L'on s'étonne peut-être de ce qu'alors je raisonnais comme si j'eusse
été déjà coupable. C'est que je prévoyais que si M. de Rochegune était
aussi faible que moi, je n'aurais pas la force de résister à mon
penchant.
A ce moment donc les conséquences morales de cette faute _vénielle_
étaient les mêmes; je faisais peu de différence entre la certitude de la
commettre et le remords de l'avoir commise.
Je ne pouvais plus compter que sur la délicatesse, que sur l'honneur de
M. de Rochegune; je ne songeai donc qu'à lui cacher à tout prix ce que
j'éprouvais... Si j'étais devinée, j'étais perdue.
Je m'attendais à voir M. de Rochegune le lendemain de ce concert.
Il vint en effet sur les deux heures, et me pria de faire fermer ma
porte.
Je le trouvai pâle, triste, accablé; ses traits avaient une expression
de langueur touchante que je ne lui avais jamais vue.
Il s'agissait pour moi d'un moment décisif; ma destinée tout entière
allait dépendre de ma résolution.
Je rassemblai toutes mes forces, j'appelai à mon aide toute la
dissimulation dont j'étais capable, afin de composer mon visage et de
paraître insouciante et gaie.
Je me hâtai de dire presque étourdiment à M. de Rochegune:
--Vous m'avez trouvée bien maussade hier matin, n'est-ce pas? Après vous
avoir demandé votre bras pour sortir, je vous ai renvoyé; avouez que je
suis horriblement capricieuse!