M. de Rochegune me regardait avec surprise.

La mesure bienveillante avec laquelle je parlais de mon mari le

confondait. Puis il secoua la tête, et me dit d'un ton touchant et

pénétré:

--Allons, allons, je devine; votre âme généreuse croit à ce repentir, si

impossible qu'il soit, pour n'avoir plus l'occasion de haïr... Eh bien!

comme vous, je trouve que maintenant nous ne devons plus haïr ni

mépriser... Oublions: l'oubli est le dédain, la vengeance des coeurs

heureux.

--Ce n'est pas seulement pour m'exprimer son profond chagrin de m'avoir

méconnue que mon mari est venu... il m'a dit... il a prétendu... que

comme nous n'étions séparés par aucun acte légal... je devais...

M. de Rochegune m'interrompit vivement. Hélas! pour comble de regret, il

eut la même pensée que j'avais eue, et s'écria:

--Eh bien! tant mieux, après tout... il a raison; votre position, la

mienne, seront ainsi plus nettes; la séparation de corps et de bien

équivaut presque à un divorce... vous serez ainsi à jamais débarrassée

de votre mari.--Puis il s'arrêta et me dit:--Oh! maintenant je conçois

votre tristesse; vous craignez avec raison le scandale d'un procès...

non pour vous... mon Dieu, vous ne pouvez que gagner à voir votre

conduite exposée au grand jour; mais vous songez que la mauvaise

conduite de l'homme dont vous portez le nom sera honteusement dévoilée

dans ces tristes débats... cela est vrai, mais il faut bien à la fin que

justice se fasse... vous vous êtes assez longtemps sacrifiée. Songez

qu'une fois cette formalité remplie, la liberté de votre avenir est

légalement assurée. Les derniers doutes que vous pouviez conserver sur

votre _droit moral_ seront ainsi levés...

Ma torture devenait intolérable. Je rassemblai toutes mes forces, et je

dis à M. de Rochegune d'une voix brève, saccadée:

--Il m'est impossible de vous laisser plus longtemps dans l'erreur où

vous êtes... je vous ai écrit une lettre; dans cette lettre je vous

disais de revenir... que j'acceptais l'avenir que vous m'offriez... à

peine cette lettre partie, M. de Lancry se présenta chez moi.

--Eh bien!...

--Alors... je vous l'avoue... touchée de ses remords... de sa

tendresse... de ses malheurs... de ses protestations... émue par tant

d'anciens souvenirs... malgré... moi... je... je... lui ai promis de ne

plus le quitter.

J'avais jeté ces paroles comme si elles m'eussent brûlé les lèvres, sans

oser regarder M. de Rochegune, et avec des palpitations inouïes.

Au bout de quelques secondes, alarmée de ne pas l'entendre, je relevai

la tête. Il semblait prêter l'oreille à mes paroles, non pas avec

stupeur ni désespoir, mais avec une inquiète curiosité...

Lorsque j'eus parlé, il me dit très-froidement:

--J'ai parfaitement entendu... ce que vous venez de me dire; je vous

sais incapable de faire une si funeste plaisanterie dans un moment aussi

grave; votre voix est tremblante, votre figure bouleversée, votre

émotion effrayante; et pourtant, ma chère Mathilde, vous devez voir, à

l'expression de mes traits, que je ne crois pas un mot de ce que vous

venez de dire.

--Vous ne croyez pas?

--Cela est impossible à croire, parce que cela ne peut pas être, parce

que cela n'est pas.

--Je le sens, une âme comme la vôtre doit regarder une telle faiblesse

comme impossible; mais...

--Je n'analyse pas, je ne compare pas. Je vous dis simplement que cela

ne peut pas être, que cela n'est pas. Ce qui m'inquiète, c'est votre

agitation... votre pâleur. Quant à la cause qui vous fait tenir ce

langage, je ne la devine pas maintenant... mais je la devinerai.

--Ne dois-je pas être émue, tremblante, désespérée, lorsque, victime

d'un sentiment que je ne puis maîtriser, je réponds ainsi à votre amour?

M. de Rochegune haussa les épaules, et me dit avec un sang-froid qui me

bouleversa:

--Nécessairement, Mathilde, il faut que vous ayez de bien puissants

motifs pour m'accueillir par une telle révélation... Heureusement ma foi

en vous est à l'épreuve... j'ai assez étudié mon propre coeur pour

connaître celui des autres, le vôtre surtout. Il ne s'agit que de me

souvenir de ce que vous m'avez dit mille fois avant mon départ. Ce

n'étaient pas là de vains mots; cela était vrai... senti...

--Mais...

--Mais... ma chère Mathilde, en vingt-quatre heures une femme comme vous

ne se dégrade pas. La preuve que je ne vous en crois pas capable, c'est

que je suis en cet instant ce que j'étais en entrant chez vous; je ne

crois pas un mot de la fable de la visite de votre mari. Vous le

méprisez, vous le haïssez au moins autant et plus que vous ne l'avez

jamais haï; voilà la vérité.

--Vous me croyez capable de mentir...

--Oui, certes, pour quelque but grand et glorieux... et je suis sûr

maintenant qu'il y a là-dessous quelque dévouement mystérieux, oui, bien

noble, bien beau, sans doute; car, pour exposer ce que vous risquez, il

faut de hautes compensations. Mais, heureusement, vous n'êtes plus seule

dans la vie, Mathilde; le soin de votre bonheur m'appartient, c'est à

moi de veiller sur mon bien, sur ma femme, et je vous défendrai contre

vous-même. On m'accorde assez de perspicacité... avant vingt-quatre

heures, ma pauvre Mathilde, votre secret sera découvert.

J'étais à la fois ravie jusqu'aux larmes et épouvantée de me voir ainsi

devinée. A tout prix cependant il fallait absolument détacher M. de

Rochegune de moi, lui ôter tout espoir, surtout l'empêcher de croire que

je me dévouais pour quelqu'un.

Si j'avais seulement attribué aux convenances, à la pitié, mon

rapprochement de M. de Lancry, M. de Rochegune se serait toujours cru

aimé de moi, et aurait rendu plus impossible encore mon dessein de le

marier à Emma.

Il fallait donc que j'eusse le courage de feindre un amour passionné

pour M. de Lancry, afin d'ôter à M. de Rochegune toute illusion sur moi.

Ma position était à la fois si cruelle et si difficile, parce qu'il

s'agissait aussi d'Emma, de cette malheureuse enfant, à qui je devais

alors compte des promesses que j'avais été obligée de lui faire.

Ma conduite était donc d'une simplicité, d'une logique effrayante: tuer

absolument l'amour que M. de Rochegune avait pour moi, et, une fois son

coeur libre, l'amener à soupçonner, à reconnaître l'amour d'Emma.

Ainsi seulement je rendais mon sacrifice grand et profitable: Emma était

heureuse; M. de Rochegune était heureux aussi; car il ne pouvait manquer

d'apprécier cette angélique nature, et moi, je jouissais au moins d'une

sorte d'amère consolation.

Sinon, si je ne réussissais pas, mon stérile sacrifice faisait le

malheur des deux personnes que j'aimais le plus au monde... Hélas! ces

réflexions prouvent assez que j'étais obligée de feindre pour M. de

Lancry un amour aussi odieux qu'inexplicable.

Je dis donc à M. de Rochegune:

--Votre incrédulité ne m'étonne pas; ma conduite est tellement coupable

à vos yeux, que vous ne pouvez pas même l'accepter comme possible...

Pardonnez-moi de parler encore du passé: lorsque dernièrement vous êtes

parti si chagrin, si inquiet; lorsque, dans votre solitude, vous passiez

alternativement de l'espoir au désespoir, vous admettiez pourtant la

possibilité... d'une séparation... que vous m'aviez vous-même proposée.

--Sans doute... et malgré votre lettre si pressante... Mathilde, à mon

retour, je vous aurais trouvée irrésolue, changée même au sujet de cette

détermination... que je l'aurais compris... j'aurais compté sur le

temps, sur mon influence, pour vous ramener à vos promesses... Mais que

je sois assez fou pour croire que vous... Mathilde... vous vous êtes de

nouveau et subitement éprise de M. de Lancry pendant mon absence, je

vous croirais plutôt capable d'avoir vingt amants que de commettre une

pareille lâcheté.

--Et pourquoi donc serait-ce une lâcheté? n'est-il pas mon mari? S'il se

repent des chagrins qu'il m'a causés, n'est-il pas généreux à moi de lui

faire grâce?... Et puis enfin, vous l'avez vu, malgré mon penchant...

malgré mon affection pour vous... je restais obstinément attachée à mes

devoirs... C'est que je vous aimais seulement comme un frère; vous ne

m'inspiriez qu'une vive amitié... mon premier amour mal éteint faisait

toute ma vertu.

M. de Rochegune était bien au-dessus des autres hommes et par son

caractère et par ses rares qualités; et pourtant, ainsi que le vulgaire

des hommes, il ajouta plus de créance à cette dernière raison, ou plutôt

il la ressentit plus vivement que les autres, parce qu'elle blessait

profondément son amour-propre.

--Ah! ce serait à douter de son père!--s'écria-t-il avec un mouvement

d'horreur qu'il ne put vaincre.--Vous, vous... parler ainsi... Et cela

s'est vu... oui... il y a eu de ces fascinations irrésistibles... de ces

passions fatales, qui ont à tout jamais enchaîné des anges de noblesse

et de pureté aux côtés d'hommes débauchés et perdus... Mais non,

non,--reprit-il par un mouvement d'indignation,--non, il n'y a pas de

fascination, il n'y pas de fatalité, ce sont là des mots inventés par la

faiblesse, par la lâcheté ou par la honte; je vous dis, moi, que je ne

vous crois pas; vous n'aimez plus, vous ne pouvez plus aimer cet homme,

à moins d'être aussi perverse, aussi perdue que lui.

Il disait vrai; je comprenais, j'admirais son noble courroux; mais, pour

la vraisemblance de mon triste rôle, je devais à mon tour défendre et

mon feint amour pour M. de Lancry et M. de Lancry lui-même.

Oh! combien je remerciai le ciel de m'avoir donné la force de cacher

jusque-là à M. de Rochegune l'amour ardent, passionné... que depuis

longtemps j'avais ressenti... je ressentais pour lui... S'il l'avait

deviné, si je le lui avais avoué, comment aurais-je pu, sans mourir de

confusion, lui dire que la présence de M. de Lancry avait fait naître en

moi un nouvel enivrement?... Oh! non, non, M. de Rochegune n'eût pas cru

cette indignité, et je n'eusse jamais tenté de la lui persuader...

Il marchait à grands pas, il souffrait visiblement; j'avais hâte

d'abréger cette scène si pénible.

--Vous êtes injuste,--lui dis-je,--de m'accuser de perversité parce

qu'un amour fatalement placé, je le veux, mais, après tout, légitime, se

réveille en moi: ne suis-je pas restée des années entières sous le

charme de mon mari? N'ai-je pas tout sacrifié à cet homme, dont la

présence... eh bien! oui... je l'avoue, dont la présence a sur moi une

puissance irrésistible... Jusqu'au moment où je l'ai revu, j'ai été

digne, courageuse... Mais dès que je l'ai su malheureux, dès que je l'ai

vu repentant à mes pieds, dès que j'ai entendu sa voix, dès que j'ai

rencontré ses regards... oh! alors, dignité, courage, chagrins, j'ai

tout oublié, et j'ai couru avec joie... au-devant de mes chaînes.

--Mais c'est horrible... mais il y a du cynisme à avouer une si honteuse

influence. Vous êtes folle... je ne vous crois pas, je ne veux pas vous

croire.

--Pourtant, si quelqu'un doit me croire, c'est vous, car je vous parle

avec une entière franchise: je ne cherche pas à colorer ce rapprochement

par de faux semblants. Je pourrais vous dire ce que je dirai à nos

amis... que la pitié pour les malheurs, pour les remords de mon mari,

que l'exagération de mes devoirs, me font agir ainsi; mais à vous je

dis ce qui est, à vous je dis la vérité, si brutale qu'elle soit... Eh

bien! oui, oui... je l'aime d'un amour que je n'ose qualifier... soit...

mais je l'aime: c'est fatal... c'est involontaire, mais cela est.

--Mais cela est infime, madame... Mais je vous aime, moi... mais vous

m'avez dit que vous m'aimiez...

--Et qui vous dit que je ne vous aime pas? qui de vous ou de moi a voulu

porter atteinte à la pureté des relations qui nous unissaient? N'est-ce

pas vous? Et parce que, dans un moment de faiblesse, de compassion, je

vous ai écrit imprudemment: _Venez..._ était-ce une promesse

irrévocable? Ne m'avez-vous pas dit que si, au retour de vos voyages,

vous ne m'aviez pas trouvée séparée de mon mari, vous m'eussiez proposé

loyalement l'attachement que vous aviez pour moi... Rien n'a donc

changé, mon affection pour vous est toujours aussi dévouée, aussi pure,

aussi fraternelle. Après tout, qui aurait le droit de me blâmer? Nos

amis eux-mêmes, dans leur austérité, ne pourront que m'applaudir d'avoir

oublié les torts de mon mari, et d'être revenue à lui lorsque je l'ai vu

malheureux et abandonné.

--Eh bien! au moins dites cela... Il est temps encore... de ne pas

m'éloigner de vous à jamais. L'humanité, dites cela, et je comprendrai

que l'humanité est ainsi faite qu'elle trouve le moyen d'abuser même du

dévouement le plus admirable par une ambition insensée... je croirai que

les âmes les plus nobles peuvent, dans une fatale erreur, tout sacrifier

au besoin d'être admirées... à la rage de l'héroïsme... Dites que c'est

par un sentiment d'austère pitié que vous retournez à votre mari... je

vous croirai... vous serez toujours pour moi la femme entre toutes les

femmes, celle à qui j'ai voué ma vie. Que voulez-vous? vous avez

l'exagération de vos vertus... comme tant d'autres ont l'exagération de

leurs vices... Mais, par pitié pour vous et pour moi, ne me dites pas

qu'un amour irrésistible vous jette dans les bras de cet homme; ne venez

pas me dire qu'il est votre mari! il ne l'est plus: son ignoble conduite

a mis entre vous et lui une barrière insurmontable... Vous pouvez avoir

pour lui de la pitié, de la clémence, de la bonté, tous les sentiments

enfin, excepté de l'amour.

--Et c'est pourtant le seul ou plutôt le plus vif de ceux qui me

ramènent à lui,--m'écriai-je pour mettre un terme à cette scène

cruelle.--Oui, dussiez-vous me mépriser... en lui j'aime le premier

homme qui ait fait battre mon coeur; en lui j'aime... mon mari... en

lui j'aime mon amant... oui, mon amant, et c'est pour cela que je veux

retourner auprès de lui.

M. de Rochegune cacha son front dans ses main et resta longtemps

silencieux.

Puis il dit à demi-voix et comme s'il s'était écouté penser:

--Cela est étrange! je me l'étais toujours dit... mais je ne l'aurais

jamais cru... Il fallait voir ce que je vois.

--Qu'avez-vous?--m'écriai-je, effrayée de son air presque

égaré,--qu'avez-vous?

--Un phénomène bizarre se passe en moi, Mathilde,--continua-t-il en se

parlant à lui-même.--Oui... oui.. mes espérances, mes convictions

tombent lentement... une à une... Elles tombent comme les feuilles

mortes d'un arbre... et cela sans déchirement, à chaque blessure... Au

lieu d'une douleur vive... c'est un froid engourdissement... Ce ne sont

pas les violences de la colère, du désespoir... non, c'est un dédain

amer, mêlé de compassion douloureuse... Tout le passé de ma vie... que

je croyais inaltérable, s'écroule, s'amoindrit et s'efface. Allons...

j'ai pris pour le marbre impérissable la neige qui fond aux premières

ardeurs du soleil... Encore une fois, cela est étrange... Tout à

l'heure... en pensant que je pouvais être forcé de renoncer à cette

femme si adorée, cette seule supposition me semblait un abîme que je ne

pouvais contempler sans vertige... Voilà que maintenant... au lieu de ce

grandiose, de cet effrayant abîme... je ne vois plus qu'une espèce de

bourbier dont j'ai hâte de détourner les regards... Et pourtant c'est

moi... c'est bien moi... moi dont cet amour avait été le pôle, l'idée

fixe, unique... moi qui depuis dix ans n'avais pas été un jour, une

heure, sans donner une pensée à cet amour; moi qui, soutenu, porté par

cet amour, ai tenté, accompli de grandes choses... moi qui courais hier

comme un enfant... moi qui tout à l'heure ressentais une de ces joies

insensées, divines, parce que je touchais au terme inespéré de mes

rêves... Eh bien! maintenant, subitement... rien... rien... plus rien...

à ce point, que je cherche la place de ce gigantesque et sublime

édifice jusqu'alors élevé dans mon âme avec une si sainte ardeur,

pensée à pensée, souvenir à souvenir... Rien... rien... plus rien... un

souffle a tout fait disparaître, mais disparaître sans laisser même une

ruine, un débris, une trace... Dites, dites... cela n'est-il pas

étrange, Mathilde?...

Oh! rien ne m'était plus affreux que de l'entendre analyser ainsi le

renversement de son espoir et de sa croyance en moi...

Encore une fois je fus sur le point de lui dire combien je le trompais,

combien je l'aimais. Faut-il avouer cette lâcheté? ce fut l'espèce de

résignation méprisante de M. de Rochegune qui causa mon découragement

passager...

Et pourtant ce mépris de sa part devait servir mes projets.

Son désespoir m'eût donné une nouvelle force, en me prouvant que j'étais

toujours aimée... et il fallait que je ne fusse plus aimée.

Il continua en s'adressant à moi:

--Cela serait incompréhensible de la part de tout autre que moi... Mais

mon caractère est tel, que le venin le plus subtil, le plus rapide,

n'est pas plus mortel que ne l'est mon mépris lorsqu'il atteint mes

affections, si robustes, si vivaces qu'elles soient.

Puis il se leva brusquement:

--Après tout,--dit-il,--l'humanité est l'humanité... pétrie d'or et de

boue. Je devrais avoir pitié de votre égarement en pensant aux qualités

qui le rachètent... Je ne devrais pas jeter au vent de l'oubli et du

néant dix années d'affection sainte et grande... dix années

d'idolâtrie, de culte... Mais je ne le puis pas... je me connais, je

suis absolu en tout: je ne puis voir en vous qu'une divinité ou une

femme vulgaire... Tant que vous avez été élevée sur votre piédestal, je

vous ai adorée... Maintenant vous en descendez honteusement...

maintenant vous êtes comme les autres femmes... Je renie mes adorations

passées.

--Ainsi,--lui dis-je avec amertume,--si je vous avais écouté lorsque

vous me suppliiez d'oublier mes devoirs... le mépris sans doute eût payé

ce sacrifice... Comme en ce moment... vous eussiez renié vos adorations

passées... car alors aussi je serais honteusement descendue de mon

piédestal... Je cède à un penchant légitime... et vous me méprisez...

mais si j'avais cédé à un penchant coupable!...

Cette réflexion parut le frapper; il resta pensif. Puis il s'écria avec

une violence à peine contenue:

--Je vous ai dit, il y a longtemps, que si jamais je doutais de vous...

je douterais de moi... Eh bien! l'heure est venue... je doute de moi et

de tous... Oui... malheur à vous qui avez bouleversé toutes mes notions

du bien et du mal... malheur à vous qui pouvez inspirer l'aversion en

accomplissant un devoir sacré... malheur à vous qui pouvez être

pervertie en obéissant à un amour légitime... oui, je méprise moins

encore l'hypocrisie du vice que votre vertueuse impudeur.

Et il sortit violemment.

C'en était fait... il me méprisait... il me haïssait...

De ce moment mon sacrifice fut entièrement accompli...

Je sentis que son coeur m'échappait... il m'avait fait cruellement

assister à l'agonie, à la mort de son amour et de son estime pour moi;

je n'avais plus aucun doute, son coeur était vide... Qui l'occuperait?

A ce moment une pensée infernale me traversa l'esprit...

--Et Ursule!--m'écriai-je,--si elle allait essayer ses séductions sur

lui? Maintenant qu'il est libre, aigri, maintenant qu'il croit au mal,

puisqu'il doute de moi... ne se trouve-t-il pas dans la seule

disposition d'esprit peut-être où il puisse ressentir la fatale

influence de cette femme?

Et Emma... cette enfant à qui j'ai promis cet amour, et Emma qui meurt

sans cet amour, pourra-t-elle jamais lutter contre Ursule... surtout si

Ursule aime passionnément?

Et moi je renoncerais volontairement à mon amour pour voir cette odieuse

femme... occuper le coeur de M. de Rochegune?

Je l'avoue, les événements s'étaient tellement pressés, que je n'avais

pas songé un instant à l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune au bal

de l'Opéra.

Si cette idée me fût venue... j'aurais peut-être eu la cruauté de

sacrifier Emma plutôt que de risquer de voir Ursule aimée de M. de

Rochegune.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 308 / 355 题