Ursule lui prit la main et dit en tournant avec peine sa tête du côté de
sa belle-mère:
--Hélas! madame! que puis-je faire... sinon me repentir? puis-je vaincre
mes terreurs?... ai-je donc eu tort, mon Dieu! de vouloir avant de
mourir demander pardon à ceux que j'avais offensés? Que peut faire une
malheureuse créature que tout abandonne sur la terre, que tout menace...
dans l'éternité, si ce n'est d'offrir en expiation... tout ce qu'elle
peut offrir... la sincérité de ses remords?... Je vous ai fait bien du
mal... madame... et aussi a votre fils... le meilleur des hommes... et
aussi à Mathilde, qui avait été pour moi une soeur... ma vie a été
bien coupable... ma fin est criminelle... je suis maudite par vous...
mon père apprendra ma mort sans regrets... le monde dira que je suis
justement punie...
--Oui... oui... justement punie,--répéta madame Sécherin d'une voix dure
et légèrement altérée.
--Je ne dis pas cela pour me plaindre... seulement, madame... vous si
sévère... mais si équitable... songez... que toute petite... j'ai été
confiée à la plus méchante des femmes... Oh! par pitié, songez que
pendant mon enfance, pendant ma jeunesse, cette femme a développé en moi
les plus mauvais penchants; la haine, la jalousie, l'hypocrisie...
--Votre cousine... aussi a été élevée par cette abominable femme...
comparez sa vie à la vôtre!
Ursule ne me laissa pas le temps de répondre et reprit doucement,
pendant que son mari l'écoutait dans une sorte de douloureuse adoration:
--Mon naturel était aussi mauvais que celui de Mathilde était bon:
c'est pour cela que j'aurais eu besoin de nobles exemples... de sévères
enseignements. Peut-être mes fautes... sont-elles dues à ma funeste
éducation... car, je le sens, j'aurais pu être meilleure que je ne l'ai
été,--dit-elle en me jetant un triste regard d'intelligence... Puis elle
reprit:
--Ah! si j'avais pu vivre... ce n'est pas par un vain repentir que
j'aurais réparé le mal que j'ai fait... mais il est trop tard... trop
tard... Cela est vrai... madame.... Dieu a voulu qu'une mort criminelle
terminât une vie coupable... personne ne priera pour moi... excepté les
deux êtres que j'ai le plus outragés au monde...
Les traits de madame Sécherin semblèrent perdre un peu de leur
impassible dureté...
Au lieu de jeter sur Ursule des regards courroucés, elle la contempla
pendant quelques instants avec une sombre attention... peut-être émue
malgré elle à l'aspect de cette malheureuse femme qu'elle avait laissée
dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté, dans toute la fougue
de son caractère altier, audacieux, et qu'elle retrouvait luttant contre
une si terrible agonie.
Ursule ne put supporter le regard fixe et pénétrant de sa belle-mère,
toujours debout et muette à son chevet. Elle prit la main de son mari,
qui pouvait à peine étouffer ses sanglots, et lui dit d'une voix de plus
en plus affaiblie:
--Ma vie et mes fautes ont causé quelquefois... un refroidissement
passager entre votre mère et vous... mon ami; c'est mon plus douloureux
remords... Faites... oh! je vous en supplie... que je sois au moins
délivrée de celui-là... Je m'en irai moins malheureuse si je vous sais
une consolation que jusqu'ici vous avez pu méconnaître... Alors vous
voyant redevenu bon et tendre fils comme vous l'étiez, comme vous
l'auriez toujours été sans moi, peut-être votre mère ressentira-t-elle
un peu de pitié... en pensant à moi, qu'elle n'a pas cru devoir
pardonner... à moi qui aurais vu mon heure dernière avec moins
d'épouvante... si ses mains vénérables m'eussent bénie!... Mon ami... en
ce moment solennel... faites-moi cette promesse sacrée... je vous en
supplie...
--Oh! je le jure... je le jure...--dit M. Sécherin, éperdu de douleur.
--Mais cette malheureuse ne peut pourtant pas mourir ainsi!--s'écria
tout à coup madame Sécherin, dont les traits exprimaient enfin une pitié
si longtemps combattue.--Elle ne peut pas mourir sans prières et sans
prêtre!
--L'Église repousse de son sein les suicides... je n'ai pas osé demander
un prêtre,--dit Ursule d'une voix basse et tremblante.
Madame Sécherin s'agenouilla lentement près de sa belle-fille; deux
larmes sillonnèrent ses joues ridées; elle joignit les mains en disant:
--Seigneur... Seigneur... son repentir égale ses fautes... Je ne me sens
plus la force de haïr... Puissiez-vous lui pardonner... comme je lui
pardonne!...
--Ma mère... ma mère... oh! ma vie... toute ma vie... je le
jure!--s'écria mon cousin.
Et sans pouvoir rien ajouter, il couvrit de larmes et de baisers les
mains de madame Sécherin.
La figure d'Ursule rayonna un moment de surprise et de joie... Elle
s'écria:
--O mon Dieu! vous aurez pitié de moi... elle m'a pardonné!
--Et je te bénirai, pauvre malheureuse femme! et je prierai pour toi...
car on t'a perdue... oui... je veux le croire... je le crois... ton
coeur aurait été bon si on ne t'avait pas pervertie si jeune...
Et madame Sécherin prit la tête d'Ursule entre ses deux mains
tremblantes, et la baisa au front.
--Oh! permettez-moi... une fois... pour la première et pour la dernière
fois... de vous appeler... ma mère... A cette heure... ce mot serait si
doux à mes lèvres... Il me semble qu'il m'aiderait à mourir avec moins
d'amertume...
--Oui... je suis ta mère... Mon coeur se déchire aussi à la
fin!--s'écria madame Sécherin avec une profonde émotion...--Moi aussi
j'ai des regrets, et il n'est plus temps... peut-être me suis-je montrée
trop inflexible... j'aurais dû te traiter comme ma fille... et ne pas te
fermer à jamais la voie du salut par une sévérité trop grande.
--Oh! ma mère... vous avez sauvé mon âme du désespoir... à mon heure
dernière.. oh! ma mère... je vous laisse votre fils... digne de votre
tendresse...--dit Ursule.
--Oh! oui... ici je le jure... ma vie... ma vie entière sera partagée
entre ton souvenir et mon adoration pour ma mère,--s'écria M.
Sécherin;--mais Dieu ne permettra pas maintenant que tu meures... il te
donnera le temps du réparer tes fautes... de me rendre heureux... il
aura pitié de moi, qui ai tant souffert, et de ma pauvre mère, qui a
tant souffert aussi. Maintenant que tu es sa fille... qu'elle t'a
pardonné... maintenant que nous pouvons être tous heureux, Dieu ne
voudra plus que tu meures... n'est-ce pas, ma mère?
Les forces d'Ursule étaient épuisées.
Cette dernière secousse l'acheva.
--Ma mère,--dit-elle d'une voix mourante,--je voudrais... appuyer... ma
tête... sur votre... sein...
Madame Sécherin se pencha sur le canapé, souleva un peu les épaules
d'Ursule, et la serra dans ses bras.
--Mon ami... votre main... Mathilde... la tienne.
Hélas! elle était glacée, sa pauvre main défaillante. Elle n'eut pas la
force de serrer la mienne.
Ursule reprit en s'affaiblissant de plus en plus:
--Maintenant... adieu... et pour jamais... adieu... Pardonnez-moi mes
offenses, ma mère... mon ami... Mathilde... Priez pour moi.
--Ma fille... ma fille... je te bénis...--s'écria madame Sécherin d'une
voix solennelle en posant ses mains vénérables sur le front d'Ursule.
Ursule mourut.
M. Sécherin, après des transports de désespoir furieux, tomba dans un
état d'insensibilité, d'anéantissement complet. Il semblait ne rien
voir, ne rien entendre; il agissait machinalement et sans dire une
parole.
J'aidai madame Sécherin à rendre à Ursule un dernier et funèbre devoir.
Nous passâmes la nuit en prières auprès de son cercueil.
Le père d'Ursule n'avait jamais voulu la revoir depuis qu'elle avait
quitté son mari, et il était parti depuis longtemps pour un voyage en
Allemagne.
Voulant, de peur de scandale, ne pas ébruiter cette sinistre mort, et ne
sachant à qui m'adresser pour les tristes formalités du décès, je priai
le docteur Gérard, dont j'avais déjà éprouvé la discrétion, de se
charger de ce pénible soin.
Ainsi qu'Ursule m'en avait prié, je brûlai les papiers que je trouvai
dans son secrétaire.
A la dimension de l'enveloppe, il me parut qu'elle devait renfermer
aussi les feuillets de l'album sur lequel ma cousine avait écrit
quelques détails de sa vie, et dont M. Lugarto m'avait envoyé une copie
due sans doute à l'infidélité de la femme de chambre d'Ursule.
Cette fille, créature de M. Lugarto, avait-elle abandonné sa maîtresse
depuis ou avant son empoisonnement? je l'ignorais.
Heureusement pour M. Sécherin, il resta dans un complet égarement,
absolument étranger à ce qui se passait autour de lui.
Sa mère le conduisit dans la chambre d'Ursule; il s'assit sur son lit
les bras croisés, les yeux fixes, et resta ainsi longtemps muet,
immobile.
Pourtant il vint plusieurs fois la nuit pendant que nous priions avec sa
mère, s'agenouiller comme nous; mais il semblait nous imiter
machinalement et ne pas comprendre ce qu'il faisait: son regard était
toujours égaré, ou il s'en retournait dans sa chambre sans dire une
parole.
Vers le matin, tombant de fatigue et de sommeil, il s'endormit dans un
fauteuil.
Usant de son droit avec une rigueur peut-être extrême, l'Église avait
refusé de recevoir le corps d'Ursule, qui fut directement conduit au
cimetière.
Je ne voulus pas quitter cette triste demeure avant que tout ne fût
accompli.
De ma vie... oh! de ma vie je n'oublierai ce tableau déchirant.
C'était au milieu de l'automne, par une matinée sombre, voilée de
brouillard.
Une dernière fois, madame Sécherin et moi, nous allâmes prier près de ce
pauvre cercueil exposé dans une espèce d'antichambre du rez-de-chaussée
obscur et délabré qui s'ouvrait sur le petit jardin inculte.
Il n'y avait là ni prêtre, ni eau sainte, ni chapelle ardente... rien
enfin ne voilait l'horrible nudité de cette mort...
Au dehors un silence profond, seulement interrompu par le sifflement du
vent qui gémissait à travers les arbres, dont les feuilles jaunies,
emportées par de fortes rafales, venaient tomber jusqu'à nos pieds...
Hélas! malgré moi, malgré la lugubre solennité de cette scène, je ne pus
m'empêcher de songer que la dernière fois que j'avais rencontré Ursule,
ç'avait été dans une fête, où je l'avais vue éclatante de jeunesse et de
beauté, ravissante d'esprit, de grâce et de charme..... environnée
d'hommages....
* * * * *
Blondeau, que j'avais envoyé chercher, vint nous avertir que la funèbre
voiture était arrivée. Je ne pus retenir mes sanglots.
Je baisai pieusement le cercueil, et je rentrai avec madame Sécherin et
Blondeau dans l'intérieur de l'appartement.
Nous entendîmes des pas confus... quelques voix grossières... qui se
turent un moment... puis une marche pesante, mesurée... et enfin le
roulement sourd d'une voiture qui s'en allait lentement...
Je voulus jeter un dernier regard d'adieu aux restes d'Ursule... Je
soulevai le coin d'un rideau... Je vis le char mortuaire s'éloigner
seul... tout seul... personne ne l'accompagnait...
Il disparut... et puis ce fut tout...
Il y eut un moment horrible... Le bruit sourd de cette funèbre voiture
sembla retentir jusqu'au fond du coeur de M. Sécherin... Il sortit de
sa stupeur, jeta autour de lui des yeux égarés; puis se rappelant sans
doute l'affreuse vérité, il tomba dans les bras de sa mère en poussant
un cri déchirant.....
* * * * *
Aucun prêtre ne dit une dernière prière sur la fosse béante qui
attendait cette infortunée, et qui fut comblée sur elle...
Malheureuse Ursule... malheureuse victime de l'infernale méchanceté de
mademoiselle de Maran, qui avait faussé, perverti cette nature énergique
et puissante, afin d'en faire sûrement l'instrument de sa haine contre
moi!
Pauvre Ursule!... Oui, car, malgré ses égarements, il y avait en elle de
généreux instincts: une âme capable d'éprouver si noblement l'amour ne
peut pas être à tout jamais corrompue.
Oh! oui, ce fut un affreux malheur pour elle d'avoir eu la pensée de sa
réhabilitation alors qu'il était trop tard pour l'accomplir.
Oui... Ursule eût marché avec sa persévérance et sa fermeté habituelles
dans cette voie honorable et élevée; elle eût appliqué au bien tout le
charme de sa séduction, toute l'énergie de son caractère. La malheureuse
femme le disait bien: «Il n'y a qu'une volonté divine et vengeresse qui
puisse faire briller un tel avenir à nos yeux, alors que la tombe va
nous engloutir.».....
* * * * *
Ce jour-là, avant de rentrer chez moi, j'entrai à Saint-Thomas-d'Aquin;
j'allai à la sacristie; j'y trouvai heureusement un prêtre, je le priai
de dire une messe pour le repos de l'âme d'Ursule, et j'y assistai...
Hélas! en sortant de l'église, mes yeux se remplirent encore de larmes à
l'aspect du bénitier où Ursule et moi, étant enfants, nous prenions
l'eau sainte.
Dans cette église, Ursule avait fait sa première communion avec moi...