Quoi, dit-elle, était-ce ce beau visage
Qui fut cause que les Grecs saccagèrent Troie?
Folle entreprise! folle entreprise!
Était-ce là la joie du roi Priam?
Elle soupira en s'arrêtant,
En s'arrêtant elle soupira
Et prononça cette sentence:
«Sur neuf mauvaises s'il y en a une bonne,
Il y en a donc une bonne sur dix.»
LA COMTESSE.--Quoi, une bonne sur dix! Vous altérez la chanson, coquin.
LE BOUFFON.--Une bonne femme sur dix, c'est purifier la chanson, madame.
Si le bon Dieu voulait pourvoir ainsi le monde toute l'année, je ne me
plaindrais pas de la dîme des femmes, si j'étais le curé. Une sur dix!
vraiment s'il nous naissait seulement une bonne femme à chaque comète,
ou à chaque tremblement de terre, la loterie serait bien améliorée; mais
à présent un homme peut s'arracher le coeur avant de tirer une bonne
femme.
LA COMTESSE.--Voulez-vous vous en aller, monsieur le drôle, et faire ce
que je vous commande?
LE BOUFFON.--Qu'un homme puisse être aux ordres d'une femme sans qu'il
en arrive malheur! Quoique l'honnêteté ne soit pas puritaine... elle ne
veut cependant faire de mal à personne; et elle consentira à porter le
surplis de l'humilité sur la robe noire d'un coeur gonflé d'orgueil.
Sérieusement je pars: mon affaire est de dire à Hélène de venir ici.
(Il sort,)
LA COMTESSE.--Eh bien! maintenant! qu'y a-t-il?
L'INTENDANT.--Je sais, madame, que vous aimez tendrement votre suivante.
LA COMTESSE.--Oui, je l'aime: son père me l'a léguée; et elle-même, sans
autre considération, a des droits légitimes à toute l'amitié qu'elle
trouve en moi. Je lui dois bien plus qu'il ne lui a été payé, et je lui
payerai plus qu'elle ne demandera.
L'INTENDANT.--Madame, je me trouvai dernièrement beaucoup plus près
d'elle qu'elle ne l'eût désiré, je pense. Elle était seule, et confiait
ses secrets à ses propres oreilles: elle pensait, j'oserais le jurer
pour elle, qu'ils n'arriveraient point à des oreilles étrangères. Elle
disait qu'elle aimait votre fils. «La fortune, dit-elle, n'est point une
déesse, puisqu'elle a mis une si grande différence entre son rang et le
mien: l'amour n'est point un dieu, puisqu'il ne veut montrer son pouvoir
que lorsque les avantages sont égaux. Diane n'est point la reine des
vierges, puisqu'elle a pu permettre que sa pauvre chevalière fût
surprise sans défense à la première attaque, et qu'elle la laisse sans
espoir de rançon.» Elle disait cela avec l'accent du plus amer chagrin
que j'aie jamais entendu exprimer à une vierge. J'ai cru, madame, qu'il
était de mon devoir de vous en instruire sur-le-champ, puisqu'il vous
importe un peu de le savoir, à cause du malheur qui pourrait en arriver.
LA COMTESSE.--Vous avez rempli le devoir d'un honnête homme; mais gardez
ce secret pour vous seul. Bien des probabilités m'avaient déjà instruite
de ce fait; mais elles étaient toutes si incertaines que je ne pouvais
ni les croire ni les rejeter. Laissez-moi, je vous prie: conservez ceci
dans votre âme: je vous remercie de vos bons soins; je vous en dirai
davantage une autre fois. (_L'intendant sort; Hélène entre._) Voilà
comme j'étais quand j'étais jeune. Si nous écoutons la nature, c'est ce
qui nous arrive; cette épine est inséparablement attachée à la rose de
notre jeunesse. Notre sang est à nous, et ceci est né dans notre sang.
Partout où la forte passion de l'amour s'imprime dans un jeune coeur,
c'est le sceau et la preuve de la vérité de la nature. Le souvenir de
ces jours, qui sont passés pour moi, me rappelle les mêmes fautes. Ah!
je ne croyais pas alors que ce fussent des fautes. Je le vois bien
maintenant; son oeil en est éteint.
HÉLÈNE.--Quel est votre bon plaisir, madame?
LA COMTESSE.--Tu sais, Hélène, que je suis une mère pour toi.
HÉLÈNE.--Vous êtes mon honorable maîtresse.
LA COMTESSE.--Non, mais une mère. Pourquoi pas ta mère? Lorsque j'ai
prononcé le nom de mère, j'ai cru que tu venais de voir un serpent. Qu'y
a-t-il donc dans ce nom de mère, pour qu'il te fasse tressaillir? Je dis
que je suis votre mère, et je vous mets au nombre de ceux que j'ai
portés dans mon sein. On a vu souvent l'adoption le disputer à la
nature; et notre choix nous donne un rejeton naturel né de semences
étrangères. Tu n'as jamais oppressé mon sein des douleurs de mère, et
cependant je te montre toute la tendresse d'une mère. Par la grâce de
Dieu, jeune fille, est-ce te tourner le sang que de te dire: «Je suis ta
mère?» Pourquoi ce triste précurseur des larmes, cet arc-en-ciel[9] aux
nombreuses couleurs entoure-t-il tes yeux? Pourquoi? Parce que tu es ma
fille?
[Note 9:
_What is the matter,
That this distemper'd messenger of wet,
The many colour'd iris, rounds thine eye?_