Il est impossible de dire la puissance électrique de ce regard, qui
remua jusqu'aux dernières fibres de mon coeur... Dans un espace qui
échappe à la pensée, je ressentis des enivrements, des défaillances, des
extases, des épouvantes qui m'arrachèrent au présent, au passé, à
l'avenir... Enfin dans ce regard d'une seconde qui répondait au mien...
je vis s'allumer tout à coup les feux de la passion la plus ardente...
Le concert continua.
M. de Rochegune retomba comme accablé en appuyant son front dans ses
deux mains. Plusieurs fois je détournai un peu la tête pour
l'apercevoir; il était toujours dans la même position.
Le concert terminé, on convint de prendre le thé chez moi. J'y invitai
quelques personnes de notre société que je rencontrai au concert.
Je revenais en voiture avec madame de Richeville, Emma et M. de
Rochegune. Celui-ci fut taciturne, préoccupé.
Je demandai à Emma si la musique lui avait fait plaisir.
--Non, elle m'a fait mal... J'ai beaucoup souffert,--me dit-elle
doucement;--j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas pleurer: il m'a
semblé que les chants se transformaient pour moi en une harmonie d'une
tristesse navrante.
Nous arrivâmes chez moi.
En passant devant une glace, je fus frappée de l'expression de mon
visage. Pourquoi n'avouerais-je pas cette lueur de vanité?
Ainsi que me l'avait dit madame de Richeville, je me trouvais beaucoup
plus jolie qu'à l'ordinaire... Je me souviens que je portais une robe de
moire bleu de ciel très-pâle, garnie de dentelles et de noeuds de
rubans roses; des camélias de la même couleur étaient placés dans mes
cheveux blonds, dont les longues boucles descendaient presque sur mes
épaules.
Fendant ce moment rapide où je me contemplai avec une sorte de
complaisance, il me sembla que ma taille était plus souple, mes yeux
plus brillants, mon teint plus transparent, mes lèvres plus vermeilles,
ma démarche plus décidée; je me sentais comme animée, dominée par une
force supérieure: c'étaient en moi des rayonnements, des espérances de
bonheur qui arrivaient à l'idéal lorsque je rencontrais le regard
amoureux et inquiet de M. de Rochegune.
Je me plaisais à admirer sa noble physionomie si mâle et si hardie; je
m'étonnais de n'avoir pas jusqu'alors assez remarqué combien il était
beau de cette beauté fière qui est aux hommes ce que la grâce est aux
femmes; chacun de ses regards m'arrivait au coeur et me bouleversait.
Oh! non, non, je ne pouvais plus me tromper, cette fatale
expérimentation me dévoila toute l'étendue, toute la profondeur de ce
ressentiment passionné.
Cette soirée passa comme un songe; chose singulière! malgré mes
préoccupations, je fis à merveille les honneurs de chez moi; en me
quittant, madame de Richeville m'embrassa et me dit:
--Je vais vous répéter pour votre esprit ce que je vous ai dit pour
votre visage, il n'a jamais été plus charmant que ce soir.
Malgré ma tendre affection pour madame de Richeville, je désirais de la
voir sortir, je sentais la force factice qui m'avait jusqu'alors
soutenue m'abandonner.
A peine la duchesse m'avait-elle quittée, qu'épuisée par les émotions de
la journée, je me sentis défaillir; bientôt je tombai presque sans
connaissance entre les bras de ma pauvre Blondeau.
L'épreuve que j'avais voulu tenter ne me laissa aucun doute. L'amour
pur, héroïque, était un rêve, une chimère...
Ma faiblesse, l'ardeur de la jeunesse avaient-elles fait évanouir ces
admirables illusions? ou bien un tel amour est-il une de ces dangereuses
utopies, un de ces funestes mirages qui cachent un abîme? Je ne
savais...
D'autres femmes que moi avaient-elles su garder un juste et prudent
équilibre entre la froideur et l'entraînement? Était-il des caractères
assez fermes des vertus assez hautes, pour étouffer jusqu'au timide et
secret désir? Je l'ignore...
L'amour platonique enfin était-il possible entre deux jeunes gens qui
s'aiment avec tous les chaleureux instincts de leur âge? Je l'espérais,
je le croyais; j'aimais mieux douter de moi que de douter des autres et
de porter atteinte à une idéalité morale et consolante...
Ce qui m'effrayait, c'était la rapidité avec laquelle les mauvaises
idées envahissaient mon âme; c'était de voir quels pâles reflets elles
jetaient déjà sur le calme attachement qui, la veille encore, suffisait
à mon coeur.
Alors comme il me semblait terne et glacé! avec quelle barbare
ingratitude je dédaignais déjà les jours passés où j'avais goûté de si
nobles jouissances!
Ce brusque changement était et est encore un problème pour moi.
J'aurais oublié mes devoirs pour M. de Rochegune,--me disais-je, que ses
paroles ne seraient pas plus tendres, ses prévenances plus charmantes,
ses soins plus délicats, ses empressements plus vifs.
Y aurait-il donc dans une faute, dans les remords qu'elle cause un
attrait fatal? Y aurait-il dans les violentes agitations d'une
conscience troublée une sorte de charme cruel et irrésistible? Ou bien
enfin croyons-nous n'avoir absolument prouvé notre amour qu'en lui
faisant le plus douloureux des sacrifices... celui de notre vertu, celui
du repos de notre vie entière?
* * * * *
J'étais encore amèrement humiliée en pensant que notre affection était
peut-être profanée par moi seule, que M. de Rochegune aurait assez de
volonté, assez de raison pour dompter ses passions, pour préférer un
bonheur pur et durable aux angoisses d'un amour coupable et sans doute
éphémère et méprisable.
Oui, méprisable, oui, éphémère... car la conscience d'une première faute
a cela d'horrible, qu'elle fait germer le doute et la défiance de soi.
On a failli une fois aux résolutions les plus nobles, pourquoi n'y
faillirait-on pas de nouveau?
On a cru d'abord à la domination de l'âme sur les sens, l'on s'est
trompé... pourquoi ne se tromperait-on pas aussi sur la durée, sur la
constance de l'amour qu'on éprouve?
Oh! encore une fois, il n'y a rien de plus horrible que l'idée de cette
dégradation successive, pour ainsi dire logique, qu'une première
déviation de la vertu doit fatalement entraîner.