LE CONCERT.

Emma s'approcha de madame de Richeville, qui la baisa au front... puis,

selon son habitude, après avoir embrassé sa mère, elle vint vers moi;

mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une réflexion subite; son

charmant visage et son cou d'albâtre se colorèrent d'un rose vif; elle

attacha un moment sur moi ses grands yeux avec une expression

indéfinissable, puis les abaissa sous leurs longues paupières, tandis

que sa figure se nuançait d'un carmin plus vif encore.

Sa mère me fit un signe comme pour me dire d'examiner Emma.

Celle-ci, après un moment de silence, posa ses deux mains sur son

coeur, et dit avec un accent de candeur charmante:

--Mon Dieu! comme mon coeur bat encore...--et elle ajouta en regardant

sa mère:

--Je ne sais pourquoi je ne puis maintenant m'empêcher de rougir en

voyant madame de Lancry; je me sens si émue que j'hésite un moment avant

que de l'embrasser.

Et, comme si elle eût triomphé d'une lutte intérieure, qui se peignit

par une sorte de contraction de ses traits, elle me sauta au cou en me

disant avec une grâce enchanteresse:

--Ah! heureusement cela passe... mais pendant un moment cela fait bien

mal.

Madame de Richeville me jeta un nouveau coup d'oeil, et dit à Emma:

--Mais enfin, mon enfant, qu'éprouvez-vous? pourquoi ce mouvement?

--Je ne sais,--reprit-elle en secouant sa jolie tête d'un air

d'innocence angélique;--j'arrive toute joyeuse; mais tout à coup, à

l'aspect de madame de Lancry, mon coeur bat, se serre douloureusement...

Mais cette impression s'évanouit bien vite, et tout mon bonheur revient

en l'embrassant.

Et Emma m'embrassa de nouveau.

--Et depuis quand, chère enfant, éprouvez-vous cela?--lui dis-je en

pressant ses mains dans les miennes.

--Je ne sais; cela est venu peu à peu. Et ce que je ne comprends pas,

c'est que chaque jour ma peine et mon plaisir augmentent. Et encore,

non,--ajouta-t-elle en ayant l'air de s'interroger,--non... c'est plus

que du plaisir que j'éprouve après l'instant de peine que votre présence

m'a causée...

--Qu'est-ce donc?--lui demanda sa mère comme moi intéressée au dernier

point.

--C'est,--dit-elle en hésitant,--c'est comme la conscience d'une bonne

action que j'aurais faite... c'est comme si j'avais triomphé d'une

méchante pensée.

--Mais cette pensée méchante... quelle est-elle? lui dis-je.

--Je ne sais, je crois que je n'en ai jamais eu,--me

répondit-elle;--mais il me semble que cela doit faire le même mal.

Madame de Richeville et moi nous nous regardâmes en silence.

On annonça successivement madame de Semur, le duc et la duchesse de

Grandval.

La conversation se généralisa, on n'attendait plus que M. de Rochegune.

Il arriva bientôt.

Après avoir serré la main de madame de Richeville, il vint à moi;

involontairement et contre mon habitude, mon premier mouvement fut de

refuser la main qu'il me tendait. Voyant son étonnement, je me hâtai de

la lui donner...

Je ne sais s'il la trouva brûlante ou glacée, je ne sais s'il s'aperçut

de ma rougeur et du léger tressaillement qui m'agitait, je ne sais s'il

devina l'émotion dont j'étais navrée; mais il garda ma main dans la

sienne une seconde de plus peut-être qu'il n'était convenable de la

garder, je la retirai brusquement.

--Comment vous trouvez-vous? votre migraine est-elle passée?--me dit-il

avec intérêt.

--Je vous remercie mille fois, _monsieur_; je souffre toujours un peu.

Ma réponse causa un nouvel étonnement à M. de Rochegune; notre

familiarité était si ouvertement avouée dans le très-petit cercle de

madame de Richeville, que je ne lui disais jamais _monsieur_. Il ne me

disait non plus jamais _madame_.

Pour la première fois, je fus confuse de cette preuve d'intimité. On

annonça à la duchesse qu'elle était servie; M. de Grandval offrit son

bras à madame de Richeville, comme étant plus âgé que M. de Rochegune;

celui-ci m'offrit le sien, je lui dis tout bas presque d'un ton de

reproche:

--Et madame de Semur?

Il était trop tard; madame de Semur, passant devant nous, avait pris

gaiement le bras d'Emma.

Maintenant que je me rappelle une à une toutes ces maladresses, ou

plutôt tous ces aveux involontaires, je ne puis que les attribuer à mon

trouble cruel, à mon manque absolu de dissimulation. Sans me croire

coupable, j'avais déjà perdu la sérénité de ma conscience; je répugnais

à jouir des doux priviléges dont je me sentais alors moins digne.

Si la réflexion ne m'eût pas bien vite convaincue de la portée de mes

imprudences, l'expression des traits de M. de Rochegune, l'inflexion de

sa voix (il était placé à côté de moi à table), m'en eussent avertie.

--Mon Dieu, qu'avez-vous donc depuis tantôt?--me dit-il d'un ton doux et

triste...

Ces paroles me rappelant à moi-même, pour la première fois je compris la

nécessité de feindre; à tout hasard, quitte à trouver plus tard le moyen

de justifier ma réponse, je répondis en souriant à M. de Rochegune:

--Je n'ai rien, c'est un enfantillage que je vous expliquerai; et puis

je souffre encore un peu de ma migraine, mais je sens que cela va se

passer...

Rassuré par ces mots, M. de Rochegune se mêla à la conversation avec son

entrain ordinaire; je me remis tout à fait.

Ce qui me parut seulement singulier, ce fut de rencontrer plusieurs fois

le regard d'Emma qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de ma pensée.

D'abord, je soutins ce regard en souriant; mais sa physionomie resta

impassible comme un masque de marbre, et son coup d'oeil devint d'une

fixité si pénétrante, que je finis par en ressentir du malaise et par

l'éviter.

Je fus sur le point de faiblir encore, croyant follement qu'Emma

devinait les pensées qui m'agitaient; mais par un nouvel effort, par un

nouvel élan de volonté, je m'élevai au-dessus de ces préoccupations.

Puis, à ce mouvement de contrainte succéda je ne sais quel entraînement

auquel je ne pus résister: au lieu d'avoir honte de l'émotion que

j'éprouvais auprès de M. de Rochegune, je m'y livrai aveuglément, et je

sentis sur mes joues une légère chaleur fébrile; ma réserve se dissipa

complétement, je devins très-causante, et plusieurs fois madame de

Richeville et nos amis s'exclamèrent sur ma gaieté, qui m'étonnait

moi-même.

Le dîner fut très-amusant. Presque aussitôt nous partîmes pour le

concert; j'acceptai, cette fois, très-bravement le bras de M. de

Rochegune.

Je pris une résolution violente, je voulais faire une épreuve décisive

pendant cette soirée tout entière passée auprès de M. de Rochegune; je

ne changeai rien à mes habitudes de familiarité. Je ne voulais me

refuser à aucune des nouvelles impressions que je pourrais éprouver près

de lui.

Une fois bien convaincue que mes craintes étaient fondées, je prendrais

fermement une détermination.

Nous arrivâmes au concert.

J'étais placée au premier rang, entre madame de Richeville et madame de

Grandval; les hommes de notre société étaient derrière nous.

Je ne sais si mes émotions, combattues, refoulées, jointes à l'espèce

d'irritation nerveuse dans laquelle je me trouvais, me prédisposèrent

mieux que jamais aux jouissances de la musique; mais j'éprouvai

d'ineffables ravissements, et mon âme enivrée se noya dans les flots

d'harmonie qui me transportaient.

Je me souviens surtout d'un moment où, par une bizarre coïncidence, tout

concourut à m'exalter encore.

Rubini chantait délicieusement son air de _la Somnambule_; madame de

Richeville, par un mouvement d'admiration involontaire, m'avait saisi la

main en me disant:

--Mon Dieu! que cela est sublime!...

Derrière moi était placé M. de Rochegune. Il s'était un peu avancé pour

mieux entendre Rubini; son souffle léger effleurait mon épaule nue et

courait dans les boucles de mes cheveux, que je sentais tressaillir...

enfin, en écoutant ces chants si adorablement passionnés, j'aspirais le

parfum pénétrant d'un magnifique bouquet de roses et de stéphanotis,

don chéri d'une main bien chère.

Non, non, de ma vie je n'oublierai ce moment de bonheur si complet...

Avoir à ses côtés sa meilleure amie, sentir près de soi l'homme que l'on

adore, être bercée par des accents enchanteurs en s'enivrant de la

senteur embaumée des fleurs qu'un amant vous a données... n'est-ce pas

absorber l'ivresse du plaisir par tous les sens?

Je ne reculerai devant aucun aveu, je l'ai dit:

Je reconnus avec une sorte de voluptueuse angoisse que jusqu'alors je

n'avais rien ressenti de semblable. Jamais la présence de M. de

Rochegune ne m'avait aussi violemment agitée, aussi délicieusement émue.

Je reconnus enfin que le changement qui s'était opéré dans mon amour,

changement si coupable qu'il fût, donnait à toutes mes impressions,

naguère si douces et si sereines, je ne sais quel mordant à la fois amer

et brûlant qui me charmait et m'épouvantait à la fois...

Enfin à ce moment, moi toujours si peu glorieuse, je me sentis

orgueilleusement belle. Il fallut que ma physionomie me trahît, car,

après le morceau de Rubini, m'étant, ainsi que madame de Richeville

retournée du côté de M. de Rochegune, la duchesse me contempla un

instant en silence, puis elle dit à voix basse à notre ami:

--Mais regardez donc Mathilde... jamais je ne l'ai vue aussi jolie.

Lui, attacha ses yeux sur les miens d'un air à la fois étonné... ravi;

il tressaillit légèrement et par un signe de tête expressif témoigna

qu'il partageait l'admiration de madame de Richeville.

--Vraiment!--dis-je tout bas à celle-ci,--vous me trouvez jolie?... Eh

bien! je serais ravie que cela fût, ajoutai-je en regardant fixement M.

de Rochegune;--je n'aurais jamais été plus heureuse d'être belle.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 282 / 355 题