--Mathilde, vous me croyez honnête homme?...
--Mon Dieu!... quel grave début, mon ami!...
--Grave, en effet, bien grave... et il doit l'être.
--Et pourquoi cela?
Après un nouveau silence, il reprit:
--Mathilde, je n'ai jamais menti. Hier je vous ai juré de vous confier
toutes mes pensées... bonnes ou mauvaises... je ne croyais pas devoir
tenir si tôt ce serment...
--En vérité, mon ami, vous m'effrayez presque... quel changement subit!
--Mathilde, ceci me paraît un songe. Expliquer ce que j'éprouve est
impossible... Je cède à je ne sais quel charme fatal qui depuis hier a
bouleversé mes idées les plus arrêtées, mes principes les plus solides;
je ne me reconnais plus... je ne vous reconnais plus vous-même.
--Que dites-vous?
--Depuis hier j'ai vu en vous une femme que je n'avais pas encore vue.
--Je... je.. ne comprends pas,--dis-je en tâchant de sourire,--je ne
sais comment, depuis hier, j'ai pu vous apparaître sous un jour si
différent.
--En vain j'ai voulu m'expliquer la cause de cette transformation, je ne
l'ai pas pu. En vain je me suis demandé pourquoi votre vue m'a causé
hier une émotion que je n'avais jamais ressentie. Votre physionomie
n'était plus la même... Madame de Richeville s'en est aperçue comme moi,
sans doute, car elle vous a dit que jamais vous n'aviez été plus
jolie... Cela était vrai... Votre regard, ordinairement si doux, si
calme et si limpide, était tout à tour brillant ou chargé de trouble et
de langueur; votre voix était plus vibrante, votre teint plus animé,
votre sourire plus éclatant... Penché sur votre épaule, j'ai cru la voir
frissonner sous mon souffle... Vous étiez entourée de je ne sais quelle
atmosphère magnétique qui m'attirait, qui m'enivrait... Non, ce n'est
pas une illusion. Vous étiez, vous êtes maintenant plus belle que vous
ne l'avez jamais été... ou plutôt vous êtes belle d'une beauté de plus.
--Allons, mon ami, vous êtes encore plus poëte que d'habitude; vous
voulez essayer de nouvelles flatteries... Peut-être, hier, étais-je mise
à mon avantage... Voilà tout le mystère de ce changement... Ce qui n'a
pas changé, ce sont les sentiments que vous a voués votre amie... votre
soeur...
--Ma soeur... ma soeur! Je ne vous ai jamais aimée comme une
soeur... je vous l'ai dit... Seulement jusqu'ici j'ai eu du courage,
jusqu'ici j'ai eu de la volonté... jusqu'ici j'ai cru que l'on pouvait
impunément aimer une femme comme vous... jusqu'ici j'ai cru que
l'intimité dans laquelle nous vivions me suffirait, et j'ai cru que la
sublimité d'un amour idéal, que l'admiration qu'il m'inspirait me
raviraient à toute humaine passion... Eh bien, Mathilde, je n'ai plus ce
courage, je n'ai plus ces croyances: serments, voeux, promesses, tout
est oublié... Ma passion, si longtemps comprimée, éclate à la fin...
Mathilde... Mathilde, je l'avoue, il n'y a qu'un lâche... c'est moi...
qu'un coupable... c'est moi; mais au moins pitié, pitié pour un amour
brûlant... insensé... qui égare ma raison!
Je frémis du péril que je courais. En me retraçant ses émotions, M. de
Rochegune me disait les miennes.
Je ne pus vaincre un secret sentiment de bonheur et d'orgueil en me
voyant si follement aimée; mais je rappelai bientôt mon courage: je me
sentis plus forte en voyant M. de Rochegune si faible... Je me dis qu'il
serait beau à moi de remonter cette grande âme à sa hauteur et de me
sauver de moi et de lui. Je ne craignais mon enivrement que s'il le
partageait.
Après un moment de silence, je lui répondis d'un ton affectueux mais
calme et sérieux:
--Pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir d'abord répondu légèrement; vous
me donniez une touchante preuve de confiance en me faisant cet aveu, je
vous en remercie.
Et je lui tendis la main avec dignité. La réserve de mon langage le
frappa; je repris:
--Quoiqu'il y ait sans doute de l'exagération dans ce que vous m'avez
dit, cela ne m'étonne pas, je m'y attendais.
--Vous, Mathilde!
--Oui... mon ami; souvenez-vous de notre conversation d'hier... Ne
m'avez-vous pas dit: «L'intimité dont nous jouissons ne nous est acquise
qu'au prix de nos sacrifices; plus ils seront grands, plus ils nous
seront comptés!»
--Mathilde,--s'écria-t-il avec exaltation,--ne me parlez pas du passé,
un abîme sépare hier d'aujourd'hui!
--Alors donc, mon ami,--lui dis-je en souriant doucement,--alors, comme
la fée de la légende, je jetterai un pont invisible sur cet abîme, je
vous prendrai par la main, et je vous ramènerai dans notre région
céleste, toute rayonnante de pureté, de noblesse et d'honneur, où, comme
par le passé, nos deux âmes planeront encore fières et radieuses de leur
élévation.
Malgré le sourire que j'avais aux lèvres, mon coeur était navré; M. de
Rochegune semblait douloureusement affecté de mes paroles. Il resta
quelque temps silencieux, puis il reprit, avec une tristesse douce,
accablée, presque craintive:
--Vous avez raison, Mathilde; le passé a été tel que vous le retracez.
J'ai eu ces généreuses croyances, ces nobles inspirations; je vous ai
aimée ainsi. Mon caractère était énergique, ma volonté ferme, ma parole
sacrée, mon coeur vaillant et hardi. Par quel phénomène inexplicable
tout a-t-il changé? Je ne le sais... Oui... cela est vrai; hier encore,
je vous le disais, au-dessus du bonheur dont je jouissais près de vous,
je ne voyais que la réalisation du dernier voeu de mon père. Eh bien!
en un jour, mon ambition s'est accrue jusqu'au délire; mais cette
ambition ne m'a pas fait déchoir dans ma propre estime... Elle m'a
élevé...
--Que voulez-vous dire, mon ami? ne serait-ce pas profaner notre amour
que...
Il ne me laissa pas achever, et reprit d'un air grave et pénétré:--Le
profaner... oh! non, Mathilde, non; ne voyez pas dans ce que je vais
vous dire une subtilité sacrilége ou l'hypocrite excuse d'un amour
coupable... Ce ne sont pas seulement les désirs passionnés de la
jeunesse que je vous exprime ici... non, j'exprime encore le voeu le
plus noble que Dieu ait mis au coeur de l'homme, le voeu de ce
bonheur de tous les instants que l'on ne peut goûter que dans la douceur
enchanteresse du foyer domestique. En un mot, vous me comprendrez,
Mathilde; en vous j'adorerais peut-être plus encore l'épouse... que la
maîtresse... Vous êtes à la fois si belle et si sainte... que l'ivresse
que vous inspirez devient chaste et sérieuse... Il suffit de votre
pensée pour tout épurer, pour donner à un amour coupable le but, le
caractère sacré d'une union solennelle...
--Eh bien, mon ami... je vous en conjure au nom de ces sentiments que
vous m'accordez, calmez votre exaltation.
--Non, non! le bonheur dont je jouis près de vous ne me satisfait pas,
parce qu'il est incomplet; ce n'est plus la liberté de vous voir
maintenant que je veux... c'est passer ma vie entière près de vous...
Entendez-vous, Mathilde! oui, je veux entre nous des liens indissolubles
pour vous être à tout jamais enchaîné: je veux tous les droits pour vous
prouver tous les dévouements; tous les bonheurs, pour vous devoir toutes
les reconnaissances!
--Mais jusqu'ici, mon ami, n'avez-vous pas été pour moi plein de
dévouement et de bonté?
--Et! qu'est-ce que cela auprès de cette vie intime, concentrée dans sa
propre félicité, où l'on jouit de tous les dons que Dieu a accumulés sur
ceux qu'il aime, où l'on se repose d'une adoration par une idolâtrie, où
la beauté morale rend plus précieuse encore la beauté physique: car si
Dieu a voulu qu'une belle âme eût une belle enveloppe, c'est pour que
ces deux charmes se confondissent en un seul; les séparer, c'est
outrager la nature!
--Ah! ce langage...
--Contraste avec celui que je tenais hier: soit; mais hier comme
aujourd'hui j'ai parlé vrai.
--Mais ce changement si brusque?
--Il me confond, il m'accable, Mathilde. Pour l'expliquer, il faut avoir
recours à cette vulgaire mais juste comparaison de la goutte d'eau qui
fait enfin déborder la coupe. Les circonstances les plus infimes
décident des événements les plus graves lorsque l'heure est venue... Je
n'en doute pas, demain, un serrement de main, l'accent de votre voix,
eussent fait éclater toutes les violences de cette passion longtemps
comprimée. Hier, en vous parlant de sacrifices, Mathilde, je ne me
servais pas d'un vain terme. Mais l'héroïsme a des bornes. Et puis une
pensée fixe, unique, est maintenant sans cesse présente à mon esprit: ce
serait de vivre avec vous au fond de je ne sais quelle solitude. Pour
vous et pour moi les plaisirs du monde sont une vanité, Mathilde... Ah!
si vous vouliez...--Et il s'interrompit, craignant d'avoir trop dit.
Je ne le comprenais que trop; le même désir m'était déjà venu: il
fallait encore que mes lèvres continuassent de démentir ma pensée. A ces
élans passionnés, dont, malgré moi, je ressentais le choc jusqu'au fond
du coeur, il fallut répondre par de froides, par de sévères paroles...
--En vérité, mon ami,--lui dis-je,--je ne vous reconnais plus... C'est
vous... vous qui me proposez de fouler aux pieds toutes les convenances,
tous les devoirs; de tromper l'amitié, la confiance de nos amis...
Songez-y... de quels sarcasmes le monde ne les poursuivrait-il pas! Les
rendre complices de notre faute, les vouer à d'amères railleries, parce
qu'ils ont une foi aveugle en notre honneur... tenez, soyez franc et
répondez... Si je consentais à fuir avec vous... que penseraient de nous
le prince d'Héricourt, sa femme, qui ont si loyalement protégé notre
amour?...
Cette question interdit M. de Rochegune: il hésita quelques moments de
parler; j'étais désolée de la lui avoir faite, car il me semblait,
hélas! que nous ne pouvions y répondre.
Dans cet entretien, malgré la réserve apparente de mes paroles, je me
sentis plus troublée, plus éprise que jamais... J'étais, hélas! j'ose
l'avouer, peut-être encore plus de l'avis de M. de Rochegune qu'il n'en
était lui-même, mon amour pour lui atteignait son paroxysme; à chaque
instant j'étais sur le point de lui dire: Fuyons...
Il reprit tristement:
--Je n'ai jamais menti, Mathilde... je ne mentirai pas en cette
occasion... Si vous consentiez à me suivre... j'irais trouver le prince
et je lui dirais tout...
--Et quels reproches n'aurait-il pas le droit de vous faire, lui,
lui!...
--Eh! après tout,--s'écria M. de Rochegune avec une impatience
douloureuse,--qu'importent le prince, les jugements du monde!
voulons-nous les braver? En disparaissant de la société, ne nous
condamnons-nous pas; ne renonçons-nous pas à son estime, à son intérêt?
Que veut-on de plus? Ne pouvions-nous pas agir moins noblement, abuser
de cette confiance qu'on nous témoignait, est-il donc si difficile de
tromper des yeux prévenus!
--Ah! vous et moi étions incapables d'une telle infamie!
--Je le sais; aussi aurions-nous le courage de renoncer hardiment à la
haute position que nous nous étions faite; tant que nous y sommes
restés, n'en avons-nous pas été dignes? Une chute houleuse ne nous en
ferait pas démériter; ce serait une renonciation libre, volontaire. A
l'admiration du monde, nous aurions préféré notre bonheur; il n'y a là
ni lâcheté ni trahison... Je le dirais à la face de tous... comme j'ai
dit...
--Hélas! mon ami,--lui dis-je en l'interrompant,--cesserions-nous d'être
coupables en avouant hautement que nous le sommes? Cet aveu ne serait
plus une généreuse audace, mais une grossière effronterie. Ah!
croyez-moi, si nous succombions, il faudrait fuir honteusement et nous
cacher comme des criminels.
--Oh! vienne ce jour bienheureux, Mathilde, et jamais mon front n'aura
été plus fier... plus justement fier!
--Pouvez-vous parler ainsi! et la honte... et le déshonneur pour moi?
--Le déshonneur! n'êtes-vous pas libre? Le monde n'a-t-il pas lui-même
prononcé une sorte de divorce moral entre vous et votre mari? Votre
position peut-elle être comparée à celle d'aucune autre femme?
--Oui, aujourd'hui, à cette heure encore, je ne puis être comparée à
personne; mais que j'oublie mes devoirs, et demain je serai, comme tant
d'autres, une femme qui se venge des tromperies de son mari en le
trompant à son tour. Bien plus, après avoir eu l'insolente audace de me
poser en femme supérieure aux faiblesses humaines, je serai renversée de
cet orgueilleux piédestal au milieu des mépris universels...
--Et où vous atteindront-ils, ces mépris? Venez... oh! venez, Mathilde,
mon amour vous en défendra... le bonheur vous vengera... Qui vit pour le
monde et par le monde peut le redouter; qui vit par soi et pour soi dans
la retraite le dédaigne et le brave. Amis, orgueil, ambition, devoir,
j'ai tout oublié; je ne vis que pour une seule pensée, que pour un seul
désir... vous, vous, toujours vous.
--Mais votre carrière, mais votre avenir, mais tant d'infortunés qui
n'existent que par vous, mais votre pays, auquel votre voix est si
souvent utile?
M. de Rochegune haussa les épaules.--Rêveries creuses et sonores,
stériles utopies que toute cette vaine politique. Quant à mes
malheureux, c'est différent: du fond de cette retraite nous veillerons
sur eux, nous serons leur mystérieuse Providence; ils n'y perdront
rien... Est-ce qu'un amour comme le nôtre ne suffirait pas à nous rendre
généreux et bienfaisants si nous ne l'étions déjà?... Vous me regardez
avec surprise, Mathilde... vous êtes étonnée de m'entendre parler
ainsi, moi naguère si jaloux de ce que je dédaigne aujourd'hui... Moi
aussi je m'étonne et je m'en réjouis...
--Que dites-vous?
--Oui, ce brusque changement dans mes idées me prouve que votre
influence sur moi augmente encore.
--Autrefois j'étais fière de cette influence, elle vous inspirait les
plus nobles actions; aujourd'hui j'en rougis, elle ne vous inspire que
des résolutions indignes de vous.
--Et qui vous dit cela? et qui vous dit que de nos tumultueuses passions
ne sortiront pas quelques grands exemples, quelque dévouement sublime?
Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais ce n'est pas en vain que
Dieu nous a rapprochés. Oui, notre chute apparente doit cacher quelque
résurrection magnifique; deux âmes comme les nôtres ne peuvent se
rencontrer dans un véritable, éclatant et profond amour, sans laisser
après elles quelque souvenir de majesté; oui, une voix, qui ne m'a
jamais trompé, me dit que, malgré les reproches, l'éloignement peut-être
momentané de nos amis, ils nous reviendront, par la force des
événements, plus dévoués que jamais, parce que jamais nous n'aurons été
plus dignes d'eux...
--Comment?
--Je ne sais, mais j'en suis sûr; encore une fois, Mathilde, je vous dis
que quoi qu'il paraisse, cet amour est noble et grand s'il en fut
jamais; je vous dis que l'avenir le prouvera.
L'accent, la physionomie de M. de Rochegune exprimaient tant de foi dans
ce qu'il disait, je me sentais aussi moi-même si fatalement persuadée
que notre amour devait avoir de brillantes destinées, que malgré ma
résolution de rester froide et réservée, je ne pus résister à un
mouvement d'entraînement, et je m'écriai:
--Oui, oui, je vous crois, ce que vous dites là, je le sens, il me
semble que vous traduisez les plus secrets mouvements de mon coeur!
--Mathilde!...--s'écria-t-il en tombant à mes genoux et en prenant mes
mains dans les siennes avec un mouvement d'adoration passionnée,--oh!
venez... Fuyons alors... Venez... venez... mon amie, ma soeur, ma
maîtresse, ma femme...
Ces mots, les regards enivrés de M. de Rochegune, tout me rappela à
moi-même; je me levai brusquement...
--Mathilde,--s'écria-t-il en cachant son visage dans ses
mains,--pardonnez-moi... je suis insensé!
Quelques minutes me suffirent pour calmer mon émotion. Je lui dis le
plus froidement qu'il me fut possible:
--Vous êtes insensé en effet de croire que je m'exposerai jamais à
rougir de vous et de moi.
Il jeta sur moi un regard désolé; puis il s'écria d'un ton déchirant:
--Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime... Et il pleura.
Je l'avoue, ô mon Dieu! si j'eus la force de ne pas le détromper, de ne
pas lui dire que je partageais sa folle passion... ses idées justes ou
injustes, élevées ou coupables, c'est qu'en ce moment même je prenais la
résolution de fuir avec lui si, après une dernière et courageuse
épreuve, je ne pouvais vaincre ce funeste entraînement.
Pour me réserver toute liberté d'agir, je devais alors lui ôter tout
espoir et le rendre ainsi à son insu mon auxiliaire dans la lutte
suprême que je voulais tenter.
--Je ne vous aime pas?--lui dis-je.--Pouvez-vous me faire ce cruel
reproche! N'est-ce pas parce que je vous aime tendrement que j'ai le
courage de vous épargner, ainsi qu'à moi, des remords éternels?
Il se leva et se mit à marcher avec agitation en essuyant ses yeux.
Je fus mise encore à une rude épreuve. Quelques boucles de sa chevelure
s'étant dérangées, je vis à son front la cicatrice de la blessure qu'il
avait autrefois reçue en venant savoir de mes nouvelles, lorsqu'il était
tombé dans un guet-apens que lui avait tendu M. Lugarto.
La vue de cette cicatrice, en me rappelant depuis combien d'années
durait le dévouement de M. de Rochegune, fit que ma résolution de lui
cacher ce que j'éprouvais me devint plus pénible encore.
Il s'arrêta tout à coup devant moi et me dit:
--Mathilde, croyez-vous qu'il me soit possible de cacher aux yeux de nos
amis les émotions qui m'agitent?
--Je crois qu'en réfléchissant aux suites cruelles que...
Il m'interrompit:
--La réflexion, la volonté sont,--dit-il,--impuissantes à contenir, à
dissimuler un sentiment aussi violent... A chaque instant d'ailleurs ne
remarquera-t-on pas entre nous une contrainte, une réserve affectée, qui
ne contrastera que trop avec notre abandon habituel?
--Peut-être... mon ami, et en vous observant bien... Et puis laissez-moi
espérer... que cette exaltation passagère se calmera, que vous, si
courageux, vous vaincrez ce fol enivrement.
--C'est parce que mon caractère était ferme et courageux, Mathilde, que
je sens mieux encore l'irrésistible puissance du sentiment qui me
domine... mais c'est aussi parce que je suis ferme et courageux...
Puis il hésita.
--Parlez, mon ami... parlez...
--Eh bien! c'est parce que je suis courageux que j'aurai la force de
prendre le seul parti qui puisse nous sauver tous deux!
Puis, les lèvres contractées par le désespoir, il dit d'une voix
altérée:
--J'aurai la force de vous quitter.
Ce coup était si terrible, j'y étais si peu préparée, que je m'écriai en
joignant les mains:
--Me quitter! mais c'est impossible!... Mon Dieu!... vous n'y pensez
pas!
--Mais que voulez-vous donc que je fasse, alors, malheureuse femme?...
Cesser de vous voir, c'est éveiller mille soupçons, provoquer les
questions de nos amis, qui seront d'autant plus pressantes que nous ne
devons avoir rien à cacher... Vivre auprès de vous comme autrefois, je
vous dis que cela m'est impossible. Je prétexterai donc un voyage; je
partirai.
--Vous ne partirez pas... je ne le veux pas... Je vous aime, moi... j'ai
mis en vous tout l'espoir... tout l'avenir de ma vie. Il est impossible
que vous m'abandonniez ainsi! vous n'aurez pas cette cruauté!
--Mais que faire alors? que résoudre?
--Je ne sais... mais, au nom du ciel... par la mémoire de votre père...
ne me quittez pas... Je n'y pourrais pas survivre... J'ai été déjà si
malheureuse... mon Dieu! que je n'aurai plus la force d'endurer de
nouvelles douleurs.
--Écoutez, Mathilde... Vous ne me croyez pas capable de vous menacer de
mon départ pour vous forcer à me suivre... Je ne parle, je n'agis jamais
légèrement... Après avoir tout considéré, je vois qu'il ne me reste qu'à
partir... Je partirai donc... Que Dieu me soit en aide!
--Ciel! vous m'épouvantez,--m'écriai-je, frappée de la sinistre
expression de ses traits.
Il me comprit et me répondit:
--J'ai sur le suicide des idées qui ne changeront jamais: c'est une
lâcheté..... Je ne serai jamais lâche... C'est parce que je ne pourrai
pas me tuer, que je serai désormais le plus misérable des hommes.
Et il cacha encore sa figure dans ses mains en sanglotant.
Vaincue par ses larmes, j'allais tout lui avouer, renoncer à une
dernière lutte, lui dire combien je l'adorais, lorsqu'après un moment de
silence il releva la tête et me dit:
--Après tout, nous sommes des insensés de vouloir décider en une heure
du destin de toute notre vie entière... Mathilde... pas un mot de
plus... Nous sommes sous le coup d'impressions trop vives pour continuer
cet entretien. Je pars aujourd'hui; je reviendrai dans quinze jours avec
les mêmes idées que j'emporte... je vous en préviens... Mais vous...
vous aurez eu le loisir de réfléchir mûrement à la proposition que je
vous ai faite. Je reviendrai donc pour vous consacrer ma vie tout
entière ou pour vous dire un éternel adieu. Je ne vous écrirai pas... je
vous laisserai seule à vous-même. Tout mon espoir est que le passé vous
parlera de moi... et que l'avenir... vous parlera pour moi...
Puis, me tendant la main avec une triste solennité, il me dit d'une voix
profondément émue:
--Dans quinze jours...
Je serrai sa main en répétant:
--Dans quinze jours.
Il me quitta.