LE BAL MASQUÉ.

La lettre dans laquelle M. de Lancry apprenait à l'un de ses amis

inconnus la brusque disparition d'Ursule complétait par plusieurs traits

frappants l'histoire de l'amour fatal de ma cousine et de mon mari.

Je terminais cette lecture lorsque M. de Rochegune entra chez moi. Je ne

l'avais pas vu la veille; ayant passé ma journée à accomplir un pieux

pèlerinage avec Blondeau, j'étais restée seule le soir sous une

influence mélancolique.

--Eh bien!--me dit-il en me tendant la main,--comment vous trouvez-vous?

Hier avez-vous été courageuse!

--Courageuse?... oui, car je n'ai pas craint de me laisser aller à tous

les regrets que devait m'inspirer la pensée de l'excellent ami que nous

avons perdu... Pourtant, faut-il vous l'avouer? au milieu de mon

chagrin, il m'est venu une idée presque pénible, parce qu'elle

ressemblait à de l'ingratitude...

--Comment cela?

--C'est que j'aurais peut-être pleuré davantage encore M. de Mortagne si

je ne vous avais pas connu.

--Je pourrais m'adresser le même reproche, Mathilde; mais je me

rassure: aimer ce qu'aimait notre ami, protéger ce qu'il protégeait, ce

n'est pas oublier, c'est être fidèle à son souvenir; seulement

quelquefois je me dis tristement: Qu'il eût été heureux et fier de notre

bonheur!

--En lui... quel défenseur nous aurions eu, mon ami!

--En avons-nous donc besoin? notre amour n'est-il pas accepté par le

monde, qui croit si peu aux sentiments purs et désintéressés?... Notre

amour!... si vous saviez le charme de ces mots!... car vous m'aimez...

Mathilde... vous m'aimez...

--Oui... oh! oui, je vous aime... Et je suis quelquefois à me demander

par quelle transformation insensible cet amour a succédé à l'amitié

profonde... presque respectueuse, que j'avais pour vous.

--Écoutez, Mathilde... voulez-vous me rendre très-heureux?

--Parlez... parlez...

--Eh bien! interrogez tout haut votre coeur, que je sache ce que vous

éprouvez pour moi, aujourd'hui, à cette heure; bonnes ou mauvaises

impressions, dites-moi tout avec la franchise la plus absolue; je vous

ferai la même confidence.

--Je trouve cette idée charmante; j'aimerais beaucoup à constater ainsi,

de temps à autre, la richesse de notre amour.

--Ce serait constater chaque fois l'augmentation de nos trésors, vrai

plaisir de millionnaire.

--Et puis, j'y songe, mon ami, un jour peut-être cette espèce de

confession de coeur pourrait nous éclairer sur les dangers que, par

faiblesse ou fausse honte, nous voudrions peut-être ignorer... Et, vous

le savez, nous devons être pour nous-mêmes d'une implacable sévérité, en

songeant à la noble garantie qui protége notre amour.

--Oui, des coeurs moins braves que les nôtres regretteraient presque

la hauteur suprême où nous sommes ainsi placés, Mathilde. Mais il en est

de certaines positions comme des royautés menacées... on ne peut les

abdiquer sans ignominie; plus nous aurons à lutter, plus notre lutte

sera honorable.

--Dites donc aussi plus notre bonheur sera grand. Tenez, le prince

d'Héricourt racontait l'autre jour un trait qui m'a frappée. Je vous

dirai tout à l'heure le rapprochement que j'en veux tirer. Chargé d'une

mission d'autant plus difficile qu'il avait à défendre la meilleure des

causes, il devait traiter avec des diplomates d'une habileté consommée;

au lieu de ruser, il suivit simplement l'impulsion de son noble

caractère, et fut d'une franchise véritablement si étourdissante, que

ses adversaires furent complétement déroutés et que sa mission eut les

plus heureux résultats; aussi me disait-il que dans la vie une ligne

irréprochable était non-seulement la plus honnête, mais la plus sûre, la

plus avantageuse, et l'on pourrait même dire la plus habile, s'il était

possible de faire le bien par calcul.

--C'est ce qu'il appelle la _finesse_ des gens d'honneur,--me dit M. de

Rochegune en souriant.--Je suis de son avis. Mais voyons l'application

de cette généreuse théorie.

--Un moment encore... Il faut d'abord que je vous prévienne

qu'aujourd'hui j'ai disposé de vous.

--Vraiment? Quelle douce surprise!...

--Il est trois heures; j'ai quelques emplettes à faire, il s'agit de

bronzes anciens sur lesquels je voudrais avoir votre goût. Il fait un

très-beau temps, nous sortirons à pied, vous me donnerez le bras.

--C'est charmant; et...

--Attendez, ce n'est pas tout encore... Ce soir je vous retrouverai chez

madame de Richeville, où vous dînez comme moi; nous irons ensuite au

concert avec elle, Emma, madame de Semur, la duchesse de Grandval et son

mari; puis nous reviendrons prendre le thé chez moi; car j'inaugure

cette petite maison, et vous savez seul ce grand secret...

--Tenez, Mathilde, je vous avoue, à ma honte, que maintenant je suis

presque indifférent à l'application de la théorie du bon prince.

--Il faut pourtant m'entendre encore. J'ai la plus grande envie de voir

les tableaux de l'ancien Musée; vous parlez peinture comme un poëte. Ce

n'est pas une épigramme, c'est une louange, et je me fais une fête de

faire cette excursion avec vous.

--Et moi donc! j'ai toujours pensé qu'il fallait être amoureux et aimé

pour sentir toutes les beautés des chefs-d'oeuvre de l'art; on les

voit alors à travers je ne sais quel reflet d'or et de lumière qui les

fait divinement resplendir... Mais il nous faudra plusieurs jours pour

tout admirer.

--Je l'espère bien, mon ami; car nous serons très-paresseux. Nous

voyez-vous, mon bras appuyé sur le vôtre, longtemps arrêtés dans notre

admiration devant un Raphaël ou un Titien? Quel texte inépuisable de

longues et douces causeries!

--Votre esprit est si impressionnable, vous avez si éminemment le

sentiment du beau!...

--Et vous, mon ami, je ne sais par quel charme vous trouvez toujours le

secret de ramener tout à notre amour; je suis sûre que dans nos bonnes

promenades au Musée, vous saurez me prouver que Titien, Véronèse ou

Raphaël n'ont produit tant d'oeuvres de génie que pour offrir des

allusions à notre tendresse... Égoïste que vous êtes!

--Certes, le génie donne à tous et à chacun; il répond à toutes les

pensées, comme Dieu répond à toutes les prières...

--Oh! vous ne serez pas embarrassé pour vous justifier; d'ailleurs je

crois que je vous aiderai moi-même... Maintenant, voici l'application de

la théorie du prince d'Héricourt. Croyez-vous que nous pourrions

réaliser tant de charmants projets, vivre sans gêne et sans scrupule

dans cette facile et adorable intimité de tous les jours, de tous les

instants, si notre amour n'était pas tel qu'il est? Ah! mon ami,--lui

dis-je, ne pouvant retenir une larme de bonheur,--il faut être femme

pour sentir de quelle tendre, de quelle ineffable reconnaissance nous

sommes pénétrées pour celui dont la délicatesse sait nous épargner la

honte et les remords de l'amour!

--Et il faut être aimé par vous, Mathilde, pour comprendre qu'il est de

célestes ravissements où l'âme semble s'exhaler dans une adoration

passionnée; qu'il est enfin des jouissances à la fois si pures et si

vives qu'elles fondent nos instincts terrestres dans l'extase ineffable

où elles nous enlèvent... Oh! Mathilde... maintenant je crois... aux

délices de l'union des âmes.

--Et puis ce qui me ravit encore dans notre amour,--dis-je à M. de

Rochegune,--c'est qu'il ne peut être soumis aux phases, aux variations

d'un amour ordinaire: dans la sphère élevée où il plane, il échappera

toujours aux dangers de la satiété, de l'inconstance. Pourquoi ne

durerait il pas éternellement?

--Éternellement? oui, Mathilde, éternellement, car vous avez dit vrai,

il est dégagé de tout ce qui lui est ordinairement fatal ou mortel! Vous

avez dit vrai, la précieuse liberté dont nous jouissons est une

magnifique récompense. Si vous saviez combien la vie ainsi passée près

de vous me paraît belle, heureuse!... Si vous saviez tous les plans que

je forme!

--Et moi donc, mon ami! vous n'avez pas d'idée de mes projets;

quelquefois j'en suis confuse, tant ils enchaînent votre avenir.

--Cela vous regarde, Mathilde; cet avenir est à vous, je ne m'en mêle

plus, et votre confusion...

--Ma confusion, c'est l'embarras des richesses; j'ai mille desseins, et

je ne m'arrête à aucun. Vous ne savez pas tous les romans dont vous êtes

le héros... Pourtant je me suis arrêtée pour cette année à un voyage

d'Italie; nous le ferons avec madame de Richeville. Le prince et la

princesse d'Héricourt, en revenant de Goritz, nous rejoindront à

Florence.

M. de Rochegune me regarda d'un air très-surpris, puis il ajouta en

souriant:

--Au fait, pourquoi m'étonner? Je ne désirais pas autre chose au monde.

Vous m'avez deviné, il n'y a rien que de très-naturel à cela.

--De très-naturel?

--Oui. Dussiez-vous vous moquer de ma métaphysique, je prétends que d'un

sentiment puéril doivent naître des projets pareils; plus ce sentiment

sera exalté, plus il sera concentré dans l'imagination, plus ces

mystérieuses sympathies de volonté seront fréquentes et _normales_.

Pardonnez-moi cet horrible mot.

--Je vous le pardonne en faveur de votre système: quoique très-fou, il

me plaît beaucoup. Ainsi donc, mon voyage d'Italie...

--M'enchante. Songez donc... parcourir avec vous cette terre promise des

arts!

--Peut-être même nous établirions-nous quelque temps dans ce pays... Un

hiver à Naples ou à Rome... qu'en diriez-vous? Madame de Richeville

serait ravie d'un pareil séjour.

--Je ne dis rien, Mathilde, je ne veux rien, je ne pense rien. Vous avez

ma vie, disposez-en...

--Eh bien! ainsi nous passons l'hiver à Naples; puis nous revenons de

l'Italie par l'Allemagne, afin de voir les bords du Rhin dans toute leur

parure particulière. Peut-être même nous arrêterions-nous quelque temps

dans un des vieux châteaux qui dominent ce beau fleuve.

--Encore un de vos désirs, Mathilde, qui aurait droit de me surprendre,

tant il m'est sympathique; la même idée m'était venue. A mon retour de

Rome, j'avais loué le château d'Arnesberg; il est situé dans une

position ravissante; j'y ai passé trois mois... Vous le reconnaîtrez,

j'en suis sûr; vous l'avez si longtemps habité avec moi... Mais voyez

donc quel adorable avenir, Mathilde... quel bonheur de vivre avec vous

dans cette intimité de voyage plus étroite encore, d'échanger chaque

jour nos impressions, nos joies, nos rêveries, nos tristesses.

--Nos tristesses?

--Oui, car enfin le voeu de mon père aurait pu se réaliser.

--Soyez raisonnable, mon ami. Ne devons-nous pas remercier Dieu du

bonheur inespéré qu'il nous accorde?

--Oh! Mathilde, il n'y a pas d'amertume dans ce regret, c'est un regret

plein de mélancolie. Figurez-vous un homme souverainement heureux sur la

terre... mais rêvant le bonheur des cieux.

--Mais voyez un peu comme nous voilà loin de _notre examen de coeur_;

je ne vous en tiens pas quitte.

--Voyons, Mathilde, que ressentez-vous pour moi à cette heure? Je vous

écoute avec l'orgueilleux recueillement d'un poëte qui entend lire son

oeuvre... car enfin votre amour est mon ouvrage.

Après quelques moments de réflexion, pendant lesquels je m'interrogeais

sincèrement, je répondis à M. de Rochegune:

--Il y a une différence très-grande entre ce que je ressentais pour vous

il y a quelque temps et ce que je ressens maintenant... Je ne pourrais

guère vous expliquer cela que par une comparaison. Nous parlions tout à

l'heure de voyages, d'un château romantique situé sur les bords du Rhin.

Eh bien!... moi, touriste... qu'un site à la fois majestueux,

pittoresque et charmant me frappe d'admiration, ma pensée s'y repose

avec bonheur, je me dis qu'il serait doux de passer sa vie au milieu de

cette solitude animée par la vue des grands spectacles de la nature:

tout me séduit, les lignes sévères des montagnes, la fraîcheur des

riantes prairies, la profondeur mystérieuse des ombrages, la pureté des

eaux, l'aspect chevaleresque des hautes tourelles; j'admire... et cette

contemplation n'est pas sans amertume, parce qu'il s'y joint une secrète

envie... Mais que, par un heureux caprice de la destinée, toutes ces

magnificences naturelles m'appartiennent... mais que j'aie la certitude

de vivre à jamais dans cet Éden, alors mon admiration devient exclusive,

alors ces beautés deviennent miennes; alors je m'en glorifie, je m'en

pare; alors c'est MON château.

--Bonne et tendre Mathilde... puisse au moins la sûreté, la sécurité de

ce cette possession... vous dédommager de toutes les magnificences qui

lui manquent pour être digne de vous!

--Oh! ma sécurité est entière... mon ami... Ce n'est pas confiance

déplacée; je ne serai jamais jalouse de vous, parce que vous ne pourrez

jamais éprouver pour aucune femme le sentiment que vous éprouvez pour

moi.

--Ni celui-là, ni aucun autre, je vous le jure.

--Mon ami, parlons de ce qui est probable et possible. Il est de ces

voeux éternels qu'on ne peut exiger que d'une femme, et qu'une femme

seule peut être certaine d'accomplir.

--Écoutez-moi, Mathilde, je ne veux rien exagérer. Non-seulement je vous

parle avec sincérité, mais j'ai justement et heureusement à vous citer

un fait à l'appui de ce que je vous dis.

--Vraiment? quel à-propos!

--Sérieusement, Mathilde, depuis que je sais que vous m'aimez, il n'y a

plus pour moi d'autre femme que vous; vous êtes un point de comparaison

auquel je ramène tout, et tout me devient indifférent. J'en ai la

preuve, vous dis-je, une preuve toute récente.

--Quelle preuve? faites vite cette confidence,--dis-je en souriant,--que

je voie si je suis aussi peu jalouse que je le dis.

--Avant-hier, en sortant de chez madame de Richeville, où nous avions

passé la soirée ensemble, je rentrai chez moi; je trouvai un billet à

peu près conçu en ces termes:

«_Une personne bien malheureuse, qui a quelques droits à votre pitié,

vous supplie de lui accorder un moment d'entretien; mais les

circonstances sont telles que cette personne ne peut vous rencontrer que

cette nuit... au bal de l'Opéra._»

A ces mots de M. de Rochegune, je ne sais quelle folle, quelle funeste

pensée me traversa l'esprit.

M. de Lancry, dans la lettre que je venais de lire, parlait de reproches

adressés à Ursule à propos du bal de la mi-carême où elle était allée

secrètement; je m'imaginai que ma cousine était l'héroïne de l'aventure

que M. de Rochegune me racontait.

Mon saisissement fut tel, que je m'écriai:

--Au bal de l'Opéra... dans la nuit d'avant-hier!

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 277 / 355 题