J'ai en ce soir un moment de triomphe. J'ai vu Mathilde aux Italiens;
son mari est venu me rejoindre. Je l'ai maltraité! Elle a dû s'en
apercevoir... Lui enlever Gontran, c'était une vengeance; l'humilier
devant elle... c'était un plaisir.--M. de Senneville passe pour être
irrésistible. C'est un de ces hommes sur lesquels on a toujours des
projets quand on ne les connaît pas. Je l'ai trouvé d'une élégance
niaisement sérieuse. Il doit se cravater avec solennité et mettre ses
gants avec méditation. Son ramage est aussi charmant qu'insupportable,
car il gazouille délicieusement toujours le même air.--Son plus grand
défaut, à mes yeux, est d'être trop joli. Ce n'est pas ainsi qu'un homme
est beau; aussi M. de Lancry ne m'a jamais plu.--Ce sont là de plates
figures de pacotille que la nature jette dédaigneusement dans son
moule:--JOLI nº 1, ne voulant pas se donner la peine de leur donner un
cachet original...--Lord C*** est mieux, plus accentué; mais il a l'air
par trop Anglais: comme presque tous ses compatriotes, c'est l'embarras
dans l'arrogance, et la morgue dans la gaucherie; et puis au moral ces
gens-là sont comme au physique, ils n'ont pas d'épiderme; on dirait
qu'ils ressentent tout à travers leur flanelle.
§
Où trouverai-je donc cet homme rude, impérieux, passionné, qui de sa
main robuste me fera plier comme un roseau?--Que je méprise ce Gontran!
Ses prévenances sont de basses servilités, son dévouement un honteux
valetage... Il m'aime en laquais qui craint d'être chassé.--Qu'attendre
d'un misérable qui vole sa femme? Car c'est la voler, ignoblement la
voler... que de se ruiner pour moi.--Et elle... oh! je la hais. Elle n'a
pas l'air malheureux! Je le crois bien, sotte que je suis! je l'ai
débarrassée de son mari...
§
Inspirer certaines passions est très-flatteur... les dédaigner est plus
flatteur encore.
§
M. de Volanges (l'un des plus nouveaux _adorateurs_) s'est imaginé de me
reprocher ce qu'il appelle ma coquetterie, se plaignant amèrement de ce
que depuis deux mois... je l'accueille à ravir.--Est-il quelque chose au
monde de plus benêt que ces récriminations? Voilà un homme qui se plaint
de ce que pendant quelques semaines je l'ai reçu avec grâce, avec
prévenance, avec préférence même.--N'est-ce pas déjà reconnaître
très-généreusement ses soins que de les agréer?--N'est-ce pas faire
mille fois plus qu'il ne mérite?--En s'indignant contre notre _mauvaise
foi_, en parlant de ce qu'ils appellent si grotesquement leurs _droits_,
les hommes qui nous ont fait la cour sont aussi niaisement scélérats que
ces voleurs qui se croient sincèrement volés lorsqu'après des prodiges
de patiente adresse ils ont forcé... un coffre vide...
§
En théorie et en pratique, j'ai toujours considéré les hommes comme nos
ennemis implacables.--Il y a de la haine jusque dans leur amour le plus
passionné, ou plutôt dès qu'il y a passion il y a haine. Le _mari de
Mathilde_ m'idolâtre, mais il m'exècre; il subit mon joug, mais en
frémissant de rage. Il m'aime... parce qu'il ne peut pas faire autrement
que de m'aimer.--Je le torture sans pitié, parce que je sais le secret
de ma domination et que ce secret est ignoble.--Il y a plus... Mon
hostilité contre Mathilde est excessive; j'éprouve pourtant une certaine
satisfaction en pensant que je suis impitoyable pour un homme qui l'a
rendue si malheureuse...
§
Si nous dédaignons leurs voeux, les hommes nous détestent; si nous les
écoutons, ils nous méprisent.--Ils ne pardonnent jamais ni la vertu ni
la faiblesse.--Lorsqu'ils s'occupent de nous, ils se mettent à
l'oeuvre avec tout un attirail d'odieuses arrière-pensées: c'est la
vanité, c'est le mensonge, c'est la jalousie; et puis viennent la
défiance, l'hypocrisie, et surtout la crainte haineuse de ne pas
réussir.--De leur part ce n'est pas de l'amour, c'est à peine un goût,
un caprice; avant tout c'est l'orgueil de mettre à mal un coeur
honnête ou de triompher de leurs rivaux.--Il n'y a peut-être pas un
homme qui, s'occupant de la beauté la plus à la mode de la saison, ne
préfère _paraître_ heureux aux yeux de tous que de l'_être_ à la
condition du plus profond secret.--Ils sont bien plus satisfaits du
sacrifice apparent de notre réputation que du sacrifice ignoré de nos
principes.--A position égale ou plutôt relative, combien d'hommes
risqueraient pour une femme ce que risque une femme en commettant une
faute? Ainsi que j'ai lu dans un livre moderne:--«Si une liaison
coupable pouvait être facilement surprise et punie d'une _amende_ qui
enlèverait un quart de la fortune de l'_homme aimé_, quel est celui qui
s'exposerait aux dangers d'être aimé si chèrement?...»
--Je m'endurcis donc en songeant que nous ne faisons jamais aux hommes
que le mal qu'ils voudraient nous faire.
§
L'aspect de ce comédien m'a singulièrement frappée.--Il m'a fait
comprendre les élans de la passion.--Il était résolu, violent,
désordonné.--Il a joué ce rôle avec une énergie et une fierté
sauvages.--Quand il a pris cette femme par les épaules... quand de sa
main puissante il l'a jetée à genoux, il a été superbe... Son front
était bien menaçant, sa jalousie bien inexorable...--Et puis sa voix
mâle, un peu rauque, avait un vibrement profond, presque _léonin_. Cette
mièvre princesse de Ksernika était avec moi dans l'avant-scène; elle
s'est écriée en ricanant qu'il avait l'air de rugir.--L'imbécile! elle
veut sans doute que le lion roucoule.
§
Dans la scène d'amour, ce comédien a eu un moment d'admirable
expression: il n'a pas sournoisement larronné le baiser qu'il prend à la
jeune fille; il l'a enlevé en maître, avec audace... avec une fougue
presque brutale...
§
En sortant, comme je louais beaucoup Stéphen (c'est le nom de ce
comédien), tandis que la princesse Ksernika l'attaquait comme elle peut
attaquer, la pauvre femme, M. de Lancry ne s'est-il pas avisé de me
faire observer, avec la plus respectueuse mesure, il est vrai, que je
défendais peut-être Stéphen un peu chaudement...--J'ai regardé fixement
M. de Lancry de mon _regard noir_...--Il a compris sa faute...--Il était
trop tard... J'ai souri de mon plus doux sourire, et, m'appuyant
coquettement sur son bras, je lui ai dit tout bas... bien bas, que
j'écrirais le lendemain matin à Stéphen pour lui demander de me donner
des leçons de déclamation, l'envie d'apprendre à jouer la comédie
m'étant venue subitement.--(Je n'en veux rien faire, bien entendu.)
Comme le _mari de Mathilde_, abasourdi de cette cruelle confidence,
s'est échappé jusqu'à s'écrier, dans son douloureux étonnement, que ce
nouveau caprice était au moins bizarre, j'ai redoublé la douceur de mon
sourire, et je l'ai _prévenu_ qu'il irait le surlendemain me chercher
_lui-même_ une loge pour voir jouer Stéphen dans la même pièce, et que
je voulais qu'une petite salle de spectacle fût immédiatement construite
dans le jardin de l'hôtel de Maran.
§
Ces ordres seront exécutés; je n'en doute malheureusement pas... Ce
Gontran est assez lâche et assez sot pour ne jamais me donner la
distraction d'un refus ou d'une impossibilité. Il ressemble à ma jument
Stella... elle est si insupportablement bien dressée, que sa docilité
m'irrite... Je la bats de colère... de n'avoir pas de raison pour la
battre...
§
L'architecte de M. de Lancry est venu me soumettre plusieurs plans de
salles de spectacle; je ne les ai pas trouvées assez riches.--Je veux
quelque chose qui rappelle, dans de petites proportions, celle du
château de Versailles, et surtout que cela soit construit tout de
suite.--La nuit porte conseil: tantôt j'ai dit au _mari de Mathilde_
qu'au lieu de me louer pour demain soir une loge au théâtre de Stéphen,
il la louerait pour six mois afin d'avoir le droit de la faire arranger,
car ce petit théâtre du boulevard est horrible, et je compte y aller
quelquefois;--meubles, glaces et tentures seront en place demain.
Gontran a trente-six heures d'avance; pour lui, l'homme aux surprises
magnifiques, c'est plus de temps qu'il n'en faut.
§
Je reviens de l'ambassade; ce bal était merveilleux; je me sentais très
en beauté, pourtant je me suis ennuyée à périr... Que ces hommages dont
on m'accable sont insipides et monotones!--Et puis... se dire qu'on n'a
qu'à _vouloir_ pour enlever tous ces empressés à leurs maîtresses ou à
leurs femmes... c'est repoussant de facilité.--Pour donner du piquant,
du montant à une faiblesse, il n'y a rien tel que des principes ou des
obstacles...--Hélas!... je suis réduite aux obstacles... Mais pour en
rencontrer... je suis trop à la mode, et les hommes sont trop
grossièrement, trop facilement infidèles à _leurs amours_.--Oh! si je
pouvais trouver un être insensible à mes séductions, quelle gloire d'en
triompher!
§
Cette pensée m'a donné de l'humeur, ma cour s'en est aperçue... J'étais
nerveuse... agacée... J'ai fait plusieurs _exécutions_ féminines et
masculines qui ont beaucoup amusé mademoiselle de Maran. Décidément elle
raffole de moi.--Notre haine commune contre Mathilde nous a pour
toujours _soudées_ l'une et l'autre; et puis je l'égaie...--Elle
vieillit; elle aurait horreur de la solitude, où sa méchanceté la
reléguerait nécessairement... Peu m'importe de l'abandonner un jour...
si mon destin m'appelle ailleurs.
§
Le _mari de Mathilde_ s'est surpassé, j'ai trouvé cette loge arrangée à
merveille; tout le fond était occupé par une immense jardinière (utile
précaution à ce théâtre). Mais à quoi bon? je ne remettrai plus les
pieds dans cette salle... mes illusions sont détruites... A la seconde
représentation, Stéphen, qui m'avait d'abord tant frappée, tant émue,
m'a paru détestable, laid, vulgaire... Où avais-je donc l'esprit et les
yeux? Au fait, je ne me plains pas de cette première impression, si
différente de la seconde; elle m'a donné l'idée d'avoir un théâtre, et
je suis enchantée de jouer la comédie.
§
Je viens de jouer Célimène.--Cette petite salle était charmante.--Selon
notre public, j'ai dit à merveille et avec un très-grand air. C'est
très-amusant. Il paraît que dans mon rôle de mademoiselle Déjazet, j'ai
fait tourner toutes les têtes... par mon effronterie provocante...--Que
les hommes sont sots et vains! Quand ils s'enchantent de voir une femme
montrer une hardiesse impudente, ils s'imaginent que cette affection de
cynisme doit être à leur intention et à leur profit.--Ils ne comprennent
donc pas, dans leur stupide orgueil, qu'on les compte d'autant moins
qu'on risque davantage en leur présence!--Après cette petite pièce, le
_mari de Mathilde_ est venu à moi d'un air glorieux, croyant
probablement que le choix de ce rôle était de ma part une _déclaration
de principes_ à son usage; je l'ai reçu de telle sorte qu'il s'en est
allé honteux et confus.
§
La vie que je mène est quelquefois atroce... de néant et d'ennui;
cependant, aux yeux de tous, aux miens même, il n'y a pas d'existence
plus fortunée que la mienne.--J'ai enfin joui de ce luxe, de cette
renommée d'élégance que j'ambitionnais tant.--Je suis une femme à la
mode dans toute l'acception du terme.--Je règne sur une fraction de la
meilleure compagnie de Paris. Les hommes les plus aimables sont à mes
pieds; mes rivales me redoutent et m'exècrent.--Je leur suis assez
supérieure pour pouvoir être toujours _très-bonne femme_ avec elles.--Je
finis de les désespérer en dédaignant profondément l'amant qu'elles
m'envient, et en les défiant de porter atteinte à une fidélité dont je
me raille.--Comme les conquérants usurpateurs, je me suis faite toute
seule ce que je suis;--d'un nom presque ridicule, j'ai fait un symbole
d'élégance et de distinction; on copie mes toilettes, on cite mes
reparties, on envie mes succès; mes préférences mettent un homme à la
mode, mes moqueries le _noient_ à jamais.--Quand j'arrive dans un bal,
toutes les femmes prennent aussitôt d'une main rude leurs adorateurs _en
laisse_, et je ne vois que regards de haine et de jalousie; je n'entends
que chuchotements aigres ou reproches courroucés...--Mais qu'une fleur
de mon bouquet tombe à mes pieds, tous les adorateurs rompent leurs
_cordes_ et se précipitent pour la ramasser... à la plus grande
mortification d'une infinité de _belles dames_, qui rappellent en vain
ces ingrats effarés.--Tout cela est charmant... Pourtant il me manque
quelque chose... ou plutôt tout me manque. Je n'aime pas, je n'ai jamais
aimé... Oh! que je voudrais aimer!...
§
--Un jour j'avais cru ressentir une de ces commotions sourdes, mais
profondes, qui annoncent l'orage de la passion... comme les premiers
roulements de la foudre annoncent la tempête... mais, hélas! cet espoir
a été aussi vain... que ma comparaison est ridiculement
ampoulée.--Cependant, un homme pareil à celui dont je me souviens... eût
compris comment je voulais être aimée, que j'aurais tout abandonné pour
lui...--Sans doute j'aurais vécu dans la misère, dans l'abjection, dans
les larmes; il m'aurait battue, trahie, chassée... mais au moins
j'aurais aimé, j'aurais eu des moments de passion sublime... je me
serais sentie relevée à mes propres yeux.
§
_Relevée!_ Est-ce donc qu'un secret instinct me dit que, comme le feu...
la douleur purifie?--Serait-ce donc une réhabilitation que je
chercherais dans l'amour?--Non... non... je n'ai pas de remords... je ne
dois pas, je ne veux pas en avoir.--Une seule fois je me suis apitoyée
sur Mathilde... je me suis montrée envers elle aussi bonne, aussi
généreuse que ma nature me permettait de l'être, et j'en ai été
cruellement punie.
§
--Comment ne haïrais-je pas M. de Lancry?--Quelquefois malgré moi (ce
sont mes jours maudits), je sens des bouffées de honte me monter au
front en songeant que c'est à son odieuse ingratitude envers sa femme
que je dois la vie splendide que je mène.--En vain j'ai fait des
compromis avec ma conscience, en vain je me suis dit qu'il n'y avait
rien de plus _immatériel_ que les plaisirs dont je jouissais,--en vain
j'ai traité le _mari de Mathilde_ comme un misérable, du jour où il a
osé m'offrir autre chose que des _fleurs_ et des _sérénades_... Oh! il
est certaines coupes dont le déboire est plein d'amertume et de fiel...
§
--Cette fois, je suis frappée au coeur... oh! bien au coeur... Je
veux écrire ici cette date.--Enfin d'aujourd'hui, heureuse ou
malheureuse, ma vie aimante va commencer.--Enfin j'ai trouvé l'homme de
mes rêves!--Il ne m'a pas vue, il n'a fait que passer... Je ne sais ni
son nom, ni ce qu'il est; mais fût-il le premier ou le dernier des
hommes, je sens que je l'aimerai, je sens que je l'aime, je lui
appartiens.--Quelle physionomie haute et fière!... Quelle démarche à la
fois leste et hardie!--Et ce teint basané, et ces lèvres rouges, et ces
sourcils noirs, et ces grands yeux gris! Mais quand de pareils yeux
daignent seulement s'abaisser sur vous, on doit tomber à genoux en
disant: Seigneur... ordonnez, voici votre esclave.--Et cet inconnu, qui
peut-il être?
§
Quelle est donc cette puissance invisible, mystérieuse, à laquelle
j'obéis? Cet homme ne m'a pas dit un mot, son regard ne s'est pas arrêté
sur moi, et je me sens soumise, dominée!...--Mon angoisse profonde me
dit que ma destinée s'accomplit.
§
Rien de moins romanesque que ma rencontre avec cet inconnu. Je
traversais les Tuileries à pied. Arrivée dans l'un des quinconces, je
vis devant moi un homme qui marchait lentement. Sa taille, sa tournure,
m'avaient déjà paru remarquables; il se retourna comme s'il se fût
trompé de chemin par distraction. Alors, oh! alors... A son aspect, je
n'ai pu m'empêcher de m'arrêter.--Il ne m'a pas aperçue... il s'est
éloigné.--Il n'était plus là que je le contemplais encore.
§
Quel est cet homme?--Quel est cet homme? Je ne l'ai jamais vu dans le
monde.--Il n'importe... je sais qu'il existe...--Le reverrai-je
jamais?--Oui... oui, je ne l'aurais pas rencontré sans cela.--Il existe;
cela explique, cela justifie mes mépris pour tous les hommes. Oui, pour
tous... ceux-là même qui se sont cru des droits sur moi ne sont-ils pas
ceux que j'ai le plus abreuvés de dédains et d'outrages?--Ont-ils eu,
non pas de l'empire, mais la moindre influence sur mon coeur, sur mon
âme ou sur mon esprit?--Certaines insouciances ne sont-elles pas le
comble de l'indifférence et de l'insulte?--Le mari de Mathilde l'a dit
et l'a prouvé.--Un homme n'est pas un esclave.
§
Misère du ciel!... c'est l'amant de Mathilde... c'est le marquis de
Rochegune!
Cet homme singulier et remarquable, dont tout le monde parle, qui est
arrivé depuis quelques jours, et que j'étais si curieuse de
connaître,--c'est lui... c'est lui...--Il aime Mathilde... elle
l'aime...--Oh! quand je disais que j'avais raison, que j'avais le droit
d'exécrer cette femme!--Voilà donc le secret de la haine implacable que
je lui porte depuis son enfance!--Mon instinct me disait qu'elle
aimerait un jour l'homme qui serait ma destinée tout entière...
§
Elle l'aime... elle... elle! mais elle en est indigne; n'a-t-elle pas
aimé, passionnément aimé son insipide et misérable Gontran?--Oh! que je
suis fière... moi... de n'avoir au contraire rien aimé jusqu'ici!--que
je suis fière d'avoir senti que je ne devais rien aimer avant d'avoir
connu mon maître, mon despote!--Et je me plaignais! mais c'est à genoux,
à deux genoux que je devrais remercier le hasard qui jusqu'ici m'a
rendue insensible.
§
J'ai horreur de moi-même et de tout ce qui m'entoure.--Maintenant, je le
sens, je suis une malheureuse créature dégradée.--Jamais un tel homme
ne voudra seulement abaisser les yeux jusqu'à moi; c'est à cette heure
que je mesure la profondeur de l'abîme de fange et d'infamie où je suis
tombée.--Jamais je ne pourrai laver cette souillure.--De quels stupides
paradoxes me suis-je bercée?... me croire digne de lui... moi... moi!...
O profanation!--Est-ce que j'oserais seulement le regarder... lui
parler!... Lui parler!... mais je mourrais de confusion...--Ah!
maintenant je comprends la timidité... ou plutôt la honte!
§
Je ne veux plus rester dans la maison de mademoiselle de Maran.--Ce luxe
me révolte;--je voudrais pouvoir me cacher à tous les yeux.--Pour jouir
de ce luxe, je me suis vendue comme une infâme.--Les malheureuses que le
besoin conduit a leur perte sont des anges auprès de moi.--Je hais la
lumière du jour, il me semble que dans l'obscurité, je sens moins mon
ignominie.--Comme il l'aime... comme elle l'aime!--Quelle générosité!
quelle fierté! quel courage! Quelle auréole d'honneur, de patriotisme,
de loyauté chevaleresque, rayonne autour du noble nom de cet homme!--A
cette seule pensée je suis éblouie.--Et Mathilde, comme on l'aime
aussi... comme on l'approuve, comme ou l'admire de l'aimer
autant!--Comme le rapprochement de ces deux belles âmes est magnifique!
que leur amour est pur et grand!...--Et ce Gontran... ce Gontran qui les
raille... le misérable... Est-ce qu'il peut comprendre?... Dieu merci,
il ne les comprend pas...
§
Je suis folle.--Cachée dans un fiacre, je suis allée passer encore deux
heures devant sa maison, espérant le voir sortir, le voir... seulement
le voir... car, pour rien au monde, je ne m'exposerais à soutenir son
regard dans le monde: je mourrais de frayeur et de honte;--je ne
trouverais pas un mot à balbutier.--Depuis plus d'un mois j'ai abandonné
toute société;--à peine je descends chez mademoiselle de Maran, où je
suis pourtant bien sûre de ne pas le rencontrer.--J'ai attendu longtemps
à sa porte; il est sorti à pied.--Je l'ai fait suivre par la voiture, où
j'étais toujours cachée.--Il est allé chez Mathilde; il y est resté
jusqu'à six heures.--Oh! qu'elle est heureuse!--je n'ai plus la force de
l'envier, de la haïr: je ne sais que souffrir.--Malgré moi, je suis
obligée de l'avouer... ils sont dignes l'un de l'autre.
§
Pleure... pleure... malheureuse... pleure des larmes de sang et de
rage... Va... meurs de désespoir; surtout qu'on ignore ton fol amour.
Pour toi il n'y aurait pas assez de moqueries et d'insultes.
Pourtant, si j'avais vu plus tôt cet homme, ma vie eût été tout autre...
Elle eût été aussi belle, aussi honorable qu'elle a été coupable et
désordonnée.--Du moins elle ne le sera pas plus longtemps:--il ne me
connaîtra jamais, il ne saura jamais que je l'aime; mais la flamme qu'il
a allumée en moi aura purifié ma vie.--Aujourd'hui, j'ai pris mes
dispositions pour quitter l'hôtel de Maran;--je n'ai plus rien, je
serai pauvre, je travaillerai ou je mourrai, mais je serai libre et
digne de penser à lui...--Penser à lui... oh! cela impose de grands
devoirs...
§
Toute mon énergie s'est réveillée.--Demain, j'abandonnerai cette maison;
mais cette nuit... je lui parlerai.--Oui, j'aurai ce courage.--Une idée
m'a frappée,--c'est le bal de la mi-carême à l'Opéra; je lui donnerai un
rendez-vous; ma lettre sera conçue de telle sorte qu'il croira qu'il
s'agit de quelque timide infortune; je suis sûre qu'il viendra. Aurai-je
la force de l'aborder? je ne sais.--A cette seule idée, ma faiblesse,
mes doutes reviennent.--Ah! je suis lâche, j'ai peur, je tremble.--Avec
quelle émotion je relirai un jour ces lignes que j'écris maintenant! Il
me semble que sur ce papier muet, que dans ces notes si rapides, je
retrouverai mes souvenirs presque vivants.--Que je suis heureuse de
pouvoir au moins conserver une trace visible de ce qui se passe en moi
aujourd'hui... à cette heure!
§
Je lui ai parlé... mon Dieu! je lui ai parlé;--il a senti le battement
de mon coeur; j'ai appuyé mon bras au sien.--Mes lèvres ont
craintivement baisé sa main, sa noble main;--mes larmes l'ont
mouillée.--Il a bien voulu me répondre avec bonté.--Jamais faveur
souveraine n'a été reçue avec une reconnaissance plus passionnée...--jamais
paroles royales n'ont été écoutées, dévorées avec un recueillement à la
fois plus avide et plus tremblant;--le masque m'a rendu mon courage: à
figure découverte, je n'aurais pas trouvé une parole...--J'avais la
fièvre, mes joues étaient empourprées.--Il prenait plaisir à m'entendre,
parce que je lui faisais l'éloge de Mathilde... Cet éloge me brûlait les
lèvres; mais je suis devenue éloquente pour la louer davantage
encore.--Je l'ai vu sourire avec mépris et aversion quand j'ai prononcé
mon nom.--Pour lui plaire encore, j'ai flétri avec indignation l'infamie
de ma conduite; je n'ai pas trouvé d'expressions assez amères pour
m'accuser...--Oh! cette amertume désespérée, je la ressentais; jamais je
n'avais plus douloureusement mesuré la distance infranchissable que le
passé mettait entre moi et cet homme sublime.
§
Et puis, en m'entendant exalter ainsi ce qu'il chérissait, maudire ce
qu'il détestait, il paraissait si heureux...--Oh! en ce moment, il
m'aurait dit d'aimer Mathilde, que je crois que je l'aurais aimée.--Et
lui, que d'esprit! que de grâce! que de génie! quelles pensées
fières!--Ce caractère hardi applique aux vertus rares et difficiles
l'audace aventureuse, la présomptueuse énergie que les autres appliquent
aux vices faciles et vulgaires:--il m'a fait comprendre les exaltations
les plus pures et les plus saintes;--il m'a conféré je ne sais quelle
haute noblesse de l'âme, comme un roi qui octroie la chevalerie.
§
J'ai abandonné l'hôtel de Maran.--Je ne reverrai plus M. de Lancry.--Je
suis enfin sortie de cette atmosphère de honte et de dégradation qui
m'étouffait.--Je ne changerais pas maintenant ma pauvre petite demeure
pour tous les palais du monde.
§
M. de Rochegune ne me verra jamais,--je n'entendrai plus jamais sa
voix;--jamais il ne saura qu'il a parlé avec douceur, avec bonté, à la
femme qu'il déteste, qu'il méprise le plus au monde.--Pourtant je lui
serai pour toujours aussi passionnément fidèle... aussi amoureusement
dévouée... que s'il m'avait permis de l'aimer.--Oh! oui... oui... je
comprends bien la pureté de leur amour,--je la comprends mieux que
Mathilde peut-être.--Oui, plus qu'elle peut-être je serais maintenant
capable des sacrifices qu'un tel amour impose.--Chez elle, une vertueuse
résolution n'est que la conséquence de ses principes... Y faillir un
jour ne serait pour elle que manquer à ses devoirs.--Moi, désormais je
n'y faillirai jamais, parce que, principes, honneur, chasteté, pudeur,
cet homme m'a tout révèle, tout donné, et que ce serait _lui_ et non la
vertu qu'il faudrait oublier.
§
Je suis épouvantée des ravages que cette passion fait en moi... ma tête
s'égare, les plus sinistres projets me traversent l'esprit.--Oh! s'il
connaissait mon amour, il aurait pitié de moi.--Oui, je suis sûre qu'il
m'aimerait, qu'il me préférerait à Mathilde.--Après tout, quelle
influence a-t-il eue sur cette femme? aucune!--Elle était honnête et
pure; elle est restée honnête et pure.--Moi, j'étais dépravée, j'étais
perdue... Et parce que je l'ai vu... et parce qu'il m'a dit quelques
paroles douces et bonnes, et parce que je l'aime... je suis devenue
aussi pure, aussi honnête que Mathilde.--Et encore qui sait? Est-elle
restée pure?... Oh! si elle avait fait une faute, combien _il_ serait
plus fier de son influence sur moi!--De Mathilde... vertueuse, il
n'aurait fait qu'une femme coupable;--de moi coupable, il aurait fait
une femme vertueuse!--Cela ne serait-il pas plus beau?--cela ne
serait-il pas plus digne de sa grande âme?--Lui qui aime tout ce qui est
généreux et grand, serait-il insensible à la transformation qu'il a
faite?...
§
Oui, cela est vrai, il m'a transformée, il m'a donné des remords que
jusqu'ici je n'avais pas eus.--Ma conduite envers mon mari m'apparaît
dans toute son horreur.--Mon coeur s'est brisé en pensant à cet être
si généreux et dévoué, qui m'aimait avec tant d'idolâtrie, et que j'ai
abandonné pour un homme que je méprisais.
§
Autrefois je n'aurais pas un instant hésité de prendre la résolution que
je viens de prendre.--Eh bien!... pendant deux jours, j'ai lutté...
j'ai combattu, oh! douloureusement combattu;--mais l'intérêt de mon
amour l'emporte;--cet amour est ma vie maintenant.--Ce n'est pas de
l'égoïsme, de la cruauté; c'est de l'instinct de conservation... J'ai un
moyen sûr de séparer M. de Rochegune de Mathilde:--Je vais écrire à
Gontran sans lui dire où je suis; je lui promettrai de le revoir s'il
peut décider Mathilde à revenir habiter avec lui.--Je le sais, je risque
de pousser _leur_ passion à l'extrême... de les forcer à fuir peut-être
pour échapper à M. de Lancry; mais je ne peux pas être plus malheureuse
que je ne le suis;--je ne puis rien perdre, je puis tout gagner.
Gontran ne résistera pas à cette demande; mon influence sur lui est
absolue, j'en suis certaine.--Mais une fois Mathilde au pouvoir de M. de
Lancry, que ferai-je, moi?... Oserai-je affronter les regards de celui
dont la seule pensée me trouble, m'impose, me consterne et
m'enivre?--N'aime-t-il pas Mathilde avec passion?--S'il peut seulement
soupçonner que c'est moi qui ai causé son retour auprès de son mari,
quelle horreur, quelle haine je lui inspirerai!--Eh bien! il ne me haïra
pas plus qu'il ne me hait maintenant!--Oh! c'est un abîme!... un
abîme!...--Il n'importe... je risque ma dernière, mon unique
espérance...
§
Quel prodige! Est-ce un rêve?--Il y a quatre jours à peine que j'ai
écrit à M. de Lancry, et je reçois de lui, à l'adresse que Zéphyrine
lui a indiquée, non-seulement l'assurance que Mathilde habitera
désormais avec lui, mais encore une lettre de celle-ci, dans laquelle
elle prend librement, volontairement, cette résolution que je croyais
devoir lui coûter plus que la vie...--Encore une fois, est-ce un
rêve?--J'ai envoyé Zéphyrine, qui connaît un des gens de M. de
Rochegune, s'informer...
§
Zéphyrine vient de revenir.--Je tremble, j'ai peur.--Il est des bonheurs
si soudains, si foudroyants, qu'on ne peut y croire; ils
épouvantent.--Depuis quatre jours, M. de Rochegune, absorbé dans un
violent chagrin, n'est pas allé chez Mathilde!--Elle est redevenue folle
de son mari.--C'est le bruit public.--Cela est-il possible? mon Dieu!...
Non, je ne puis encore le croire... Si cela était... si cela était, je
pourrais tout espérer.