LA MORT.

Après avoir traversé un petit jardin inculte, rempli d'herbes, de ronces

et du pierres, nous arrivâmes dans une espèce d'antichambre, puis dans

une assez grande pièce humide, sombre, triste et meublée avec une

parcimonie qui annonçait la détresse...

Là... se mourait Ursule...

Une vieille femme d'une figure repoussante et couverte presque de

haillons lui servait de garde-malade.

Ma cousine la renvoya d'un signe dès qu'elle me vit.

Quel lugubre spectacle, mon Dieu!

Ursule, vêtue d'une robe noire, était étendue sur un canapé; un grand

châle couvrait ses pieds et ses genoux. Elle semblait frissonner de

froid... De l'une de ses mains elle étreignait convulsivement le coussin

qui soutenait sa tête appesantie... De l'autre main elle écartait de son

front pâle et glacé les boucles éparses de ses beaux cheveux bruns.

Son visage, affreusement maigri, était livide, ses grands yeux bleus

presque éteints.

Lorsqu'elle me vit, son regard se ranima un peu; un douloureux sourire

erra sur ses lèvres décolorées; elle joignit ses deux mains avec une

expression de profonde reconnaissance.

--Mathilde,--me dit-elle d'une voix affaiblie,--vous êtes bien

généreuse... je m'y attendais... Je voudrais rester seule quelques

instants avec vous...

--Encore! encore!!--s'écria son mari, qui s'était jeté à genoux auprès

d'elle en sanglotant.--Non, non, je ne veux plus te quitter maintenant!

Ursule tourna vers lui ses yeux suppliants.

--Ah! son regard... son doux et beau regard!--s'écria M. Sécherin en

contemplant sa femme avec une angoisse déchirante;--le voilà... quoique

mourant... je le reconnais... C'est comme cela qu'elle me regardait

autrefois... Je la retrouve... et elle meurt!... elle meurt!...

--Je vous en prie, mon ami, laissez-moi quelques instants avec

Mathilde... Mes derniers moments seront à vous... pour vous demander

pardon... comme à elle... du mal que je vous ai fait... comme à elle...

--Mon cousin... je vous en supplie,--lui dis-je.--Je n'ai plus le temps

de vous faire beaucoup de demandes,--reprit Ursule en tâchant de sourire

à son mari...--Par grâce, ne me refusez pas celle-là.

Il se leva brusquement et sortit en cachant sa figure dans ses mains.

--Mathilde...--me dit Ursule avec un pénible effort en me donnant une

clef,--dans le secrétaire de ma chambre, vous trouverez une enveloppe

remplie de papiers... de lettres... Je désire que tout soit brûlé. Cette

découverte eût encore désolé après moi l'excellent homme que j'ai si

indignement outragé... L'effet de ce poison a été trop rapide... je n'ai

pu moi-même prendre ce soin avant l'arrivée de mon mari...

--Vos désirs seront exécutés,--lui dis-je en détournant la tête pour

qu'elle ne vît pas mes larmes.

--Mathilde,--me dit-elle après un moment de silence,--je meurs pour M.

de Rochegune... Je puis vous dire cela sans vous blesser... puisque vous

ne l'aimez plus.

--Grand Dieu!... dans ce moment terrible... ayez d'autres

pensées,--m'écriai-je.--Ne savez-vous pas qu'il est marié?

--C'est pour cela que je n'ai plus voulu vivre... Quoique jusqu'ici il

m'eût toujours méprisée... quoiqu'il eût refusé de me revoir depuis les

deux entrevues que j'avais eues avec lui, pourtant un vague espoir me

soutenait... Insensée que j'étais!... quand j'ai su qu'il était marié

avec un ange qu'il aimait... j'ai compris ce que j'aurais dû comprendre

plus tôt... que pour moi... il n'y avait plus qu'à mourir.

--Ah! Ursule... que vous avez fait de mal... à vous... et aux autres!

--Oui... mais depuis, moi aussi... j'ai bien souffert... Oh! si vous

saviez... lorsqu'il est venu aux deux rendez-vous que je lui avais

donnés pour lui parler de vous... avec quel dédain... avec quelle

aversion... il m'a d'abord accueillie! Moi, pour me rehausser un peu à

ses yeux, en lui montrant l'influence qu'il exerçait déjà sur mon

coeur, j'ai voulu lui dire... toutes les hautes inspirations que je

lui devais... j'ai voulu lui prouver que, grâce à lui, je devenais digne

de comprendre tous les sentiments purs, vertueux... Malheur à moi...

malheur à moi!... Les paroles m'ont manqué; c'est à peine si j'ai pu

exprimer les nouvelles et nobles idées qui se développaient rapidement

en moi... Dans mon trouble, dans mon effroi, dans mon enivrement...

moi... toujours si hardie... j'hésitais... je balbutiais... Un mot, un

regard de lui, qui eussent approuvé le changement qui se manifestait en

moi, m'auraient encouragée... il aurait pu lire dans mon âme, qu'il

remplissait... qu'il transformait... Mais il me glaçait par son air

ironique et froid... et je n'ai pu dire que quelques paroles sans

suite... Pourtant je n'avais jamais été plus sincère... jamais je ne

m'étais senti d'instincts aussi élevés! Hélas!... j'étais sans doute

indigne de parler un si noble langage... Oh! Mathilde! si la douleur est

une expiation... vous me pardonnerez, car j'ai bien souffert ce

jour-là.

--Oui... oui, je vous crois, malheureuse femme... vous avez dû bien

souffrir...

--Mais ce n'est pas tout... Vous ne savez pas ce qui rend ma mort

épouvantable?

--Mon Dieu!... parlez... parlez...

--Oui... au moins vous saurez cela, vous... et vous me plaindrez...

Lorsque j'ai eu pris le poison, lorsque tout a été fini, lorsque je n'ai

plus eu qu'à mourir... Dieu, dans sa terrible vengeance, m'a tout à coup

révélé le seul moyen que j'aurais eu d'expier mes fautes, de mériter

l'intérêt de celui pour qui je meurs... et l'estime de tous...

--Comment cela?... Mais à cette heure n'est-il plus temps?

--Non... non... il n'est plus temps... je le sens... ma fin approche...

Et c'est là, oh! c'est là ce qui rend ma mort affreuse!--s'écria cette

malheureuse femme avec une explosion de sanglots.

--Ursule... Ursule... calmez-vous... vous êtes si jeune... tout espoir

n'est pas perdu peut-être... Dieu prendra en grâce vos bonnes

résolutions...

--Oh! la vie... la vie maintenant... cette vie que j'ai si

criminellement sacrifiée! mon Dieu... ce n'est pas pour moi... que je

vous la redemande,--s'écria-t-elle en joignant les mains avec

désespoir,--c'est pour cet homme si bon que j'ai indignement outragé...

Et je vous le jure, mon Dieu, à force de dévouement, de soumission, je

lui ferai oublier les chagrins que je lui ai causés.

--Ursule, que dites-vous?... Ces remords!...

--Comprenez-vous... comprenez-vous?... au lieu de terminer mes jours par

un crime stérile... j'aurais dû venir repentante... me jeter aux pieds

de mon mari... aux pieds de sa mère; ni lui ni elle n'auraient pu rester

insensibles à un véritable repentir... J'aurais passé le reste de ma vie

à le rendre heureux, et je le pouvais... ou! je le pouvais, j'en suis

bien sûre, moi... et un jour... dans bien longtemps, quand j'aurais eu

prouvé que j'étais devenue honnête et bonne... j'aurais peut-être osé

dire à cet homme dont l'influence m'avait faite ainsi:--J'étais une

créature indigne et misérable... je vous ai aimé... vous ne l'avez

jamais su... mais cet amour ignoré m'a donné les vertus que je n'avais

pas... Il y a en vous quelque chose de si grand... que de vous aimer...

même en secret, c'est vouloir être digne de vous... Depuis que votre

pensée est venue épurer mon coeur, tout ce qui m'entoure m'aime et me

bénit...--Mais malheur à moi... il est trop tard...--s'écria-t-elle,--vous

voyez bien, il est trop tard...

--Ah! c'est affreux...--m'écriai-je,--En effet, cette réhabilitation eût

été belle et grande.

--Oh! n'est-ce pas, n'est-ce pas... qu'elle eût été belle et

grande?--reprit Ursule avec exaltation.--Vous me connaissez, Mathilde...

vous savez si j'ai de la volonté, de l'énergie... eh bien! cette

volonté, cette énergie, je l'aurais appliquée au bien... j'aurais été

capable de tous les dévouements, de tous les héroïsmes... pour refaire à

mon mari une vie heureuse et douce... pour mériter un jour l'estime

austère de M. de Rochegune, et il me l'aurait accordée... à moi qui,

grâce à lui, serais partie de si bas pour arriver si haut.

--Pauvre... pauvre Ursule!--lui dis-je avec un intérêt navrant.

--Oh! que vous êtes généreuse de me plaindre, Mathilde!... N'est-ce pas

qu'il est horrible de mourir!... si jeune avec un tel avenir sous les

yeux... de mourir abandonnée, méprisée... détestée de tous... lorsqu'on

aurait pu vivre aimée, respectée? N'est-ce pas que cela est affreux et

que c'est une terrible punition du ciel?

L'infortunée, épuisée par cette dernière émotion, ne put achever, sa

voix s'altéra; elle tomba en faiblesse...

Depuis le commencement de cet entretien, mon aversion contre Ursule

s'était presque évanouie devant la pitié qu'elle m'inspirait.

L'amour qu'elle ressentait pour M. de Rochegune avait quelque chose de

si touchant, de si élevé, il se manifestait en elle par une si haute

pensée de réhabilitation, que je ne pouvais que déplorer avec cette

malheureuse femme la fatalité qui l'empêchait d'expier ses fautes.

Effrayée de la voir entre mes bras presque sans connaissance, j'appelai

son mari, qui entra éperdu.

Ursule respirait avec peine. Sa figure était contractée par une

expression de douleur atroce...

Cette crise s'apaisa peu à peu, mais déjà son visage se décomposait par

les approches de la mort.

Elle agitait faiblement ses mains autour d'elle comme si elle eût voulu

repousser de sinistres apparitions.

Enfin elle rouvrit les yeux et dit d'une voix éteinte:

--Mathilde... vous me pardonnez le mal que je vous ai fait?

--Oui... oui... je vous le pardonne... et Dieu aussi vous pardonnera en

faveur de vos dernières pensées.

--Mon ami... où êtes-vous? Je ne sais, mais il me semble que ma vue

s'obscurcit,--dit-elle en cherchant son mari d'un regard vague...

--Ursule... Ursule... je ne veux pas que tu meures... Ce n'est pas moi

qui t'ai chassée sans pitié... non... Oh! ne m'accuse pas... ne m'accuse

pas... c'est ma mère qui a été si impitoyable... c'est ma mère... qui

l'a voulu!--s'écria-t-il avec angoisse,--c'est ma mère! Malheur à

moi!... malheur à elle!

A peine ces funestes paroles étaient-elles prononcées, que madame

Sécherin parut à la porte, que son fils avait laissée ouverte...

La figure de cette femme austère était, comme toujours pale, inflexible,

menaçante.

Elle s'approcha lentement, avec une sorte de majesté formidable.

--Un fils impie a osé maudire sa mère!--dit-elle d'une voix éclatante et

courroucée.

--Madame... ayez pitié de lui!--m'écriai-je,--Ursule se meurt.

--Sa mort est digne de sa vie... elle meurt par un crime!...

--Grâce! madame... grâce!--dit Ursule en joignant les mains avec terreur

et en se dressant à demi malgré sa faiblesse.

--Pas de grâce pour vous!--reprit madame Sécherin.

Dominant Ursule de toute sa hauteur, elle accompagna ces paroles d'un

geste, d'un accent, d'un regard si foudroyants que son fils resta frappé

de stupeur et d'épouvante... comme si la vengeance divine se fût

manifestée à sa vue dans la personne de sa mère.

--Grâce!--dit encore Ursule,--grâce!

--M'avez-vous fait grâce, à moi... quand je vous disais:--Pitié pour mon

enfant!!!...

--Oh! je me repens... je me repens!

--Il est trop tard...

--Oh! pardonnez-moi... votre fils m'a pardonné... Mathilde m'a

pardonné...

--Pas de pardon pour l'adultère!...

--Oh! mon Dieu!

--Pas de pardon pour l'impie!

--Grâce!...

--Pas de pardon pour le suicide!...

--Ah! je suis maudite!--s'écria Ursule en retombant presque sans

mouvement sur son canapé.

M. Sécherin, ayant vaincu sa première stupeur, s'écria d'une voix

retentissante d'indignation:

--Ma mère!... ma mère!... vous faites un martyr de cette femme... Dieu

la prendra en pitié!

--Et votre martyre, à vous, insensé... et mon martyre, à moi... combien

ont-ils duré?

--Mais elle se repent... ma mère... mais elle se repent...

--Elle redoute le châtiment de ses crimes... c'est là son repentir.

--Oui... comédie... comédie... n'est-ce pas, ma mère?

--Oui, comédie... oui... ces vains remords sont une comédie sacrilége...

jouée en face de la tombe qui l'attend.--Puis s'adressant à Ursule avec

une indignation croissante:--Par terreur d'une punition éternelle, vous

vous repentez depuis quelques heures... vous! Et pendant trois ans... ce

malheureux, renfermé dans la solitude que vous lui avez faite, n'a pas

été un jour... une heure... sans verser des larmes de sang!... Vous vous

repentez un jour... vous!... et pendant trois ans... moi qui n'ai que

lui... moi qui ne vis que pour lui... j'ai vu... j'ai partagé ses

tortures, parce qu'une mère endure tous les maux dont elle ne peut pas

consoler son enfant!... Et parce que vous venez crier--Grâce... tant de

tourments seraient oubliés! Comment? les uns auraient vécu de joies

mondaines et de plaisirs adultères... pendant que les autres vivaient de

pleurs et de désespoirs solitaires... et parce que l'indigne créature

qui a causé tous ces maux renierait le passé qui l'épouvante!...

bourreaux et victimes deviendraient égaux devant le Seigneur? Non, non,

pas de pitié pour vous sur la terre, pas de pitié pour vous dans le

ciel!...

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 329 / 355 题