«_Ces dix mille francs sont à vous, si vous vous chargez d'apprendre à
madame de Lancry que mademoiselle Emma de Lostange se meurt d'amour pour
M. le marquis de Rochegune..._»
...Il en est de certaines émotions morales comme de certains faits
physiques: un coup violent vous frappe à la tête, vous renverse; on ne
ressent rien d'abord qu'une profonde commotion... un vertige douloureux
pendant lequel toute pensée s'éteint. Vous tombez en ayant seulement la
vague conscience d'un grand péril...
Il en fut ainsi pour moi de cette foudroyante révélation.
Je reçus au coeur un coup affreux, mes idées se troublèrent dans un
pénible étourdissement; pendant une seconde je ne vis plus rien, je
n'entendis plus rien.
L'appartement était si obscur que le médecin ne s'aperçut pas de
l'altération de mes traits; il continuait de parler:
--Je n'ai pas besoin de vous dire, madame, que les dix mille francs ont
été immédiatement envoyés aux hôpitaux; mais enfin, à des yeux prévenus,
ne pouvais-je pas sembler servir je ne sais quel intérêt mystérieux en
révélant soit à madame de Richeville, soit à vous, madame, un fait ou du
moins une grave présomption que je partageais depuis quelque temps, et
que les raisons que je vous ai dites, madame, m'avaient fait taire
jusqu'à présent!... Encore une fois ma conviction était formée quant au
sentiment que devait éprouver mademoiselle Emma, mais non pas quant à
l'objet de ce sentiment, car je n'ai l'honneur de connaître M. de
Rochegune que de nom. Enfin, madame, vous croirez à la parole d'un
honnête homme: je n'aurais pas reçu ce matin cette étrange
communication, que ce matin j'aurais fait part de mes craintes, ou
plutôt de mes convictions, à madame la duchesse de Richeville, tant
l'état de mademoiselle Emma est alarmant. Maintenant, madame,
croyez-vous que le penchant ignoré ou contrarié qu'éprouve mademoiselle
Emma ait M. de Rochegune pour objet? le voyait-elle souvent?
--Oui, monsieur... il la voyait presque chaque jour...
--Et pensez-vous que M. de Rochegune partage cette affection, ou du
moins qu'il en fut instruit?
--Je ne le pense pas, monsieur... non, je ne le pense pas.
Après un moment de silence je dis tout à coup au docteur d'une voix
altérée et d'un ton solennel:
--Ainsi... cette enfant est en danger de mort... monsieur, et c'est une
passion concentrée qui la tue?
--Je le crois, madame, sur mon honneur je le crois; et s'il reste une
seule chance de salut à cette malheureuse jeune fille... elle est dans
l'espérance qu'on pourrait éveiller en elle en lui disant que son amour
est partagé par M. de Rochegune. Avant tout il faut la sauver...
--Maintenant, monsieur, dans l'intérêt du salut d'Emma... il me reste à
vous demander un service de la plus haute importance...
--Madame, parlez...
--Veuillez me remettre cette lettre, et me donner votre parole de ne
jamais dire à personne... personne... que vous l'avez reçue.
M. Gérard se consulta un instant afin sans doute de ne pas agir
légèrement, et reprit:
--Ma conscience n'a rien à me reprocher, les pauvres profitent des dix
mille francs, la révélation que je vous ai faite est d'accord avec ma
conscience, je ne vois aucun obstacle à vous donner ce billet et la
parole que vous me demandez, madame.
--Je vous remercie, monsieur.
--Songez bien, madame,--me dit le docteur Gérard d'un ton grave,
imposant, en retournant près du lit d'Emma,--songez bien que vous vous
chargez d'une grave responsabilité... les moments sont précieux; je
viens de voir madame la duchesse, elle est hors d'état de s'occuper en
ce moment de sa jeune parente... Le sort de cette jeune fille repose
entièrement sur vous... Si vous avez à lui donner quelque espoir, que
ce soit le plus tôt possible... avec les plus grands ménagements. Son
accès de fièvre a diminué,--ajouta-t-il en lui tâtant le pouls,--elle
s'est un peu assoupie, peut-être le délire aura-t-il cessé... Si alors
elle peut vous entendre, si le cerveau n'est pas encore tout à fait
pris, il reste quelque chance de salut.
--Vous avez raison, monsieur,--lui dis-je avec amertume,--c'est une
grande... bien grande responsabilité que la mienne... terrible en
effet...
Après avoir de nouveau considéré Emma, le docteur me dit:
--Il me semble voir une larme sous ses cils... c'est une preuve de
détente, une faible amélioration... Dès qu'elle pourra vous entendre,
parlez-lui de M. de Rochegune, avec réserve d'abord; vous examinerez
bien attentivement l'effet que ce nom produira sur elle... sur sa
physionomie...
--Oui, monsieur... oui... j'observerai.
--Puis, si vous voyez que ce nom éveille en effet en elle quelque
émotion, si légère qu'elle soit, vous pourrez l'entretenir de l'espoir
de le voir bientôt... est-il ici?
--Non... non, monsieur, il est absent depuis plusieurs jours.
--Et c'est justement depuis plusieurs jours que l'état de mademoiselle
Emma s'est aggravé... Ce départ aura fait éclater cette dernière
crise... Vous pourrez donc parler à mademoiselle Emma du prochain
retour... de M. de Rochegune; lui dire qu'il la reverra avec plaisir...
peut-être même qu'il a deviné ses sentiments et qu'il les partage...
l'important est de la sauver d'abord...
--Sans doute, monsieur... il faut la sauver,--dis-je presque
machinalement.
--Ainsi, par exemple, si vos paroles ramenaient quelque résultat
inespéré, vous pourriez peut-être, pour porter un coup décisif, lui
faire entrevoir l'espérance de se marier avec M. de Rochegune... Encore
une fois, elle est en danger de mort, il s'agit de la sauver... Si cette
union est impossible, on le lui apprendra plus tard, peut-être avec
moins de danger: on n'éprouve pas deux fois des crises pareilles.
--Vous croyez, monsieur?
--Sans aucun doute... Si par miracle elle revenait à la vie, on la
laisserait dans cette confiance jusqu'à son rétablissement,
nécessairement très-prompt. Le bonheur est un si grand sauveur! dans les
maladies morales, il opère souvent des merveilles. Allons, madame, je
n'ose vous dire d'espérer... mais courage... Sans doute votre
responsabilité est grande; mais personne mieux que vous ne peut tenter
cette épreuve, qui exige tant de délicatesse, tant de tact et tant de
dévouement: vous êtes l'amie intime de madame de Richeville, presque la
soeur de cette pauvre enfant; la dernière chance qui la rattache à la
vie ne peut être confiée à des mains plus sûres et plus dévouées... A ce
soir donc, madame, je reviendrai.
Après avoir ordonné quelques prescriptions, il sortit.
Une des femmes de madame de Richeville vint me prévenir que la duchesse
était toujours dans un état nerveux déplorable.
Je lui dis de retourner auprès de sa maîtresse, qu'Emma sommeillait.
Et je restai seule...
Seule avec cette malheureuse jeune fille, qui, dans son innocence, me
portait le coup le plus cruel qui pût m'atteindre...
O mon Dieu, vous le savez, je tombai à genoux auprès de ce lit funèbre,
je vous suppliai avec ferveur de chasser de moi les détestables pensées,
les instincts homicides... oui, homicides... car quelquefois on tue par
la parole ou par le silence, comme on tue avec le fer.
Seigneur, Seigneur! vous à qui rien n'échappe, vous avez alors pu
découvrir dans les plus secrets replis de mon coeur... de ces
ressentiments qui sont déjà presque des crimes...