UNE CONSULTATION.

Quel douloureux spectacle, mon Dieu, s'offrit à ma vue!

Les moindres détails de cette scène sont à jamais gravés dans ma

mémoire. La tenture de la chambre d'Emma était de mousseline blanche,

ainsi que ses rideaux et les draperies de son lit; les volets à demi

fermés ne laissaient parvenir qu'un faible jour dans cet appartement.

C'est à peine si l'on distinguait, au milieu de la blancheur des voiles

qui l'entouraient, le pâle et angélique visage d'Emma, encadré de ses

bandeaux de cheveux blonds un peu humides; ses grands yeux presque sans

regard étaient à demi fermés sous leurs longues paupières qui jetaient

une ombre transparente sur ses joues déjà creusées par la maladie:

quelquefois ses lèvres s'agitaient faiblement; elle tenait ses deux

petites mains croisées sur son sein virginal dans une attitude pleine de

grâce et de modestie.

Je n'avais pas vu Emma depuis deux jours; je fus épouvantée du

changement de ses traits.

Madame de Richeville, agenouillée à son chevet, la serrait dans une

étreinte convulsive et couvrait de larmes et de baisers ses yeux, ses

joues, son front, ses cheveux.

Une de ses femmes, étouffant ses sanglots, était à demi penchée sur le

lit, tenant une tasse à la main.

--Grand Dieu! qu'y a-t-il?--m'écriai-je en courant à madame de

Richeville et m'agenouillant près d'elle.

Elle ne répondit rien et redoubla ses caresses.

Je saisis la main d'Emma, elle était sèche et brûlante; sa respiration

haute semblait pénible, oppressée, et causait surtout les alarmes de

madame de Richeville.

--A-t-on envoyé chercher le médecin?--dis-je tout bas à la femme de

chambre.

--Hélas! non, madame; la crise de mademoiselle a été si brusque que tout

le monde a perdu la tête.

--Donnez-moi cette tasse, et allez tout de suite faire demander M.

Gérard,--lui dis-je.

Cette fille sortit précipitamment.

--Emma... Emma, mon enfant! tu ne m'entends donc pas?... Mon Dieu! tu ne

me vois donc pas?--s'écria madame de Richeville à travers ses

sanglots,--je t'en supplie... bois un peu...

Et se retournant pour prendre la tasse, elle m'aperçut:

--Ah! je vous le disais bien!--murmura-t-elle en me montrant sa fille

d'un regard désespéré...--Perdue... perdue... Je ne lui survivrai

pas!...

--Silence... par pitié pour elle et pour vous, silence!

--Elle ne vous reconnaît plus, elle ne veut rien prendre de ma main...

Cette potion la sauverait peut-être...

Et elle approcha une cuiller des lèvres de la jeune fille, qui détourna

doucement la tête...

--Je vous le disais... elle sait tout... elle me méprise... elle me

hait... O mon Dieu! elle va mourir en maudissant sa mère...

Et, perdant complétement la raison, madame de Richeville se tordit les

bras de désespoir; ses sanglots devinrent convulsifs, puis ils cessèrent

tout à coup; ses larmes s'arrêtèrent, elle s'affaissa sur elle-même et

fut bientôt en proie à une horrible attaque de nerfs.

Je sonnai ses femmes; elles la transportèrent chez elle, et je restai

auprès d'Emma.

Le docteur Gérard arriva presque aussitôt.

Il se fit rendre un compte exact de la nuit, qui avait été très-agitée.

Le matin, Emma s'était un peu assoupie. En se réveillant, elle avait

longtemps regardé madame de Richeville; puis elle avait dit quelques

mots inintelligibles pendant le délire de son accès de fièvre. Cette

crise passée, elle était retombée dans l'état de torpeur,

d'insensibilité où nous la voyions.

M. Gérard s'approcha du lit, considéra quelque temps Emma et écouta sa

respiration avec attention.

J'observai les traits du médecin avec anxiété: ils étaient soucieux et

sombres. Après s'être un moment recueilli, il me dit:

--Madame, je désirerais rester un moment seul avec vous, puisque madame

la duchesse de Richeville n'est malheureusement pas en état de

m'entendre...

Je fis un signe; les deux femmes sortirent.

--Mon Dieu! monsieur,--m'écriai-je,--qu'y a-t-il donc?...

--Le danger est grand... très-grand...

--Au nom du ciel, monsieur... tout espoir est-il donc perdu?

--Je le crains, madame... La science est malheureusement impuissante à

combattre des causes purement morales, qui produisent des réactions

physiques toujours renaissantes. En vain on lutte contre les effets du

mal... lorsque le foyer du mal nous échappe. Aussi... en présence de

l'état si grave de mademoiselle Emma... je dois... il faut...

Voyant l'hésitation de M. Gérard:

--Monsieur,--lui dis-je,--je suis la meilleure amie de madame de

Richeville, j'aime Emma comme une soeur. Je puis répondre à toutes vos

questions...

--Aussi vous ai-je priée, madame, de renvoyer les femmes de madame la

duchesse. Ce que je dois vous dire est tout confidentiel.

Après une nouvelle pause, il continua:

--J'ai donné mes soins à mademoiselle Emma, soit au Sacré-Coeur, soit

ici. Son caractère m'a toujours semblé d'une exaltation concentrée, son

imagination très-vive, son esprit très-impressionnable, sa candeur

profonde... Je ne sais si je me suis trompé.

--Nullement, monsieur;... seulement, avec madame de Richeville et avec

moi, Emma est toujours d'une franchise, d'une expansion pour ainsi dire

involontaire, tant elle est chez elle impérieuse...

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 299 / 355 题