous?
LE ROI.--Faites votre demande.
HÉLÈNE.--Mais me l'accorderez-vous?
LE ROI.--Oui, par mon sceptre et par mes espérances de salut!
HÉLÈNE.--Eh bien! vous me ferez don, de votre main royale, de l'époux
que je vous demanderai, et qu'il sera en votre pouvoir de me procurer.
Loin de moi l'arrogante présomption de le choisir dans le sang royal de
France, et de vouloir perpétuer la bassesse de mon nom obscur par un
rejeton ou une image de votre auguste famille; mais j'aurai la liberté
de demander, et vous celle de me donner un de vos vassaux que je connais
bien.
LE ROI.--Voilà ma main; les prémices observées, ta volonté sera exécutée
par mes soins: ainsi choisis toi-même ton moment, car moi, décidé à être
ton malade, je me repose entièrement sur toi. Je devrais te questionner
davantage, et je le ferai... quoique, tout en en sachant davantage, je
ne pourrais pas avoir plus de confiance en toi... Je pourrais te
demander d'où tu viens, qui t'a amenée; mais sois la bienvenue, sans
autres questions, et accueillie sans aucun doute.--Holà! aidez-moi un
peu ici.--Si tes succès égalent tes promesses, ma récompense égalera ton
bienfait.
(Ils sortent.)