Lorsque, plus calme, j'envisageai raisonnablement ma position, j'en
désespérai moins; sachant pour quel motif M. de Lancry avait exigé mon
retour près de lui, je fus un peu rassurée.
La lettre anonyme (sans doute l'oeuvre de M. Lugarto) me montrait
l'avenir sous un jour menaçant, mystérieux; mais les préoccupations du
présent me distrayaient de ces craintes futures.
Je faisais, je crois, injure au caractère de M. de Rochegune en le
supposant capable de former même la liaison la plus éphémère avec
Ursule; cette femme m'avait causé trop de chagrins, il avait pour elle
trop de haine et d'aversion.
Une difficulté presque insurmontable était d'amener le mariage d'Emma,
et surtout de ne pas laisser soupçonner à M. de Rochegune que j'étais
instruite de l'amour de cette pauvre enfant... J'attendis tout de
l'inspiration, qui m'avait déjà soutenue, guidée...
Je n'avais aucune idée de la vie misérable à laquelle me condamnait le
désordre de M. de Lancry, j'appréciai plus que jamais la prévoyance de
M. de Mortagne; ma terre de Maran avait été rachetée sous le nom de
madame de Richeville: cette propriété m'assurait bien au delà du
nécessaire.
Par suite de mon étrange position, j'étais forcée de partager la gêne de
mon mari; car je ne paraissais rien posséder en propre. Je n'exagère pas
en disant que je me résignai à cette vie presque pauvre avec assez
d'indifférence; je la pris comme une épreuve, comme un essai.
Grâce aux soins de Blondeau, mon triste appartement fut habitable. Je
voyais à peine M. de Lancry. A quelques accès de gaieté grossière ou de
tristesse sinistre, je devinais qu'Ursule avait encouragé ou ruiné ses
dernières espérances; j'espérais que du moment où elle ne lui
ordonnerait plus de me garder près de lui, il consentirait à une
séparation.
Mon séjour forcé auprès de mon mari n'augmentait donc pas beaucoup mes
chagrins, ils roulaient tout entiers sur la perte de l'affection de M.
de Rochegune et sur les craintes que m'inspirait l'avenir d'Emma.
Le surlendemain de mon installation, madame de Richeville était venue
chez moi, ayant eu la précaution de s'assurer de l'absence de M. de
Lancry.
Elle fondit en larmes en voyant la pauvreté de ma demeure.--Cette
pauvreté,--me dit-elle,--lui expliquait mon dévouement. Emma se
rétablissait rapidement; sa mère ne conservait plus aucun doute sur sa
guérison.
Je demandai en tremblant à madame de Richeville des nouvelles de M. de
Rochegune; jusqu'alors elle n'en avait aucune. Prévoyant son chagrin,
elle avait envoyé s'informer de sa santé; il lui avait fait répondre
qu'il était un peu souffrant.
Madame de Richeville m'apprit que ma conduite était diversement jugée
dans le monde; les uns me blâmaient cruellement, les autres me louaient
outre mesure. J'avoue que dans cette circonstance j'avais en moi de quoi
balancer tous les jugements du monde.
Le lendemain je reçus cette lettre de M. de Rochegune.
Paris...
«J'ai été envers vous injuste, brutal et cruel, parce que j'ai été
vaniteux. L'orgueil est au fond de tous nos mauvais sentiments: vous
ressentiez pour un autre ce que vous ne ressentiez pas pour moi; mon
amour-propre s'est révolté, mon bon sens s'est obscurci; dans votre mari
je n'ai pas vu un homme digne ou indigne de votre amour, j'ai vu un
rival.
«Tout ceci est logique: je suis sorti de la sphère des sentiments
élevés, je suis tombé dans les sentiments bas et jaloux, le paradoxe a
remplacé la raison; pouvais-je toujours rester dans cette sphère? Non:
l'amour platonique est impossible entre deux jeunes gens; tôt ou tard
l'un ou l'autre succombe. C'est un piége dangereux. Il apparaît plein
de charme et de grandeur. Si votre amour mal éteint pour votre mari
n'eût pas soutenu votre vertu, vous eussiez succombé comme moi! Quand le
coeur est pris, on n'échappe pas à la contagion du désir.
«J'ai bien réfléchi, _je me suis fait vous_ pour vous juger au point de
vue absolument moral: vous êtes irréprochable. Pour moi, cela est cruel;
il ne m'est, pour ainsi dire, pas permis d'avoir des regrets.
«Vous dévouer ma vie, cacher notre bonheur dans la solitude, parce que
les grandes passions sont solitaires, ainsi pour moi l'avenir était
complet et magnifique! Que me reste-t-il? Rien, ni l'amour de frère ni
l'amour d'amant. Depuis qu'en vous j'ai vu la femme... la soeur a
disparu.
«La femme, par une brusque préférence, m'a témoigné sa répugnance... la
femme n'existe plus pour moi... Vaincre ou braver une _répugnance_ m'a
toujours été aussi impossible que d'oublier que je l'ai inspirée.
«Il en est des impressions comme des jours, on ne fait pas qu'ils
n'aient point été. Je ne puis pas plus redevenir votre frère que
rétrograder à l'âge de vingt ans; notre position est brisée, à tout
jamais brisée.
«Votre retour à votre mari a rompu tout équilibre, bouleversé toute
prévision. Ce retour aurait eu lieu quand j'étais encore votre frère,
que rien n'eût été changé entre nous; je vous aurais blâmée ou approuvée
avec désintéressement.
«J'ai trente ans; depuis l'âge de dix-huit ans, je crois, je vous ai
aimée, je vous l'ai prouvé.
«Mais le passé est fatal pour les mauvais comme pour les bons souvenirs.
«Si mon affection pour vous est morte après s'être successivement
transformée, il m'en restera toujours la mémoire.
«On doit honorer religieusement ceux qui ne sont plus.
«Oui... ce que j'éprouve pour vous à cette heure est le culte
mélancolique et sacré qu'on a pour ceux à qui l'on survit.
«Mes regrets seront éternels... éternels... Une fois réduits en
poussière, nos débris forment des cendres inaltérables... Telle est,
telle sera l'immutabilité de mes sentiments pour vous.
«Je ne vous fais pas de reproches, Mathilde; on ne reproche pas aux gens
de mourir... on les pleure.
«Ces images sont lugubres; je les emploie pour vous faire comprendre que
le passé ne m'est pas cruel, odieux, insupportable; il est glacé comme
le sépulcre... il est MORT... il n'est pas oublié, il est TUÉ.
«Aussi ma vie sera-t-elle misérable. Je flotte entre vingt partis sans
me résoudre à aucun. Votre perte a renversé tout l'échafaudage de mon
existence. C'est à recommencer. L'âge avance; je suis fatigué de la
route.
«J'avais pourtant cru être près du terme... il va falloir marcher...
marcher encore... et dans quel désert aride et sans fin, mon Dieu!»
Paris.
«Hier, j'ai eu un accès de rage et de haine que je voulais assouvir...
j'étais fou... Je suis sorti pour aller provoquer votre mari et le tuer.
«Je dis cela parce que j'étais sûr de le tuer. Il est des pressentiments
qui ne trompent pas.
«Et puis cette conviction m'a effrayé; j'ai eu peur d'être un
assassin...
«La preuve que je suis complétement détaché de vous et que je
n'oublierai jamais que vous m'avez préféré un être pervers et misérable,
c'est qu'en voulant tuer votre mari, je réfléchissais parfaitement que
si vous deveniez ainsi veuve, je mettais pour l'avenir une barrière
insurmontable entre vous et moi.
«Cette pensée seule ne m'eût pas arrêté une seconde... demain vous
seriez libre que je refuserais les restes d'une vie que, par deux fois,
vous avez été mettre aux pieds de cet homme... Jamais! jamais...»
De ces deux lettres de M. de Rochegune, ce fut la dernière qui me fut la
plus pénible.
Elle me prouvait combien le coup que j'avais frappé avait été douloureux
et sûr; jamais il ne m'avait exprimé d'une manière aussi énergique,
aussi dure, ce détachement complet sur lequel le temps ne pourrait
rien.
Ces ressentiments me parurent, sinon faire faire un grand pas à mes
projets pour Emma, du moins détruire tout obstacle dont j'aurais pu être
le prétexte.
Ursule m'inspirait toujours une crainte vague. Mais, encore une fois,
comment M. de Rochegune, qui la connaissait, consentirait-il seulement à
l'écouter?... N'accueillerait-il pas ses avances avec le dernier mépris?
J'étais absorbée par ces pensées, lorsque je reçus cette lettre de M.
Lugarto, ou de l'un de ses émissaires, car je ne connaissais pas cette
écriture.
On juge de l'effroi qu'elle me causa.
Paris.
«L'_ami inconnu_ à qui vous devez déjà beaucoup de renseignements à la
fois _agréables_ et précieux sur la vie intime de votre mari continuera
sa tâche avec d'autant plus de plaisir, que les événements le servent à
souhait, et deviennent de plus en plus _intéressants_ pour vous.
«Maintenant l'on va vous instruire de ce qui regarde Ursule, parce que
dans cette fantasmagorie vous verrez très-incessamment apparaître la
figure de M. Rochegune, et on a lieu de croire que cette apparition vous
_plaira_ infiniment. Voici ce qu'est devenue Ursule depuis sa
disparition de l'hôtel de Maran. On vous cachera seulement l'indication
positive de la retraite de votre charmante cousine, parce qu'il est
superflu que vous la connaissiez: elle habite l'un des faubourgs les
plus isolés, les plus reculés de Paris.
«Ursule a depuis deux ans une femme de chambre qui lui est profondément
attachée et en qui elle a la confiance la plus absolue. Mademoiselle
Zéphyrine (c'est son nom) a été chargée par sa maîtresse, quelque temps
avant la nuit du bal de la mi-carême, de chercher et de louer dans un
endroit retiré un modeste appartement ou (si faire se pouvait) une
petite maison bien isolée.
«Mademoiselle Zéphyrine, fille pleine de zèle, d'intelligence et
_surtout de fidélité_, trouva au fond d'une impasse qui aboutissait à
une rue déserte d'un des faubourgs les moins fréquentés de Paris, une
véritable cellule de trappiste. Le surlendemain du bal de la mi-carême,
votre belle rivale, abandonnant tout ce qu'elle possédait à l'hôtel de
Maran, partit lestement dans un fiacre avec mademoiselle Zéphyrine et
gagna sa retraite cénobitique, d'où elle ne sortit pas pendant quinze
jours, lesquels quinze jours M. de Lancry passa à battre Paris et ses
environs sans pouvoir rattraper sa fugitive.
«Maintenant on va mettre sous vos yeux quelques fragments des plus
secrètes pensées d'Ursule, écrites par elle dans un album a fermoir dont
elle seule a pourtant la clef.
«Vous conclurez de cette indiscrétion, sans vous tromper beaucoup, que
mademoiselle Zéphyrine, pendant les promenades de sa maîtresse, trouve
le moyen d'ouvrir l'album, d'y copier ce qui lui semble curieux, et de
communiquer ces renseignements à son _maître invisible_, qui se fait un
plaisir de vous en faire part.
«Le commencement de ces fragments du journal d'Ursule remonte environ à
deux ans; les derniers mots en ont été écrits il y a très-peu de jours.
On ne doute pas que ces notes ne vous causent des émotions _douces et
salutaires_.»