BERNARD PALISSY

Une réimpression des oeuvres de Bernard Palissy, avec des notes par M.

Paul-Antoine Cap, vient de paraître à la librairie Dubochet (7). M. Cap

a fait précéder cette édition d'une Notice qu'il nous est permis de

donner en partie à nos lecteurs. Ils pourront apprendre du savant

éditeur l'histoire d'une vie dont l'énergie, le dévouement et la beauté

morale sont des sujets d'une éternelle admiration. Nous les renverrons à

la Notice elle-même et au livre, qu'elle accompagne, après leur avoir

donné les extraits suivants:

[Note 7: Un volume in-18. Prix: 3 fr. 50 c.--Rue de Seine, 33.]

«Le nom de Bernard Palissy est vaguement empreint dans la mémoire de

toutes les personnes qui s'occupent de sciences naturelles,

d'agriculture, de physique, de chimie, ou qui ont étudié l'histoire des

arts.. On sait en général qu'il vécut au seizième siècle, qu'il était

potier de terre, et qu'il découvrit le vernis des faïences. On sait que

l'ardeur qu'il mit à cette recherche le retint longtemps dans la misère

la plus profonde mais qu'il finit par atteindre son but, et qu'il fut

l'inventeur ces _rustiques figulines_ auxquelles les amateurs attachent

aujourd'hui un assez haut prix. Ce que l'on sait moins généralement,

c'est que cet homme, sans éducation première, sans aucune notion de

littérature, sans connaissance de l'antiquité, sans secours d'aucune

espèce, à l'aide des seuls efforts de son génie et de l'observation

attentive de la nature, posa les bases de la plupart des doctrines

modernes sur les sciences et les arts; qu'il émit, sur une foule de

hautes questions scientifiques, les idées les plus hardies et les mieux

fondées; qu'il professa le premier en France l'histoire naturelle et la

géologie; qu'il fut l'un de ceux qui contribuèrent le plus puissamment à

renverser le culte aveugle du moyen-âge pour les doctrines de

l'antiquité; que cet ouvrier, sans culture et sans lettres, a laissé des

écrits remarquables par la clarté, l'énergie, le coloris du style;

qu'enfin cet homme simple et pur, mais puissant par le génie, fournit

l'exemple d'un des plus beaux caractères de son époque, et qu'il expia

par la captivité et la mort sa persévérance courageuse et sa fermeté

dans ses croyances.

«Il est beau sans doute de voir l'artiste aux prises avec les

difficultés de son art, ou avec les obstacles matériels qui s'opposent à

la production de sa pensée, sortir victorieux de cette lutte, après une

longue période d'efforts, de misère et de souffrances; mais il ne l'est

pas moins du voir l'homme d'une origine obscure, dépourvu des secours de

l'instruction et de l'étude, jeter sur tout ce qui l'entoure le coup

d'oeil de l'observateur et du philosophe, pénétrer les mystères de la

nature, saisir les principes des vérités éternelles, renverser les

erreurs accréditées de son époque, et pressentir la plupart des

découvertes qui feront l'avenir et la gloire des siècles plus éclairés.

C'est avec ce double mérite que Palissy se présente aux regards de la

postérité. Les événements de sa vie, dont quelques-uns furent racontés

par lui-même, montrent tout ce que peut le génie secondé par une âme

ferme, un esprit droit et un coeur pur. Leur simple récit nous semble le

moyen le plus naturel d'appeler sur ses travaux l'intérêt dont ils sont

si dignes, et sur sa personne le respect, l'admiration que commande

toujours un beau caractère aux plus précieux talents.

«Un pauvre village du Périgord, situé à peu de distance de la petite

ville de Biron, entre le Lot et la Dordogne, donna naissance à BERNARD

PALISSY. Ce village, appelé La Chapelle-Biron, renferme encore, dit-on,

une famille qui descend de cet homme célèbre, et une tuilerie fort

ancienne, établie dans le même lieu, portait encore naguère le nom de

_Tuilerie de Palissy_. Des documents assez peu d'accord entre eux font

remonter sa naissance au commencement du seizième siècle. Ainsi

d'Aubigné prétend qu'à sa mort, arrivée en 1589, il était âgé de

quatre-vingt-dix ans, tandis que selon Lacroix du Maine, il florissait à

Paris en 1575, âgé de soixante ans et plus. En rapprochant diverses

circonstances parmi celles que Palissy rapporte lui-même, la version la

plus vraisemblable et la plus généralement adoptée rapporterait la date

de sa naissance à l'année 1510.

«On ne possède aucun détail sur ses parents ni sur sa première

éducation. Il paraît que, dès son enfance, il travaillait à la vitrerie,

qui comprenait alors la préparation, l'assemblage des vitraux colorés,

ainsi que la peinture sur verre. Doué d'une aptitude particulière aux

arts du dessin. Il conçut de bonne heure la pensée d'élever ses travaux

d'artisan à la hauteur des oeuvres d'un artiste. Aussi tout en _peidant

des images_, comme il dit, pour exister, il étudiait les grands maîtres

de cette belle école italienne, qui dès le siècle précédent, avait donne

à la renaissance des arts une si vigoureuse impulsion. Il s'exerçait en

même temps à l'architecture, et pratiquait la géométrie. «On pensoit,

dit-il, que je fusse plus sçavant en l'art de peinture que je n'estois,

qui causoit que je n'estois souvent appelé pour faire des figures (des

plans) dans les procès.» C'était une nouvelle ressource un peu plus

profitable que l'art de composer des vitraux.

«Cependant, pour l'homme qui se seul capable de fournir une large

carrière, le pays natal ne saurait longtemps suffire; Palissy se mit

donc à voyager. Il alla d'abord dans les Pyrénées, et s'arrêta quelque

temps à Tarbes. Les accidents naturels de ce beau pays le frappèrent

vivement, et peut-être est-ce là le point de départ de bon goût ardent

pour la géologie et les sciences naturelles. Il parcourut ensuite

quelques autres provinces de France, puis la Flandre, les Pays-Bas, les

Ardennes et les bords du Rhin, en ouvrier nomade exerçant à la fois la

vitrerie la _pourtraiture_ et l'arpentage; mais aussi observant partout

la topographie, les accidents du sol, les curiosités naturelles;

parcourant les montagnes, les forêts, les rives des fleuves; visitant

les carrières et les mines, les grottes et les cavernes, en un mot

demandant partout à la nature elle-même le secret des merveilles qu'elle

offrait à son admiration et à son étude. L'éducation scientifique de

Palissy, au lieu de commencer par les livres, partait ainsi des bases

les plus certaines, les plus fécondes: l'expérience et l'observation.

«Ses voyages étaient terminés en 1559. De retour dans son pays natal,

Palissy alla se fixer à Saintes, et s'y maria. Quelques années plus

tard, déjà surchargé de famille et luttant entre la misère, le hasard

fit tomber entre ses mains une coupe de terre émaillée d'une grande

beauté. Aussitôt il conçois la pensée d'imiter ce travail, et de se

livrer à un art entièrement nouveau pour lui. On sait qu'à cette époque

la poterie n'était point recouverte de vernis, ou du moins que cet art,

déjà pratiqué en Italie, à Faenza et à Castel-Durante, n'était point

encore connu en France. Palissy vient à penser que s'il parvenait à

découvrir le secret de cet émail, il pourrait élever l'art de la poterie

à un degré de perfection inconnu jusqu'alors. Le voilà donc livré à

cette recherche, mais en aveugle, «comme un homme qui taste en ténèbres»

attendu qu'il n'avait aucune connaissance ni des matières ni des

procédés. C'est dans _son traité de l'Art de Terre_ qu'il faut lire

l'admirable récit de ses tentatives, des difficultés qu'il eut à

vaincre, et des maux qu'il eut à souffrir pendant le cours de seize

années, avant d'avoir réussi à donner toute la perfection désirable aux

ouvrages sortis de ses mains. Ce n'est pas sans une admiration mêlée

d'attendrissement qu'on peut lire les pages sublimes dans lesquelles il

raconte avec autant de simplicité que de grandeur la longue série de ses

efforts et de ses misères. Forcé de préluder à la recherche de son

nouvel art par la connaissance des terres argileuses, la construction

des fourneaux, l'art du modeleur, du potier, du monteur, et l'étude de

la chimie, qu'il fut obligé, comme il dit, «d'apprendre avec les dents,»

c'est-à-dire en s'imposant les plus dures, les plus cruelles privations,

il faut le voir poursuivre sa pensée avec une ardeur, une constance à

toute épreuve; consacrant ses veilles, ses économies, sa santé, et

jusqu'aux choses nécessaires à sa subsistance, à ses recherches

incessantes; déçu à chaque instant dans son espoir, mais retrouvant tout

son courage à la moindre lueur de succès, et, dans cette lutte de

l'intelligence, de la volonté, contre les obstacles de toute nature,

parvenir enfin à lasser la mauvaise fortune et à faire triompher sa

pensée créatrice.

«Cependant il lui fallait subvenir aux besoins d'une nombreuse famille,

soutenir les reproches des siens, les représentations de ses amis, les

sarcasmes de ses voisins, et continuer à exercer ses talents ordinaires,

afin «d'eschapper le temps» qu'il employait à la recherche de son nouvel

art. En 1543, les commissaires chargés d'établir la gabelle en Saintonge

l'appelèrent pour lever le plan des îles et des marais salant de la

province. «Cette commission parachevée, dit-il, je me trouvay muny d'un

peu d'argent, et je reprins l'affection de poursuyvre à la recherche

desdits émaux» Le voici donc de nouveau livré à des essais innombrables;

il passe les nuits et les jours à rassembler, à combiner toutes les

substances qu'il croit propres à son objet; il pulvérise, broie, mélange

ces drogues dans toutes les proportions; il en couvre des fragments de

poterie, il les soumet à toutes les épreuves, à tous les degrés de

cuisson. Mécontent des fours ordinaires à poterie, il construit de

propres mains des fourneaux semblables à ceux des verriers; il va

chercher la brique, l'apporte sur ses épaules, pétrit la terre, maçonne

lui-même ses fourneaux, les emplit de ses ouvrages, allume le feu, et

attend le résultat... Mais, ô déception! tantôt le feu est trop faible,

tantôt il est trop ardent; ici l'email est à peine fondu, là il se

trouve brûlé; les pièces sont déformées, brisées, ou bien elles sont

couvertes de cendres. A chaque difficulté nouvelle, il faut trouver un

expédient, un remède; et il en trouve de si ingénieux, de si efficaces,

que l'art les a adoptés pour toujours. Mais des obstacles d'une autre

nature viennent s'ajouter aux premiers: c'est le manque d'argent, de

bois et de matières. Il imagine de nouvelles ressources, il redouble

d'ardeur, il réunit tous ses moyens, et déjà, plus assuré de sa

réussite, il entreprend une nouvelle fournée mieux entendue et plus

considérable que les précédentes, car il avait employé huit mois à

exécuter les ouvrages dont elle devait se composer, et consacre plus

d'un mois, jour et nuit, à la préparation de ses émaux. Cela fait, il

met le feu à sa fournée, et l'entretient pendant six jours et six nuits,

au bout desquels l'émail n'était pas encore fondu. Désespéré, il craint

de s'être trompé dans les proportions des matières, et il se met à

refaire de nouveaux mélanges, mais sans laisser refroidir son appareil.

Il pile broie, combine ses ingrédients, et les applique sur de nouvelles

épreuves, en même temps qu'il pousse et active la flamme en jetant du

bois par les deux gueules du fourneau. C'est alors qu'un nouveau revers,

le plus grand de tous, vient l'atteindre: il s'aperçoit que le bois va

lui manquer. Il n'hésite pas: il commence par brûler les étais qui

soutiennent les tailles de son jardin; puis il jette dans la fournaise

ses tables, ses meubles, et jusqu'aux planchers de sa maison. L'artiste

était ruiné, mais il avait réussi!

«Cependant des chagrins contre lesquels l'âme la plus ferme ne trouve

pas toujours des armes venaient incessamment l'assaillir. Accablé de

dettes, chargé d'enfants, persécuté par ceux-là même qui l'eussent dû

secourir, il sent un moment fléchir son courage; mais aussitôt, faisant

un appel à son âme, il retrouve sa forée, et se remet à l'oeuvre avec

une nouvelle ardeur. Telle était alors sa détresse qu'ayant pris un

ouvrier pour l'aider dans ses travaux les plus pénibles, il se vit au

bout de quelques mois dans l'impossibilité de le nourrir. Bien qu'il fût

sur le point d'entreprendre une nouvelle fournée, il fallut renvoyer son

aide, et, faute d'argent pour le payer, il se dépouilla de ses vêtements

et les lui donna pour son salaire.

A travers tant et de si cruelles épreuves, Palissy s'approchait

incessamment du but qu'il s'était proposé. Ses belles poteries, ses

pièces rustiques, ses statuettes charmantes étaient fort goûtées; ses

ouvrages commençaient à être recherchées des grands seigneurs, et la

variété de ses talents lui avait déjà valu quelques hautes protections.

Le connétable de Montmorency ayant, été chargé en 1548, d'aller réprimer

la révolte de Saintonge, eut occasion de voir et d'admirer les ouvrages

de Palissy. Il se prit d'affection pour sa personne, et le chargea de

travaux importants. Quelques années plus tard, l'artiste devait presque

la vie à son illustre protecteur.»

Ici M. Cap entre dans le délai! de la vie publique de Palissy, devenu un

des plus zélés sectateurs de la réforme du seizième siècle. Les

persécutions que sa foi lui attira viennent s'ajouter aux tribulation de

son existence précaire, aux travaux et aux études dont ses écrits et les

oeuvres de son art nous ont laissé de si précieux témoignages. Rien de

plus attachant que ce récit écrit d'un style excellent et avec la

chaleur d'un écrivain qui se passionne pour un sujet si intéressant.

Ajoutons que cette Notice, pour être digne de son sujet, devait être et

qu'elle est en effet l'ouvrage d'un homme versé dans la connaissance des

sciences et des arts dont Palissy fut, à son époque, le fondateur

intrépide ou l'ingénieux réformateur. Nous citerons encore le passage

suivant, qui résume en partie la Notice, et contient le récit des

derniers moments de l'artiste.

«Mais où le génie et l'âme puissante, énergique de Palissy se révèlent

de la manière la plus complète, c'est sans contredit dans le _Traité de

l'Art de Terre_. Déjà, dans un précèdent chapitre, il avait donné

d'excellents préceptes sur le choix des terres à poterie, l'art de les

mettre en oeuvre, l'application du feu, les précautions à prendre et les

accidents à éviter; dans le traité suivant. Ce n'est plus l'ouvrier de

terre, c'est le grand artiste qui prend la parole, et qui par un

artifice ingénieux, comme par son propre exemple, montre quel ensemble

de difficultés morales et matérielles doit s'attendre celui qui dans son

art a résolu de s'élever au premier rang. D'abord un long débat dans

lequel _Pratique_ se décide avec peine à révéler à _Théorique_ ce

qu'elle a appris par une longue expérience, puis, après y avoir

consenti, elle veut l'avertir des obstacles sans nombres qui l'attendent

dans la carrière. C'est là que l'auteur a placé l'admirable tableau de

ses propres misères et des longues souffrances qu'il a endurées en

poursuivant la recherche de son art. A Dieu ne plaise que nous

affaiblissions par quelques citations incomplètes l'effet saisissant de

ses paroles! C'est dans le texte même qu'il faut lire ce récit où, dans

un style à la fois naïf, pittoresque et énergique il rend compte de la

lutte qu'il eut à supporter pendant seize années contre la misère, les

obstacles de toute nature, les obsessions de sa famille ou de ses amis.

De quelle simplicité, de quelle modestie sont empreintes ces pages

sublimes! Et en même temps, quelle force d'âme! que de constance et de

résignation! Dévoré des soucis les plus amers, réduit aux plus cruelles

privations, pauvre, épuisé, malade, et, pour comble de maux, blâmé,

tourné en ridicule, regardé par les siens comme un fou ou comme un

malfaiteur; mais toujours soutenu par sa confiance en lui-même, par une

volonté ferme et persévérante et par le pressentiment du succès. Après

avoir plaint et admiré le grand artiste aux prises avec le malheur, on

se prend à suivre avec anxiété les chances de sa fortune, et c'est avec

une sorte d'orgueil et de joie qu'on le voit enfin sortir triomphant de

tant d'épreuves, et atteindre glorieusement au plus haut sommet de son

art.

«Mais tandis que, soit par le professorat, soit par ses travaux ou ses

écrits, il enrichissait son siècle des fruits de ses fécondes

méditations, la France continue d'être plongée dans les horreurs de la

guerre civile, et, bien qu'il vécût tout à fait en dehors des passions

de son époque, les haines religieuses et les persécutions, devenues plus

violentes, ne pouvaient manquer de l'atteindre, lui, toujours fidèle à

ses croyances, toujours inébranlable dans ses, convictions. En 1588,

affaibli par l'âge, presque octogénaire, il fut arrêté, enfermé à la

Bastille, et menacé du dernier supplice. Matthieu de Launay, ancien

ministre et alors l'un des Seize, insistait pour qu'on le conduisit au

_spectacle public_, c'est-à-dire à la mort; mais le duc de Mayenne, qui

le protégeait, fit traîner son procès en longueur. On dit dans

l'histoire universelle de d'Aubigné et dans la Confession de Saucy, du

même auteur, que le roi Henri III étant allé voir dans sa prison, il lui

dit ces paroles: «Mon bon homme, il y a quarante-cinq ans que vous êtes

au service de ma mère et de moi. Nous avons enduré que vous ayez été en

vostre religion parmi les feux et les massacres; maintenant, je suis

tellement pressé par ceux de Guise et mon peuple, que je suis contraint

de vous laisser entre les mains de mes ennemis, et que demain vous serez

bruslé, si vous ne vous convertissez.--Sire, répond Bernard, je suis près

à donner ma vie pour la gloire de Dieu. Vous m'avez dit plusieurs fois

que vous aviez pitié de moi, et moi j'ai pitié de vous, qui avez

prononcé ces mots; _Je suit contraint!_ Ce n'est pas parler en roi,

sire; et c'est ce que vous-mesme, ceux qui vous contraignent, les

Guisards et tout votre peuple ne pourrez jamais sur moi; car je vais

mourir.» Palissy mourut en effet, mais de sa mort naturelle, à la

Bastille, en 1589. Ainsi se termina une carrière honorée par tant de

talents et de si rares vertus.

«Pourquoi faut-il que l'une des plus belles époques le l'histoire de

l'esprit humain, celle du plus vaste essor qu'aient pris à la fois les

sciences, les lettres et les arts, soit souillée par des actes

d'intolérance qui s'adressaient à la pensée, et cherchaient à

contraindre par la violence une force qui échappe à toutes les entraves

et ne tient aucun compte des obstacles qu'on lui oppose La renaissance

du goût, des talents et de la philosophie naturelle eût été en même

temps celle de la civilisation toute entière, si la persécution n'en eût

pas comprimé les élans généreux, et si des scènes de barbarie n'eussent

pas été mêlées aux brillants combats que des esprits supérieurs

livraient à l'ignorance et aux préjugés d'un autre âge. Palissy, comme

après lui Galilée et Descartes, figurait parmi ceux qui n'hésitèrent pas

à soutenir cette glorieuse lutte, comme à en subir les conséquences. Il

porta les premiers coups au respect servile de l'antiquité, et réduisit

à leur juste valeur ces vaines questions, ou plutôt ces principes jurés

sur la parole du maître, qui faisaient la base de la scolastique du

moyen-âge. Que l'on ne fasse donc pas à Bacon tout l'honneur de cette

heureuse révolution dans la marche de l'esprit humain, car, un

demi-siècle avant lui, un homme sans lettres et sans études proclamait

hautement que le livre de la nature était le seul dans lequel il eût

cherché à lire, et qu'un chaudron rempli d'eau et placé sur le feu lui

avait appris plus de physique que tous les livres des philosophes.

Provoquer une pareille réforme, en plein seizième siècle, n'était pas

seulement un trait de génie, c'était encore un acte de courage. Il y

avait toute une révolution dans la pensée de faire revenir les esprits

de leur culte aveugle pour une philosophie surannée. Pour rompre en

visière à des idées accréditées par les siècles et soutenues par un

parti tout-puissant, il fallait se résoudre à affronter la persécution

et la mort. C'est ce savent fort bien Palissy sans l'avoir appris de

Sénèque. Tel était le prix qu'il devait attendre et qu'il reçut en effet

des services qu'il rendait à son siècle et à son pays.

«Né dans une condition obscure, mais largement doué des qualités qui

constituent le génie, Palissy prouva qu'un tel ensemble de facultés n'a

pas toujours besoin du secours de l'étude. Bien que, dans ses travaux

d'art, il se soit montré l'émule des grands maîtres de l'art italien, on

ne sait à quelle école il en puisa les principes. Physicien, géologue,

chimiste, nul ne peut dire quels furent ses premiers maîtres, pas plus

qu'il n'est possible de retrouver la source de son élocution facile et

originale. Si l'éducation ne lui vint point en aide, elle ne contraria

pas non plus ses dispositions naturelles, et peut-être faut-il attribuer

à cette circonstance ce qui, dans ses vues scientifiques nous frappe par

la nouveauté, et dans écrits par la singularité du style. Artiste,

savant, philosophe, il posséda cette variété de talents que l'on

retrouve dans la plupart des hommes supérieurs qui, poursuivant une

pensée primordiale, voulurent en saisir les rapports avec toutes les

branches des connaissances humaines. Personne mieux que lui ne prouva

cette vérité, que chaque art renferme une science tout entière, pour

quiconque veut l'approfondir dans tous ses détails.

L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844 · 第 10 / 12 题