A Paris.--Appartement dans le palais du roi.
LE ROI _paraît avec de jeunes seigneurs, qui prennent congé de lui, et
partent pour la guerre de Florence_. BERTRAND et PAROLLES. Fanfares.
LE ROI.--Adieu, jeune seigneur. Ne perdez jamais de vue ces principes
d'un guerrier.--Adieu, vous aussi, seigneur. Partagez mes conseils entre
vous. Si chacun de vous se les approprie tout entiers, le présent est de
nature à s'étendre à proportion qu'il est reçu, et il suffira pour tous
deux.
PREMIER SEIGNEUR.--C'est notre espérance, sire, qu'après nous être
formés dans le métier de la guerre, nous reviendrons pour trouver Votre
Majesté en bonne santé.
LE ROI.--Non, non; cela est impossible: et cependant mon coeur ne veut
pas avouer qu'il souffre de la maladie qui mine mes jours. Adieu, jeunes
guerriers. Soit que je vive, ou que je meure, montrez-vous les fils des
vaillants Français. Que la haute Italie (cette nation dégénérée qui n'a
hérité que des défaites de la dernière monarchie[11]) reconnaisse que
vous ne venez pas seulement pour courtiser l'honneur, mais pour
l'épouser. Quand les plus braves de vos rivaux reculeront, sachez
trouver ce que vous cherchez pour vous faire proclamer hautement par la
renommée.--Je vous dis adieu.
[Note 11: L'empire romain.]
SECOND SEIGNEUR.--Que la santé soit aux ordres de Votre Majesté!
LE ROI.--Et ces jeunes filles d'Italie... Prenez garde à elles. On dit
que nos Français n'ont point de langue pour les refuser, lorsqu'elles
demandent: prenez garde d'être captifs, avant d'être soldats.
LES DEUX SEIGNEURS.--Nos coeurs conserveront vos avis.
LE ROI.--Adieu. (_A quelqu'un de ses gens._) Venez à moi.
(On le conduit sur un lit de repos.)
PREMIER SEIGNEUR, _à Bertrand_.--O mon cher seigneur, faut-il que nous
vous laissions derrière nous!
PAROLLES.--Il n'y a pas de sa faute, le jeune galant.
SECOND SEIGNEUR.--Oh! c'est une superbe campagne.
PAROLLES.--Admirable. J'ai vu ces guerres.
BERTRAND.--On m'ordonne de rester ici, et l'on m'écarte, en me criant:
Trop jeune! l'année prochaine! il est trop tôt encore.
PAROLLES.--Si cela vous tient si fort au coeur, mon garçon, dérobez-vous
bravement.
BERTRAND.--On me force à rester ici pour être le complaisant d'une jupe,
et faire crier ma fine chaussure sur un parquet uni, jusqu'à ce que tout
l'honneur soit acquis, et sans user d'épée que pour danser[12].--Par le
ciel, je me déroberai d'ici!
[Note 12: On dansait alors l'épée au côté.]
PREMIER SEIGNEUR.--Il est honorable de se dérober ainsi.
PAROLLES.--Commettez ce larcin, comte.
SECOND SEIGNEUR.--Je suis votre second; adieu.
BERTRAND.--Je tiens à vous; et notre séparation est une torture.
PREMIER SEIGNEUR, _à Parolles_.--Adieu, capitaine.
SECOND SEIGNEUR.--Salut, bon monsieur Parolles.
PAROLLES.--Nobles héros, mon épée et les vôtres sont de la même famille.
Mes braves et brillants seigneurs! Un mot, mes chères lames.--Vous
trouverez, dans le régiment des Spiniens, un certain capitaine Spurio,
avec sa cicatrice ici sur la joue gauche, une marque de guerre, que
cette épée que voici lui a gravée sur le visage: dites-lui que je suis
en vie, et retenez bien ce qu'il vous dira de moi.
SECOND SEIGNEUR.--Nous n'y manquerons pas, noble capitaine.
(Les deux seigneurs sortent.)
PAROLLES.--Que Mars vous chérisse comme ses disciples. (_Voyant le roi
se lever sur son séant_,) Quel parti prenez-vous?
BERTRAND.--Arrête.--Le roi...
PAROLLES.--Étendez donc plus loin vos politesses avec ces nobles
seigneurs: vous vous êtes renfermé dans une formule d'adieu trop froide:
soyez plus démonstratif avec eux; ce sont eux qui dirigent les modes;
leur tournure, leur manière de manger, leur langage, leurs mouvements,
tout est sous l'influence de l'astre le plus en vogue: et quand ce
serait le diable qui conduirait la danse, ce serait eux qu'il faudrait
suivre: courez les rejoindre, et mettez plus de chaleur dans vos adieux.
BERTRAND.--C'est ce que je veux faire.
PAROLLES.--De braves gens! et qui ont tout l'air de devenir de robustes
guerriers.
(Ils sortent.)
(Entre Lafeu.)
LAFEU, _se prosternant devant le roi_.--Pardon, mon souverain, pour moi
et les nouvelles que j'apporte.
LE ROI.--Je vous l'accorderai, si vous vous levez.
LAFEU, _se relevant_.--Vous voyez donc debout devant vous un homme qui
apporte son pardon. Je voudrais, sire, que vous vous fussiez mis à
genoux pour demander mon pardon, et que vous puissiez, à mon
commandement, vous relever comme moi.
LE ROI.--Je le voudrais aussi: je t'aurais cassé la tête et je t'en
aurais demandé pardon après.
LAFEU.--En croix, ma foi[13].--Mon cher seigneur, voici ce dont il
s'agit: voulez-vous être guéri de votre infirmité?
[Note 13:
_I had broke thy pate,
And ask thee mercy for it._
LAFEU. _Good faith across._
Cas où la tête est cassée, plaisanterie qu'on retrouve dans la comédie
des _Méprises_.]
LE ROI.--Non.
LAFEU.--Oh! ne voulez-vous pas de raisin, renard royal? Mais vous
mangerez mon bon raisin, si mon royal renard peut y atteindre. J'ai vu
un médecin qui est capable de faire entrer la vie dans une pierre,
d'animer un rocher, de vous faire danser la canarie[14] avec feu et du
pas le plus léger. Son simple toucher aurait la vertu de ressusciter le
roi Pépin: oui, de faire prendre au grand Charlemagne une plume en main,
pour lui écrire à elle un billet doux.
[Note 14: Danse française alors en vogue.]