La scène est en Roussillon. Appartement dans le palais de la comtesse.
LA COMTESSE, _son_ INTENDANT ET UN BOUFFON[6].
[Note 6: C'est toujours le _clown_, ou bouffon domestique.]
LA COMTESSE.--Je suis prête à vous entendre à présent: qu'avez-vous à
dire de cette jeune demoiselle?
L'INTENDANT.--Madame, je désirerais que l'on pût trouver dans le journal
de mes services passés tous les soins que j'ai pris pour tâcher de vous
contenter; car nous blessons notre modestie, et nous ternissons la
pureté de nos services en les publiant nous-mêmes.
LA COMTESSE.--Que fait ici ce maraud? Retirez-vous, drôle; toutes les
plaintes que j'ai entendues sur votre compte, je ne les crois pas
toutes... non...; mais c'est la faute de ma lenteur à croire; car je
sais que vous ne manquez pas de folie pour commettre ces méchancetés, et
que vous avez assez d'adresse pour les commettre subtilement.
LE BOUFFON.--Vous n'ignorez pas, madame, que je suis un pauvre diable.
LA COMTESSE.--C'est bien, monsieur.
LE BOUFFON.--Non, madame, il n'est pas bien que je sois pauvre, quoique
la plupart des riches soient damnés. Mais si je puis obtenir le
consentement de Votre Seigneurie pour entrer dans le monde, la jeune
Isabeau et moi, nous ferons comme nous pourrons.
LA COMTESSE.--Tu veux donc aller mendier?
LE BOUFFON.--Je ne mendie rien, madame, que votre consentement dans
cette affaire.
LA COMTESSE.--Dans quelle affaire?
LE BOUFFON.--Dans l'affaire d'Isabeau et la mienne. Service n'est pas
héritage; et je crois bien que je n'obtiendrai jamais la bénédiction de
Dieu, avant d'avoir une postérité de mon sang; car on dit que les
enfants sont une bénédiction.
LA COMTESSE.--Dis-moi ta raison: pourquoi veux-tu te marier?
LE BOUFFON.--Mon pauvre corps, madame, le demande: je suis poussé par la
chair; et il faut qu'il aille celui que le diable pousse.
LA COMTESSE.--Sont-ce là toutes les raisons de monsieur?
LE BOUFFON.--Vraiment, madame, j'en ai encore d'autres, et de saintes;
qu'elles soient ce qu'elles voudront.
LA COMTESSE.--Peut-on les savoir?
LE BOUFFON.--J'ai été, madame, une créature corrompue, comme vous et
tous ceux qui sont de chair et de sang; et, en vérité, je me marie, afin
de pouvoir me repentir[7]...
[Note 7: Marie-toi en hâte et repens-toi à loisir, c'est un vieux
proverbe.]
LA COMTESSE.--De ton mariage plutôt que de la méchanceté.
LE BOUFFON.--Je suis absolument dépourvu d'amis, madame, et j'espère
m'en procurer par ma femme.
LA COMTESSE.--Maraud! de tels amis sont tes ennemis.
LE BOUFFON.--Vous n'y êtes pas, madame, ce sont de grands amis; car les
fripons viennent faire pour moi ce que je suis las de faire. Celui qui
laboure ma terre épargne mon attelage et me laisse en recueillir la
moisson: si je suis déshonoré, il est mon valet: celui qui réjouit ma
femme est le bienfaiteur de ma chair et de mon sang; celui qui fait du
bien à ma chair et à mon sang aime ma chair et mon sang; celui qui aime
ma chair et mon sang est mon ami: _Ergo_, celui qui embrasse ma femme
est mon ami. Si les hommes pouvaient être contents de ce qu'ils sont, il
n'y aurait aucune crainte à avoir dans le mariage; car le jeune Charon
le puritain, et le vieux Poysam le papiste, quoique leurs coeurs
diffèrent en religion, leurs têtes à tous les deux n'en font qu'une. Ils
peuvent jouer de la corne ensemble comme tous les daims du troupeau.
LA COMTESSE.--Seras-tu donc toujours une mauvaise langue et un drôle
calomniateur?
LE BOUFFON.--Je suis un prophète[8], madame, et je dis la vérité par le
plus court chemin.
«Je répéterai la ballade
Que les hommes trouveront vraie
Le mariage vient par destinée;
Le coucou chante par nature.»
[Note 8: La superstition de l'instinct divin possédé par les fous existe
dans beaucoup de pays. Les Turcs ont encore pour eux une vénération
religieuse.]
LA COMTESSE.--Retirez-vous; je vous parlerai plus tard.
L'INTENDANT.--Voudriez-vous, madame, lui dire d'appeler Hélène: j'ai à
vous parler d'elle?
LA COMTESSE.--L'ami, dites à Mademoiselle que je voudrais lui parler;
c'est Hélène que je demande.