LE RETOUR.

En entrant chez moi, le premier mouvement de M. de Rochegune fut de se

jeter à mes pieds, de prendre mes mains, de les couvrir de larmes de

bonheur... lui, toujours si maître de lui, semblait en proie à une joie

folle. Jamais je n'avais vu ses traits pour ainsi dire éclairés par ce

rayonnement intérieur que donnent les joies immenses et inespérées.

Mes yeux étaient secs, brûlants; j'avais usé mes pleurs, je me sentais

stupide: je ne prévoyais pas ce que j'allais répondre à M. de Rochegune,

lorsqu'il me demanderait compte du renversement subit de ses espérances.

Sa première émotion passée, il me regarda fixement; alors il s'aperçut

seulement des ravages que la douleur avait laissés sur mes traits.

Après m'avoir un instant contemplée avec l'expression de l'intérêt le

plus touchant, il me dit tristement:

--Je le vois... cette résolution vous a coûté beaucoup... je le

conçois... je suis fier d'avoir triomphé dans cette lutte... Oh! par

combien de tendresses je vous ferai oublier ces larmes... les dernières

que vous verserez jamais, Mathilde.

--Je voulais...

--Oh! non,--dit-il en m'interrompant avec la volubilité du bonheur,--ne

me dites rien, ne me parlez pas... laissez-moi vous contempler, vous

admirer avec la jalouse, avec la sauvage convoitise de l'avare pour le

trésor qu'il possède enfin... laissez-moi savourer à longs traits cette

idée... que cette femme qui est là... que cette femme est à moi... que

c'est l'épouse idéale de mes rêves d'enfance et de jeunesse...

Laissez-moi me dire... celle que les hommes, que les événements, que sa

volonté, semblaient à jamais séparer de moi... elle est là... elle

m'appartient... Oh! je ne l'ai pas cru... là-bas... Non, je ne veux le

croire que maintenant, pour que vous ne perdiez rien de l'ivresse que

vous avez causée; et pourtant quelquefois je sentais que la force

irrésistible de notre amour nous vouait au bonheur, que ce n'était plus

qu'une question de temps. Tantôt je craignais vos scrupules; tantôt, au

contraire, je me désespérais. Oh! tenez, ces jours passés loin de

vous... dans cette attente, dans ce doute mortel... ont été affreux...

Vous ne pouvez pas savoir les idées horribles, insensées, qui ont

traversé mon esprit lorsque je pensais que dans quelques jours je

pouvais être réduit à vous dire, Mathilde... adieu... et pour toujours

adieu... Oh! je veux que vous ignoriez ce que j'ai souffert... vous vous

reprocheriez trop de m'avoir rendu malheureux.

--Croyez que j'aurai toujours des remords en pensant aux chagrins que je

vous ai causés,--dis-je machinalement.

--Mais aussi je ne suis pas généreux, Mathilde; je ne vous dis pas que

si dans ma solitude j'ai eu d'affreux jours de doute, j'ai eu aussi de

bien ravissantes espérances... c'est pendant un de ces moments que je me

suis plu, avec un plaisir d'enfant, à faire l'esquisse d'une retraite

délicieuse, que j'ai rêvée pour nous à Castellamare... Puisque vous

aimez tant l'Italie... autour de nous des fleurs, sur notre tête des

arbres séculaires, à nos pieds la mer, à l'horizon le Vésuve... que

dites-vous de ce cadre pour notre amour?

--Mon ami, je...

--Pardon, pardon, Mathilde, je déraisonne, c'est vrai; n'avons-nous pas

mille intérêts plus graves que ceux-ci... mille résolutions à prendre?

que dirons-nous à nos amis? Partirai-je avant ou après vous?... Qui

prendrez-vous pour chaperon dans ce voyage?... Mon Dieu! ma pauvre tête,

si ferme ordinairement, tourne au vent de toutes les félicités

humaines... ce n'est pas ma faute si je suis si étourdi; c'est un

ouragan de bonheur qui me jette ici à vos pieds... Mais, mon Dieu!...

quel air triste, accablé... Mathilde... ne soyez pas aussi folle que

moi, je le veux bien... mais, au moins, que je voie un sourire sur vos

lèvres, un tendre regard dans vos yeux... En vérité, Mathilde... plus je

vous regarde... Mais je ne vous ai jamais vu cet air sombre... presque

sinistre... Qu'avez-vous à m'apprendre?

--Oh! de bien sombres, de bien sinistres choses...

--Je ne vous comprends pas... que peut-il s'être passé?... Votre lettre

ne me disait-elle pas: Venez... venez!...

--Assez, de grâce... Oh! par pitié... ne me rappelez pas cette lettre.

--Que je ne vous rappelle pas cette lettre?... Et pourquoi?...

--Depuis que je vous ai écrit... cette lettre,--répondis-je les yeux

baissés et fuyant son regard,--j'ai vu M. de Lancry.

--Votre mari!... et où cela?

--Chez moi. Ici!

--Ici?... il a osé venir chez vous... Et pourquoi?... Pour quelque

méchanceté nouvelle, sans doute... Mais qu'importe votre mari?... Vous

êtes à tout jamais séparée de lui... Que peut-il être dans notre vie

maintenant?... Vous avez pour lui... la haine et le mépris qu'il

mérite... Que signifie sa venue?... c'est une nouvelle preuve de son

cynisme, voilà tout.

Je me sentais mourir... le moment était venu de frapper un coup

terrible, d'ôter à M. de Rochegune non-seulement tout espoir pour le

présent, mais aussi pour l'avenir; de tuer d'un mot l'amour qu'il avait

pour moi.... sans cela mon sacrifice était inutile.

Pour épouser Emma, il fallait qu'il ne m'aimât plus, qu'il ne conservât

aucun espoir d'être aimé par moi...

O mon Dieu!... je vous implorai; grâce à vous, j'eus du courage...

--Mais, encore une fois, Mathilde,--reprit M. de Rochegune,--qu'importe

la visite de votre mari?... Peut-être vous serez-vous laissé intimider

par ses menaces?...

--Des menaces?... Non... j'aurais mieux aimé qu'il m'eût fait des

menaces.

--Comment?... que voulez-vous dire?

--Il est au contraire venu à moi... tremblant... malheureux... avec des

paroles remplies de repentir, de tendresse...

--Et vous avez pu croire à ce retour hypocrite!... vous avez peut-être

senti s'éveiller en vous quelques scrupules? Vous avez été dupe de cette

comédie?

--Je vous assure que M. de Lancry parlait sincèrement... avec tous les

ménagements, avec tout le respect possible. Il a avoué ses torts passés,

il a mis dans cet aveu tant de généreuse franchise, que, sans l'excuser,

on pourrait peut-être les lui pardonner.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 307 / 355 题