M. de Rochegune commença.

C'était un air albanais qu'il avait noté lui-même et dont il avait

traduit les paroles. Rien de plus naïf, de plus primitif que ce chant

d'une mélancolie ravissante.

Je n'avais jamais entendu la voix de M. de Rochegune; elle était à la

fois sonore, douce et profondément vibrante.

Cette chanson me fit tant de plaisir, que je la lui redemandai; sans se

faire prier, il la recommença de la meilleure grâce du monde.

Emma l'accompagnait à merveille.

Cette première partie de sa tâche si bien accomplie, M. de Rochegune

s'occupa de la seconde; il se mit à la table de dessin, et en une

demi-heure il eut admirablement dessiné à la sépia le portrait de

l'hetman des cosaques, dont les traits rudes et sauvages étaient

rehaussés par un costume très-pittoresque.

J'étais moins étonnée des talents vraiment remarquables de M. de

Rochegune, quoique j'ignorasse qu'il les possédât, que de la gracieuse

facilité avec laquelle il s'était prêté à tous les désirs qu'on lui

avait témoignés.

Je trouvais à la fois surprenant et charmant que ce soldat intrépide,

que cet éloquent orateur, que cet homme d'une charité évangélique (car

il continuait scrupuleusement à sa terre les traditions philanthropiques

de son père), réunît des dons si agréables à des qualités si éminentes

et si rares. Et puis il me semble qu'on sait toujours un gré infini aux

hommes puissants par l'intelligence, forts par le courage, de se montrer

simples, bons et prévenants.

Je n'étais pas seule, d'ailleurs, à ressentir ainsi, quoique M. de

Rochegune, sans affectation, tâchât de s'amoindrir et de mettre les

autres personnes en valeur; il était facile de voir à mille nuances, à

mille riens, qu'on lui tenait d'autant plus compte de sa supériorité

qu'il faisait tout au monde pour la faire oublier.

Je me souviendrai toujours de cette soirée si doucement occupée d'arts

de poésie, de voyages, et si tôt passée, grâce au charme d'une intime

causerie où l'on avait pour prétention la bienveillance, pour rivalité

le désir de plaire.

Pendant que madame de Richeville reconduisait la princesse d'Héricourt,

M. de Rochegune me demanda si j'étais chez moi le matin, et si je

pourrais lui faire la grâce de le recevoir.

--Si peu précieuse que soit cette grâce que vous me demandez,--lui

dis-je en souriant,--j'ai bien envie d'y mettre à mon tour une

condition; je suis beaucoup plus curieuse ou plus opiniâtre que madame

de Richeville, et j'aurai beaucoup de peine à attendre jusqu'à demain

pour savoir ce nom mystérieux au nom duquel vous faites de si nobles

choses.

--Et moi, madame, je ne pouvais le dire... même devant vos meilleurs

amis... non à cause d'eux, ils m'eussent applaudi, je n'en doute pas...

mais à cause de vous.

--De moi!... Et pourquoi?

--Pourquoi?--reprit M. de Rochegune. Et il ajouta de l'air du monde le

plus naturel, et comme s'il eût dit une chose toute simple:

--Parce que ce nom est le vôtre, parce que ce nom était MATHILDE.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 266 / 355 题