M. de Rochegune attribua cette exclamation à une autre cause.

--Cela vous semble étrange, Mathilde; mais vous oubliez que la nuit de

jeudi à vendredi était la nuit de la mi-carême. Je trouvai ce

rendez-vous assez bizarre: mon premier mouvement fut de n'y pas aller;

mais je me ravisai en réfléchissant qu'après tout une véritable

infortune n'osait peut-être se révéler à moi qu'à l'abri de ce masque de

fête: j'oubliais de vous dire qu'on devait m'attendre devant l'horloge

depuis minuit jusqu'à quatre heures du matin. Cette preuve de patience

opiniâtre confirma presque mes soupçons. J'allai donc à ce bal;

malheureusement pour ce rendez-vous, je fus pris en entrant par madame

de Longpré, que je ne reconnus qu'au bout d'un quart d'heure de

conversation; puis par une autre femme très-gaie, très-moqueuse, que je

n'ai pu reconnaître, et dont le babil m'aurait beaucoup amusé, si je

n'avais pas songé que peut-être j'étais attendu avec anxiété; enfin

j'arrivai devant l'horloge; deux heures et demie sonnaient.

--Eh bien?...--dis-je à M. de Rochegune en tâchant de sourire pour

cacher mon anxiété.

--Eh bien! je vis debout, au pied de l'horloge, une femme en domino de

satin noir. Sa tête était baissée sur sa poitrine. Sans doute, absorbée

par une méditation profonde, elle ne m'aperçut pas. Voulant voir si

cette personne était bien celle que je devais rencontrer, je m'approchai

d'elle et lui dis:--«Si vous attendez quelqu'un, madame, celui-là est à

la fois bien heureux et bien coupable.»--Mon domino tressaillit, releva

vivement la tête, et me dit d'une voix émue:--_Monsieur, je vous en

prie, sortons du foyer_.--Il y avait beaucoup de monde; nous restâmes

quelques minutes avant de pouvoir traverser une foule épaisse dont les

oscillations me rapprochèrent parfois assez de cette femme inconnue pour

que, lui donnant le bras, je pusse sentir son coeur battre avec une

force qui décelait une violente agitation.

--Et cette femme était-elle grande?

--Un peu plus grande que vous, Mathilde, très-mince, et elle me parut

avoir une taille charmante. Pour échapper à la foule, nous montâmes dans

le corridor des secondes loges. Cette femme était toute tremblante. Je

lui proposai de s'asseoir.--_Non, non_,--s'écria-t-elle d'une voix émue,

en me serrant le bras avec un tressaillement convulsif,--_c'est la

première fois que je puis m'appuyer sur ce noble bras... ce sera aussi

la dernière... Marchons, je vous en prie, marchons..._

--Mais enfin cette femme, que vous dit-elle, que voulait-elle?

--Me parler de vous.

--De moi?

--Avec une admiration profonde.

--Elle voulait vous parler de moi, de moi, de moi?--m'écriai-je,

toujours persuadée que ce domino mystérieux n'était autre qu'Ursule.

--Oui, me parler de vous, Mathilde, et dans des termes que je lui

enviais. Jamais votre coeur, votre esprit, vos malheurs, n'ont été

appréciés, n'ont été vantés avec une éloquence plus touchante. J'étais

dans le ravissement en écoutant cette femme inconnue; j'étais séduit par

l'admiration passionnée avec laquelle elle me parlait de notre amour, de

notre bonheur. Vraiment, Mathilde, pour comprendre l'élévation de ces

sentiments, il fallait qu'elle fût presque capable de les éprouver...

--Vous croyez, mon ami?...

--Je n'en doute pas. Que vous dirai-je? une fois cet entretien commencé,

pour ainsi dire, sous l'invocation, sous le charme de votre nom, je vis

avec chagrin arriver le moment de le terminer. Jamais je n'ai rencontré

un esprit plus vif, plus prompt, plus incisif. Après l'admiration de

notre amour vinrent les sarcasmes contre les gens qui l'enviaient. Ou je

me trompe beaucoup, ou cette femme est douée d'un caractère d'une rare

énergie, car, par un étrange contraste, autant, lorsqu'il était question

de vous et de moi, sa voix était douce, pénétrante, autant elle était

impérieuse et âpre lorsqu'il s'agissait de nos ennemis ou de nos

envieux. Je n'oublierai de ma vie le portrait qu'elle a fait de votre

mari et de votre infernale cousine.

--Elle vous a parlé d'Ursule?... m'écriai-je.

--Oh! bien longuement, et avec quelle verve d'indignation! avec quel

mépris! Elle et M. de Lancry ont été immolés sans pitié. Votre cousine

a peut-être encore été plus maltraitée que votre mari; notre amie

inconnue semblait prendre une joie cruelle à flétrir la honteuse

conduite de cette femme. Son esprit satirique s'est aussi cruellement

exercé sur mademoiselle de Maran, et tout cela avec un entrain, un

brillant, une puissance qui me confondaient... Autrefois, et c'est là

que j'en veux arriver, Mathilde, autrefois j'aurais eu la tête tournée

de cette inconnue, j'aurais été fou de cet esprit audacieux, presque

cynique lorsqu'il s'agissait d'attaquer le vice et la bassesse, rempli

de charme et de sensibilité lorsqu'il voulait louer ce qui était noble

et beau. Eh bien! ces contrastes si remarquables dans cette femme m'ont

beaucoup frappé dans le moment, mais ils m'ont laissé depuis fort peu

curieux et fort indifférent, tandis qu'autrefois, je vous le répète,

j'aurais tout fait pour pénétrer le caractère réel de cette créature

mystérieuse... Mais c'est tout simple, Mathilde, tout ce qui n'est pas

vous m'est antipathique; vous m'avez rendu très-difficile; vous avez, si

cela peut se dire, épuré, divinisé mon goût et mon coeur. Oui, à cette

heure, je suis comme ces fanatiques de l'art qui ne peuvent détourner

leurs yeux du type auguste et idéal que nous a légué l'antiquité; une

fois arrivé à cette religion du beau, une fois habitué à le contempler

dans sa majestueuse sérénité, à l'adorer dans sa grandeur, à l'aimer

dans sa simplicité, on prend en dégoût, en aversion, la fantaisie, le

caprice, le joli, le maniéré, enfin on déteste tout ce qui diffère de

cette magnifique unité qui semble procéder de Dieu... Vous voyez,

Mathilde, si j'avais raison de vous dire que ce qui n'était pas vous

n'existait pas...

--Et cette femme, la croyez-vous belle et jeune?

--Belle, je ne sais pas; mais jeune, la fraîcheur de sa voix, la finesse

de sa taille, la souplesse de sa démarche me portent à le croire... Que

dis-je? je n'en doute pas; j'oubliais que j'ai vu sa main nue; et si je

n'avais vu la vôtre, j'aurais trouvé la sienne la plus jolie du monde;

mais du moins sa blancheur, ses contours ronds et polis annonçaient

certainement la jeunesse.

--Et comment finit cet entretien? que voulait-elle, enfin, cette femme?

--Avoir,--me dit-elle,--la seule conversation qu'il lui fût possible

d'avoir avec moi, juger par elle-même si ce qu'on lui disait de moi

était vrai... et m'exprimer les voeux qu'elle faisait pour notre

bonheur. Et puis enfin... Mais vous allez vous moquer de moi et de mon

inconnue... et vous aurez bien raison...

--Dites, dites,--je vous en prie.

--D'abord, Mathilde, je dois vous prévenir que j'ai été surpris...

D'honneur, je ne m'attendais à rien moins qu'à cette preuve plus que

bizarre de son admiration.

--Dites, dites: je vous assure, mon ami, que je ne me moquerai pas de

vous.

--Eh bien! au moment de me quitter, cette femme singulière me tendit

cordialement sa main; je la pris... Alors... Mais en vérité, il est

aussi ridicule de raconter cette niaiserie que de la commettre.

--Je veux tout savoir.

--Préparez-vous donc à rire.--Eh bien! alors mon inconnue porta ma main

à ses lèvres sous la barbe de son masque avec un mouvement de soumission

craintive, de servilité passionnée... qui me confondit de surprise...

Elle avait la tête baissée; une larme tomba sur ma main, et mon domino

disparut brusquement dans la foule....

* * * * *

Sous un prétexte frivole, je remis au lendemain la promenade que je

devais faire ce jour-là avec M. de Rochegune et je restai seule.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 278 / 355 题