«C'est au nom de cette assemblée, monsieur, au nom de notre commune
patrie, au nom de cette équitable, de cette sainte cause de sympathie, à
laquelle nous sommes tous liés que je vous remercie! je vous remercie,
monsieur, au nom des membres de l'Association du Water-toast; je vous
remercie encore au nom de la _Gazette du Water-toast_; et je vous
remercie derechef, monsieur, au nom de la bannière étoilée de la grande
Union, pour cette déclaration tout à la fois si logique, si claire, si
éloquente! Et, si j'osais, monsieur (en parlant, afin de s'assurer
forcément l'attention du jeune Anglais, à qui Mark murmurait quelques
mots à l'oreille, il le poussa du bout du manche de son parapluie), si
j'osais, en terminant, monsieur, émettre un voeu, un souhait en rapport
indirect avec la question qui nous occupe, je dirais, monsieur: Puisse
le noble bec de l'aigle américaine rogner l'ongle sanglant du lion
britannique, afin qu'il apprenne à faire résonner sur la harpe
irlandaise, et sur le violon écossais, ces libres mélodies qui
s'exhalent du fond de chaque coquille endormie sur les rives de notre
verte Colombie!»
Ici, le maigre personnage se rassit au milieu de la sensation la plus
vive, et tous les visages prirent un air profond.
«Général Choke! dit M. Aristide Kettle, vous me réchauffez le coeur!
oui, monsieur, vous m'avez réchauffé le coeur! Mais le lion britannique
n'est pas ici sans représentant, et je serais curieux d'entendre quels
arguments celui-ci prétendrait alléguer.
--Sur ma parole, s'écria Martin en riant, si vous me faites l'honneur de
me conférer un si imposant caractère, tout ce que je puis répondre,
c'est qu'il n'est point arrivé à ma connaissance que jamais la reine
Victoria ait lu la _Gazette du..._ je ne sais comment vous l'appelez, et
que je ne présume pas qu'elle en entendu parler de sa vie.»
Le général Choke adressa un sourire de commisération à ses compatriotes,
et reprit en façon d'explication bénigne; «Elle lui est expédiée,
monsieur, régulièrement expédiée par la poste.
--Si on l'adresse à la Tour de Londre, je doute fort qu'elle arrive en
main propre, fit observer Martin, car ce n'est point là que demeure la
reine.
--La reine d'Angleterre, messieurs, ajouta Mark Tapley, affectant la
plus grande politesse et regardant ses auditeurs avec un sérieux
imperturbable; la reine d'Angleterre loge à la Monnaie, afin d'avoir
l'oeil sur l'argent. Elle a aussi, à la vérité, un logement chez le
lord-maire, à l'hôtel de ville en vertu de sa charge; mais elle s'y
tient rarement, vu que les cheminées fument.
--Mark, murmura Martin, ayez la bonté, s'il vous plaît, de ne pas vous
mêler de la conversation, quelque burlesque qu'elle puisse vous
paraître.--Je vous faisais simplement observer, messieurs (quoique la
chose soit de peu d'importance), que la reine d'Angleterre n'a jamais
habité la Tour de Londres.
--Général! s'écria M. Aristide Kettle, vous l'entendez!
--Général! répétèrent plusieurs autres voix, général!
--Paix! silence, je vous prie! dit le général Choke levant la main et
s'exprimant avec une affectueuse bienveillance, une condescendance des
plus touchantes, j'ai déjà eu lieu de remarquer comme une circonstance
fort extraordinaire, que j'attribue aux institutions arriérées de la
Grande-Bretagne, dont la tendance fut toujours de supprimer, avec un
soin jaloux, toute enquête populaire, toute loyale information, tandis
que dans les déserts, dans les forêts sans routes et sans limites de
notre continent occidental, elles circulent et se répandent avec autant
de profusion que de vélocité; j'ai souvent, dis-je, eu lieu de me
convaincre que les connaissances acquises par les Anglais eux-mêmes sur
les sujets qui les touchent de plus près sont loin d'égaler celles que
possèdent la plupart de nos citoyens, grâce à leur esprit actif,
remuant, progressif. Le fait actuel est intéressant sous ce rapport, et
confirme pleinement mon observation. Lorsque vous assurez que votre
reine ne réside pas à la Tour de Londres, monsieur, poursuivit-il,
s'adressant cette fois à Martin, vous tombez, dans un erreur commune,
même, à plusieurs de vos compatriotes que recommanderaient leurs
lumières et leur moralité; mais vous êtes dans l'erreur, monsieur, tout
à fait dans l'erreur: c'est à la Tour que demeure la reine.
--Quand elle est à la cour de Saint-James, lit observer M. Kettle.
--Quand elle est à la cour de Saint-James, cela va sans dire, reprit le
général avec la même bénignité; il est clair qu'elle ne saurait loger en
même temps à Londres et au pavillon de Windsor.»
_(La suite à un autre numéro.)_
Inauguration du Monument de Molière.
Notre confiance n'a point été trompée. La solennité du 15 janvier a été
digne de son objet, digne aussi de la nation qui venait rendre un
solennel hommage au plus grand génie qui l'ait illustrée dans les
lettres.
Dès onze heures et demie, le corps de ville, composé du conseil
municipal de Paris, des maires et adjoints des douze arrondissements, du
conseil de préfecture de la Seine, ayant en tête M. le comte de
Rambuteau; les cinq Académies de l'Institut; les quatorze députés du
département; la commission de souscription au monument; les membres du
bureau de la société des gens de lettres; la commission de l'association
des auteurs dramatiques; celle des artistes de nos différentes scènes,
se rendaient et étaient reçus au foyer de la Comédie-Française par les
sociétaires de cette troupe, dont Molière fut le fondateur. Le concours
était nombreux; toutefois M. Dopin l'aîné, qui y figurait comme membre
de l'institut, exprimait tout haut le regret que l'autorité supérieure
s'y fût fait représenter, et disait que l'honneur de présider à une
pareille cérémonie était trop grand pour être de ceux qu'il est permis
de déférer.
A midi le cortège, précédé d'un bataillon de la deuxième légion de la
garde nationale, musique en tête, a défilé entre deux haies de soldats,
et est bientôt arrivé sur l'emplacement où s'élève le monument. Tout y
avait été disposé, par les soins de l'architecte, avec un goût et un
sentiment parfaits. La maison de la rue de Richelieu n° 34, où mourut
Molière, était tendue de velours rouge, rehaussé de glands et de
crépines d'or, jusqu'au troisième étage. A la hauteur du premier, on
lisait l'inscription suivante gravée sur une table de marbre qui
demeurera encastrée dans la façade de cette habitation: «.Molière mourut
dans cette maison, le 13 février 1673, à l'âge de cinquante et un ans.»
Des bannières en soie plantées sur divers points du carrefour portaient
le titre des pièces de l'auteur immortel, et une estrade destinée à
recevoir les orateurs qui allaient se succéder était dressée en face du
monument, qu'un voile immense couvrait encore tout entier. Quand le
cortège a eu pris place, le voile s'est écarté, chacun s'est découvert,
d'universels applaudissements se sont fait entendre, et à cette
manifestation générale et éclatante en l'honneur d'un grand homme ont
succédé des témoignages unanimes d'approbation pour l'habile artiste qui
a su tirer un parti si heureux, si inattendu de la tâche, pour tout
autre ingrate, qu'on lui avait donnée à remplir.
[Illustration: Monument de Molière.--La Muse enjouée, statue en marbre,
par M. Pradier.]
Chacun, en effet, et même ceux qui, comme nous, avaient regardé cet
emplacement comme le plus historiquement convenable, avaient reconnu
toutes les difficultés qu'il présentait pour la construction d'un
monument. Nous savions bien, comme on l'a fort bien dit à la Chambre des
Députés dans la discussion de la loi, qu'il y avait à Paris quelques
places publiques, dans quelques quartiers nouveaux, où une statue de
Molière pourrait faire bon effet. Mais ce n'eût plus été à Molière,
comme on l'a répondu, que la statue aurait été consacrée, c'eût été à
l'embellissement de cette place; toute autre statue jouerait aussi bien
ce rôle. Il faut se garder de croire qu'un monument soit une chose
banale, qu'on puisse à volonté planter dans tel ou tel lieu: quand vous
avez le bonheur de rencontrer une place où il s'élève pour ainsi dire
tout naturellement, où il a un sens, où il parle au souvenir et à
l'imagination, ne vous avisez pas d'aller chercher ailleurs. Qu'importe
que ce soit un carrefour plutôt qu'une place publique? qu'importe que le
quartier soit populeux, que la foule se presse à l'entour de votre
monument? Ce serait une façon singulière d'honorer nos grands hommes que
de les déporter dans une solitude. Si nous leur élevons des statues,
n'est-ce pas pour les exposer aux regards, et les spectateurs seront-ils
jamais trop nombreux? Nous avions compté sur le génie de l'artiste pour
mettre à profit ces avantages moraux et vaincre ces difficultés
matérielles M. Visconti a dépassé notre attente. Son oeuvre, dont nous
donnons aujourd'hui une reproduction fidèle, est conçue avec esprit et
étudiée avec un grand soin. Il a, comme on l'a déjà dit, évidemment
cherché à s'inspirer des oeuvres les plus élégantes de l'architecture en
usage vers l'époque qui suivit la mort de Molière. Ce fronton arrondi,
ces colonnes corinthiennes richement
[Illustration: Monument de Molière--Molière, statue en bronze, par H.
Seurre aîné.]
fouillées, ces profils largement accentués, sont des souvenirs réveillés
avec une heureuse intention. «On pourra supposer, dans un siècle ou
deux, a dit ingénieusement M. Vitet, que cette façade a été construite
il y a cent cinquante ans. C'est assurément un bon procédé envers nos
pères, lorsque nous réparons un de leurs oublis, que de rendre ainsi
presque illisible la date du monument (4).»--La statue en bronze de
Molière, par M. Seurre aîné, est une oeuvre consciencieuse; le monument
a été conçu de manière à la bien faire ressortir. Le sculpteur n'a pas
cru devoir faire choix du type, peut-être conventionnel, mais du moins
consacré pour la figure de Molière, qu'avaient précédemment reproduit le
burin de Fiquet et le ciseau de Houdon. C'est un tort peut-être: il faut
représenter les hommes populaires tels qu'ils sont conservés dans les
souvenirs du peuple. C'était le sentiment du même artiste quand il a
placé sur la colonne Vendôme Napoléon avec son chapeau et sa redingote
historiques. Nous regrettons que cette fois il ait cru devoir adopter un
autre parti. --Les statues de M. Pradier, représentant la comédie
sérieuse et la comédie enjouée, distinction que nous ne comprenons pas
bien, et qu'il a été difficile, on le sent, d'exprimer en marbre, sont
belles, et se marient bien à l'architectonique dont elles font en
quelque sorte partie dans le plan du monument. L'effet général a donc
été excellent, et chacun des détails a support, avec avantage l'examen.
[Note 4: La pensée de M. Vitet a été reproduite avec assez de bonheur
par l'auteur d'un poème que, dans son concours, l'Académie Française a
distingué, M. Arthur de Beauplan:
Monument qu'on élève au grand homme aujourd'hui,
Perds ton lustre éclatant, fais-toi vieux comme lui,
Pour que le prix tardif qu'on décerne à sa gloire
Ne fasse pas longtemps injure à sa mémoire;
Temple d'expiation, par nos mains établi,
Ne lui rappelle pas deux longs siècles d'oubli.
]
[Illustration: Médaille de Molière.]
Il a d'abord été rapide; car l'air que la musique avait fait entendre au
moment où disparut le voile, et qui rappelait plus, au dire des plus
jeunes membres du cortège, les symphonies du bal Mabile; et de la
Grande-Chaumière que celle que Lulli et Charpentier composaient pour les
pièces de Molière, cet air était terminé, et le premier orateur prenait
la parole. C'était M. de Rambuteau. Ce magistrat s'est montré peut-être
un peu trop municipal. Il pouvait ne pas être indispensable de traiter
la question de voirie et d'expliquer comment, ayant à élargir la rue, on
avait subsidiairement pris le parti de rendre hommage à Molière. Ceci
eût pu être dit, à la rigueur, dans une délibération secrète du conseil
municipal; mais il fallait le laisser ignorer à Molière, devant qui l'on
parlait, et à ses admirateurs enthousiastes qui se groupaient autour de
sa statue. On a eu, du reste, plus de ménagements pour les lecteurs de
journaux, car nous n'avons pas retrouvé dans le discours imprimé ce qui
nous avait paru une distraction peu heureuse dans le discours débité.
L'épreuve a porté conseil.
[Illustration: Monument de Molière.--La Muse grave, statue en marbre,
par M. Pradier.]
M. Étienne, au nom de l'Académie Française, a prononcé une allocution
sobre de mots et abondante en aperçus ingénieux, en rapprochements
pleins de bonheur. Le hasard de la présidence, qui avait désigné un
auteur dramatique pour cette mission, avait en quelque sorte voulu
dissimuler les cruautés de la mort. Cinq auteurs qui s'étaient illustrés
à la scène faisaient primitivement partie de la commission du monument
de Molière: Alexandre Duval, Népomucène Lemercier, Casimir Delavigne,
MM, Étienne et Scribe. Ces deux derniers seuls sont demeurés, et celui
qui a porté la parole a fait entendre un langage au patriotisme duquel
les mânes de ses confrères morts auront tressailli, comme son collègue
survivant aura pu sourire à son esprit, et applaudir avec la foule à son
heureuse et éloquente inspiration.
M. Samson, parlant au nom de la Comédie-Française, a été plein de
convenance et de goût. M. Arago, représentant la commission du monument,
s'est montré, comme toujours, orateur aux hardiesses heureuses. Il
venait le dernier, et l'étude à laquelle il s'était livré était complète
et étendue. Il a su néanmoins éviter les redites, et malgré les rigueurs
de l'atmosphère, ne paraître long à aucun de ses auditeurs. Nous en
avons seulement remarqué un, qui devait probablement être un sténographe
des Chambres, qui disait, la figure gelée, luttant la semelle et se
frottant les mains pour combattre le froid: _Sensation aux extrémités_.
Après ces discours prononcés, les orateurs, accompagnés des présidents
et secrétaires des cinq Académies, sont montés dans l'intérieur du
monument, et la foule a vu une couronne de laurier se poser sur la tête
de la statue: les applaudissements ont retenti. Une boîte renfermant un
exemplaire des _Oeuvres_ de l'immortel auteur, un exemplaire de
_l'Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_ (5), le livret publié
par la commission, et une magnifique médaille qu'elle avait fait graver
à l'occasion de cette réparation mémorable, a été déposée et scellée
dans le monument. Nous avons fait reproduire cette médaille, oeuvre
remarquable d'un artiste distingué, M. Cannois, dont, chacun pourra de
nouveau apprécier le mérite éminent, et dont les membres de la
commission louaient le désintéressement (6).
[Note 5: Les gravures de la statue de Molière, par M. Seurre aîné, et
des deux statues de M. Pradier, que nous donnons aujourd'hui, nous sont
communiquées par M. Hetzel, libraire rue de Richelieu, 76, et font
partie de l'illustration de la troisième édition de l'ouvrage de M.
Taschereau, qu'il vient de publier avec des additions nombreuses et
importantes. Un magnifique volume, format anglais; prix: 5 fr. 50 c.]
[Note 6: Il a été tiré un certain nombre d'exemplaires de cette
médaille, que l'on trouvera au domicile de l'artiste, rue du
Faubourg-Saint-Germain, 37.]
[Illustration: Vue du Monument de Molière pendant l'inauguration.]
Le cortège est revenu dans le même ordre et au bruit des mêmes fanfares
au péristyle du Théâtre-Français, où il s'est séparé.
A la même heure, la jeunesse des Écoles, que des mesures, uniquement
motivées sans doute par le peu d'étendue de l'emplacement servant de
théâtre à cette fête, en avaient tenue à l'écart, se rendait, dans un
ordre qui témoignait d'un bon esprit et d'un sentiment vrai d'admiration
et de respect, devant la maison de la rue de la Tonnellerie où l'on crut
longtemps que Molière était né, et où se trouve encore placé, dans la
façade, le buste posé avant que les recherches de MM. Beffara et Guérard
ne nous eussent appris qu'il est effectivement né rue Saint-Honoré, au
coin de la rue des Vieilles-Étuves, dans la maison numérotée 96. Là, le
cortège a déposé des couronnes d'immortelles devant le buste de l'ancien
élève du Collège, de Clermont (aujourd'hui Louis-le-Grand), de l'ancien
élève en droit de la faculté d'Orléans, la plus rapprochée de Paris, où
l'on ne professait alors que la théologie.
Le soir, la foule se pressait au Théâtre-Français et à l'Odéon pour
assister à la représentation du _Tartufe_ et du _Malade imaginaire_,
joués simultanément sur les deux rives. Nous ne doutons pas que les
émotions n'aient été vives à l'Odéon; à la Comédie-Française, où nous
nous étions rendu, les acteurs auront été contents du public, car il
s'est montré content des acteurs. Chacun de ceux-ci semblait se reporter
à deux siècles et avoir encore Molière pour directeur.--Entre les deux
pièces, Beauvalet a fort bien lu le poème de madame Colet, couronné par
l'Académie Française.--Puis est venue la Cérémonie de réception du
_Malade imaginaire_ à laquelle présidait Régnier, qui, le matin, s'était
vu rendre grâce par les orateurs d'avoir eu l'idée, dans une
circonstance unique, de renouveler une tentative où les efforts de
Lekain avaient échoué, et qui, le soir, a été applaudi, comme il l'est
toujours, pour sa verve et son esprit de comédien. Samson, Provost,
Firmin, Ligier, Geoffroy, Beauvalet, mesdames Desmousseaux, Rachel,
Anaïs, Plessy, Rohan, se sont également vus accueillis par les bravos du
parterre. La journée y été bonne pour Molière et pour ses plus dignes
interprètes.
Les Caprices du Coeur..