Lorsque j'entrai dans le salon, Emma se leva pour m'offrir ce qu'elle
appelait mon fauteuil; c'était une petite bergère assez basse, car cette
chère enfant avait remarqué que je choisissais ce siége de préférence.
Je la baisai au front pour la remercier de cette prévenance, et je
serrai affectueusement la main du prince d'Héricourt.
--Qu'il est dommage que vous arriviez si tard, ma chère Mathilde, me dit
Mme de Richeville, le prince nous racontait une des vaillantes
prouesses d'un de nos amis. Cela vous eût bien intéressée.
--Et de qui s'agit-il donc? demandai-je.
--De M. de Rochegune, dit Mme de Semur, c'est un vrai Cid: il mérite
d'avoir sa place dans le romancero moderne.
--Allons, allons, dit le prince en souriant avec bonté. Au risque de
passer pour un radoteur, je vais recommencer l'histoire de mon Cid pour
Mme de Lancry; elle m'en saura gré.
--Et moi aussi,--dit madame de Semur.--Tout à l'heure, j'ai été émue
malgré moi. Cette fois-ci, je serai sur mes gardes, et je pourrai me
moquer de votre héros, car il n'y a rien de plus insupportable que
d'avoir autant à admirer.
--L'entendez-vous?...--dit en souriant madame de Richeville à la
princesse.--Et elle niera encore qu'elle adore le paradoxe!
--Mais c'est tout simple,--reprit madame de Semur.--Quand on sort de ces
enthousiasmes-là, on a l'air de bourgeois qui reviennent de la cour.
Ainsi, prince, soyez assez bon pour recommencer le récit de ce beau
trait, afin que je puisse en rire à mon aise.
--Je me joins à madame de Semur pour vous prier de raconter de nouveau
cette belle action,--dis-je au prince,--bien certaine d'ailleurs que
cette complaisance vous coûtera peu... les hommes à bonnes fortunes sont
toujours si heureux, dit-on, de parler de galanterie!
--Oh! je comprends,--me dit le prince en souriant,--je comprends... Vous
m'adressez de charmants compliments pour m'empêcher de dire tout ce que
je pense de vous... Mais que j'en trouve l'occasion, et je serai
inexorable; vous aurez beau flatter mon orgueil, je ne ménagerai pas
votre modestie... Mais, puisque vous le désirez, je recommence le récit
que je faisais à ces dames.
--Vous savez peut-être, mesdames,--dit le prince d'Héricourt,--que
Rochegune se battit si bien pour la cause des Grecs, qu'il fut nommé
colonel d'un de leurs trois régiments de cavalerie; régiment que
d'ailleurs il avait créé et équipé à ses frais, et auquel, par une
touchante pensée d'amitié, il avait donné l'uniforme des hussards dont
M. de Mortagne avait fait partie sous l'empire. Cet uniforme était, je
crois, blanc et or, à collet bleu. Si j'insiste sur ce détail, c'est
pour vous préparer à une autre marque de souvenir non moins touchante et
d'une portée véritablement belle et grande... que vous serez bien forcée
d'admirer, madame,--dit le prince à madame de Semur,--et d'admirer sans
regrets.
--Nous verrons, nous verrons, car je vous écoute, prince, je vous en
avertis, avec toutes sortes d'ombrageuses défiances; on juge un avocat
par la cause qu'il défend.
--Tâchons donc de gagner la nôtre,--dit le prince en riant; et il
reprit:--L'indépendance de la Grèce proclamée et assurée, Rochegune fit
un voyage en Russie; c'était au moment de la guerre de cette puissance
contre les Circassiens. Curieux d'assister à ces opérations,
parfaitement accueilli par l'empereur, il fit en curieux, ou plutôt en
volontaire, la campagne du Caucase. Grièvement blessé dans une charge de
cavalerie à laquelle il prit une part brillante, il eut de plus son
cheval tué sous lui. Rochegune, épuisé par le sang qu'il perdait, ne put
se dégager, et resta sans connaissance sur le champ de bataille.
Lorsqu'il revint à lui, ce fut un moment terrible: il se trouvait seul
au milieu d'un steppe immense et solitaire, que la lune éclairait de sa
pâle clarté; la neige tombait lentement; il était déjà à moitié enseveli
sous une couche glacée, lorsqu'il sortit de son évanouissement.
--C'est affreux,--dit madame de Richeville.--Ce désert couvert de neige
lui fit l'effet d'un immense linceul... M. de Rochegune m'a dit que
telle fut la première réflexion qui lui vint, car il m'a déjà raconté
cette circonstance en m'apprenant comment il avait été blessé, mais en
me cachant la suite de cette aventure romanesque.
--Je le crois bien,--dit la princesse;--elle était trop honorable pour
lui.
--Et je l'ai sue, moi,--dit le prince,--pas plus tard qu'hier, par un
aide de camp de l'empereur. Cet officier a fait cette guerre avec
Rochegune, et c'est de lui que je tiens tous ces détails. Notre ami se
trouva donc seul, la nuit, au milieu d'une solitude profonde, paralysé
par le froid et par sa blessure, et ayant à peine la force de se
débarrasser de la neige qui s'amoncelait sur lui; enfin il entendit au
loin le sourd piétinement d'une troupe de cavalerie; ignorant si elle
était amie ou ennemie, mais préférant la mort à son horrible position,
il appela de toutes ses forces quelques cavaliers éclaireurs qui par
bonheur passèrent près de lui; ils l'entendirent, s'approchèrent: il fut
sauvé. Ces cavaliers appartenaient à un corps de cosaques du _Don_ que
le mouvement de la bataille avait placé momentanément à l'arrière-garde
de l'armée; ces cosaques irréguliers, aussi farouches que leurs chevaux
sauvages, obéissaient aveuglément au vieil _hetman_ qui les commandait.
Rochegune fut conduit à ce chef de horde, qui le prit en croupe après
avoir pansé ses blessures. Cet _hetman_ était, me dit l'aide de camp,
une espèce de patriarche guerrier, d'un courage et d'une physionomie
dignes de l'antiquité. Rochegune lui devait la vie; il contracta de ce
jour avec lui une amitié de frère d'armes, quitta l'état-major de
l'armée où il aurait enduré beaucoup moins de privations, et partagea
désormais l'existence aventureuse et pénible des cavaliers de l'hetman,
qui servaient d'éclaireurs et d'enfants perdus à l'armée, ne reposaient
jamais sous une tente, couchaient sur la terre ou sur la neige. Ce n'est
pas tout: ils couraient d'autant plus de dangers qu'ils faisaient une
guerre sans merci, presque sans prisonniers, n'accordant ni ne demandant
de quartier aux Tartares, qui, comme eux, massacraient femmes, enfants,
vieillards.
--Pardon, prince, si je vous interromps,--dit en riant madame de
Semur;--mais j'étais bien sûre qu'en entendant une seconde fois les
hauts faits de votre protégé, je trouverais de quoi ne plus l'admirer
autant... Voyez un peu! par goût pour les aventures, il va s'allier à
une troupe de bandits et d'assassins... et il reste témoin de leurs
atrocités... par reconnaissance!... Le prince se mit à rire et répondit:
--Et c'est justement, madame, à propos de ces atrocités dont M. de
Rochegune est témoin, que votre admiration pour lui sera vivement
excitée.
--Comment?
--Cela tient du prodige...
--Alors, prince, arrivons donc vite à cette fin que nous ignorons aussi
bien que madame de Lancry, car c'est ici que vous vous êtes arrêté tout
à l'heure.
Le prince reprit:
--Rochegune, bien décidé à n'abandonner son hetman que lorsqu'il lui
aurait rendu un service égal à celui qu'il en avait reçu, n'attendit pas
longtemps l'occasion de s'acquitter dignement. J'oubliais de vous dire
que l'hetman avait deux fils qui servaient comme simples cavaliers dans
sa troupe; il les aimait comme un loup aime ses petits, les lançait sans
sourciller au milieu des plus grands dangers, et puis, l'action finie,
il les étreignait sur sa poitrine avec une sorte de joie sauvage et des
rugissements de bête fauve. L'intrépidité naturelle à Rochegune,
l'affection que lui témoignait l'hetman dont il partageait vaillamment
les dangers et les privations, lui acquirent bientôt une grande
influence sur ces hordes. Une reconnaissance d'avant-postes, composée de
quelques cavaliers parmi lesquels étaient les deux fils de l'hetman,
tomba dans une embuscade placée au bord d'un torrent. Presque tous les
cosaques furent massacrés, et les eaux apportèrent au camp de l'hetman
ceux des cadavres qui n'étaient pas brisés parmi les rochers.
--Ah! c'est horrible, s'écria madame de Semur;--on dirait une page de
roman moderne, le timide essai d'une jeune fille de lettres qui s'essaie
en rougissant...
--Écoutez alors la péripétie,--reprit le prince.--En apprenant ce
malheur, le vieil hetman reste stupéfait, inerte. A ce moment, un aide
de camp du feld-maréchal (l'officier russe dont je vous ai parlé)
accourt ordonner à l'hetman de se porter avec sa masse de cavaliers sur
un point qu'il désigne. L'hetman fait machinalement un signe de tête...
Plein de confiance dans ce vieux soldat, et pressé de porter d'autres
ordres, l'aide de camp ne croit pas nécessaire de s'assurer par lui-même
de l'exécution de la manoeuvre qu'il est venu commander; il se dirige
au galop sur un autre point. Rochegune sait bien la guerre; quoique
jeune, il la fait depuis longtemps. Comprenant l'importance de ce
mouvement qui doit être exécuté avec la rapidité de la foudre, il reste
stupéfait de l'immobilité de l'hetman, il lui parle, il lui rappelle
l'ordre qu'il vient de recevoir... il n'en peut tirer une parole. Chaque
minute de retard compromettait le salut de l'armée et la vie de
l'hetman, car son inaction méritait la mort. Pour le tirer de
l'anéantissement où l'avait plongé la nouvelle du massacre de ses deux
fils, Rochegune prit un parti désespéré et dit à l'hetman:--_A cheval...
à cheval..._ Le vieillard le regarde et secoue la tête.--_C'est pour
retrouver tes fils!_--s'écrie notre ami... Un éclair brille dans les
yeux du vieillard.--_Mes fils!_--s'écrie-t-il,--_où sont-ils?_--_Suis-moi...
tu les trouveras!_--dit Rochegune, et il saute à cheval en se dirigeant
vers le point indiqué par l'aide de camp:--_Mes fils... mes
fils!_--s'écrie le vieillard en sautant à cheval à son tour pour
atteindre Rochegune qui gagnait du terrain. Les cosaques se pressent sur
les traces de leur hetman: cette masse de cavalerie s'ébranle; Rochegune
la guide et la précède, suivi de près par le vieil hetman criant
toujours:--_Mes fils... mes fils!_--_Suis-moi!_--répondait Rochegune.
Les lignes ennemies sont en vue. Rochegune les montre à l'hetman en lui
disant:--_Tes fils sont là_. Le vieillard pousse un cri de rage et fond
sur l'ennemi; une horrible mêlée s'engage; une fois au milieu du feu,
l'hetman revient à lui. Rochegune, qui ne le quitte pas, lui explique en
deux mots ce qui arrive. Le vieillard, reprenant son sang-froid, combat
avec sa valeur accoutumée. Par un miraculeux hasard, Rochegune, en
chargeant un gros de cavaliers circassiens qui opéraient lentement leur
retraite, les culbuta et les força d'abandonner dans leur fuite un
cheval de bât sur lequel étaient garrottés les deux prisonniers...
--Les deux fils du vieil hetman!--s'écria madame de Richeville.--Quel
bonheur!...
--Justement, madame--reprit le prince;--ils étaient criblés de
blessures; l'ennemi les avait seuls épargnés lors de l'embuscade, et les
gardait en otage. Vous concevez la joie de Rochegune en ramenant ces
deux enfants à leur père. Celui-ci, à cette vue, croisa ses deux bras
sur sa poitrine, mit un genou en terre et baisa pieusement la main de
Rochegune. Pour apprécier la signification de cet acte, il faut savoir
qu'il n'y a qu'à l'empereur que ces chefs de hordes rendent un pareil
hommage, et puis, chez ces peuples sauvages, il est inouï qu'un
vieillard se soit jamais agenouillé devant un jeune homme. «_Je t'avais
sauvé la vie, tu m'as sauvé l'honneur_,--dit le vieillard;--_je devrais
donc te sauver encore une fois la vie pour être quitte envers ici; tu me
rends encore mes fils: que faire pour m'acquitter?_»--Voici les propres
paroles de notre ami, telles que me les a rapportées l'aide de camp qui
était venu complimenter l'hetman sur la charge brillante de ses
cosaques:--«_Toi et tes fils_,--dit Rochegune,--_jurez-moi d'épargner
désormais les femmes et les enfants ou les vieillards qui vous tomberont
sous la main, et de leur dire Vivez au nom de..._»--Ici le prince
s'interrompit.
--Au nom de qui?--nous écriâmes-nous...
Le prince sourit et dit:
--Ceci n'est pas mon secret; qu'il vous suffise de savoir que l'hetman
et ses enfants firent et tinrent ce serment. Le nom qu'avait prononcé
Rochegune fut si peu oublié dans cette horde, m'a dit l'officier russe
qui a terminé cette campagne, que l'an passé, à la fin de la guerre, il
était pour l'hetman aussi sacré que le serment qu'il avait fait à notre
intrépide et généreux compatriote...
--Ceci est digne des beaux jours de la chevalerie errante,--s'écria
madame de Semur,--et pour compléter le roman... ce nom est certainement
celui d'une farouche beauté que...
--Permettez-moi de vous interrompre,--dit le prince d'un air
sérieux,--pour vous affirmer que ce nom méritait... et mérite toujours
d'être prononcé avec autant d'intérêt que de respect; je vous abandonne
notre cher chevalier criant, mais je vous demande grâce pour ce nom
mystérieux... que vous connaissez...
--Que je connais...--s'écria madame de Semur.
--Oui, madame, et que vous avez dit vingt fois, car c'est celui d'une
personne que vous aimez... enfin c'est un nom qui mérite à tous égards
de servir de symbole à une action généreuse, et Rochegune ne pouvait
rendre un plus digne hommage à la personne qui porte ce nom...
--Ah! prince, que vous êtes cruel!--s'écria madame de
Richeville,--dites-nous-le donc?
--Cela m'est impossible, madame; vous approuverez vous même mon
silence... quand vous en saurez la cause... je ne veux pas enlever à
Rochegune le plaisir de vous l'apprendre.
--Mais avant qu'il ne vienne, il y a de quoi mourir de curiosité,--dit
madame de Semur.--Voyons, prince, laissez-vous attendrir. Pour vous
décider, je vous déclare très-sérieusement que je trouve admirable la
conduite de M. de Rochegune; son moyen de rappeler l'hetman à lui-même
en lui disant: «Suivez-moi, je sais où sont vos fils...» ne pouvait
venir que d'un esprit généreux qui sait combien les affections profondes
ont de retentissement dans le coeur.
--Et son idée de profiter de la reconnaissance qu'il inspire, pour
imposer la clémence à ces barbares!--dit la princesse d'Héricourt;--cela
n'est-il pas aussi une grande pensée?
--Très-belle et très-grande,--reprit le prince,--et qui vous paraîtra
peut-être sinon plus belle, du moins plus touchante, lorsque vous saurez
le nom...
--Ah! prince, que vous êtes cruel!...--dit madame de Semur.--On admire
tout sans restriction, et rien ne peut vous attendrir...
--Tenez, madame,--dit le prince,--j'entends une voiture entrer dans la
cour, peut-être est-ce le hasard qui vous envoie notre héros.
Adressez-vous à lui...
--Béni soit le hasard, si c'est en effet M. de Rochegune,--dit madame de
Semur.--Le hasard est quelquefois si malencontreux, qu'il devrait bien
une fois au moins...
L'entrée de M. de Rochegune interrompit l'invocation de madame de Semur.
Le soleil d'Orient l'avait tellement bronzé, l'expression de sa
physionomie était si changée, qu'il était méconnaissable. Le ton bistré
de sa figure faisait paraître plus étincelants encore ses grands yeux
gris sous ses sourcils noirs. Son visage complétement rasé, à
l'exception de ses moustaches brunes, qui faisaient ressortir le rouge
foncé de ses lèvres et la blancheur de ses dents, lui donnait un
caractère oriental très-prononcé. Il était impossible d'oublier ces
traits énergiquement accentués. Sa taille grande et svelte, ses
vêtements noirs, l'air royal et chevaleresque avec lequel il portait
haut et fier son front hâlé et sa moustache brune, lui donnaient la
tournure cavalière et hardie d'un vaillant portrait de Velasquez ou de
Van Dyck. Son allure décidée n'avait rien de l'effronterie des
fanfarons; elle annonçait une nature calme et forte, intelligente et
énergique. A la courbure de ses lèvres, légèrement arquées, on voyait
que le sarcasme amer pouvait remplacer la généreuse bienveillance du
sourire.
Ravie de revoir M. de Rochegune, je lui dis cordialement ma joie, qu'il
partagea; en me parlant du passé, un nuage de tristesse passa tout à
coup sur ses traits; je devinai qu'il donnait une pensée à M. de
Mortagne, mais qu'il ne trouvait ni le moment ni le lieu convenables
pour me parler de cet ami bien cher.
--Savez-vous que vous êtes très-dissimulé au moins?--dit madame de
Richeville à M. de Rochegune.
--Comment cela, madame la duchesse?
--Certainement; vous me racontez comment vous avez été blessé, comment
vous avez manqué de périr enseveli sous la neige, comment vous avez été
sauvé... mais voilà tout... vous vous gardez bien de dire un mot de
certain vieil hetman...
--De dire un mot de l'immense service que vous lui avez rendu... en lui
sauvant l'honneur,--dit madame de Semur.
--En lui ramenant ses deux fils,--ajouta la princesse.
--En lui faisant promettre, à lui et à ses deux fils, d'épargner
désormais les femmes, les enfants et les vieillards,--dit madame de
Semur,--et de les rendre à la liberté au nom de...
--Voici le mystère,--dit madame de Richeville:--ce méchant prince ne
veut pas nous dire au nom de qui... vous avez adouci la férocité de ces
barbares.
Tous ces reproches s'étaient succédé si rapidement, que M. de Rochegune
n'avait pu répondre un mot; au lieu d'affecter une modestie maladroite
et embarrassée, il dit noblement et simplement:
--Tout cela est vrai; mais, prince, permettez-moi de vous demander
comment vous savez...
--Ne le lui dites pas qu'il ne nous ait appris ce nom
mystérieux,--s'écria madame de Richeville.
--Voyez comme il rougit!...--s'écria en riant madame de Semur.
M. de Rochegune avait en effet beaucoup rougi, il avoua franchement au
lieu de s'en défendre.
--Oui, je rougis,--dit-il en souriant,--parce que je ne puis m'empêcher
de rougir de reconnaissance en entendant ce nom qui m'a toujours porté
bonheur; ce nom, symbole d'un souvenir qui m'a guidé, protégé, conseillé
dans bien de graves circonstances de ma vie. Depuis que j'ai prononcé ce
nom pour la première fois, il est devenu pour moi comme un talisman; je
professe pour lui l'idolâtrie la plus aveugle. Tenez, on m'a dit ce
matin que j'avais fait un bon discours à la chambre des pairs: eh bien!
c'est parce que je l'avais mentalement invoqué, j'en suis sûr!
--Mais,--dit madame de Richeville,--c'est justement à cause de toutes
ces merveilles que nous brûlons de le savoir.
--Ce que vous venez de nous dire là nous rend plus impatientes
encore,--dit madame de Semur.
--Parlerez-vous enfin?--s'écria madame de Richeville.--D'abord nous vous
tourmenterons jusqu'à ce que vous nous ayez éclairci ce mystère. Le
prince dit que nous connaissons la personne qui porte ce nom... que nous
l'aimons... Voyons, dites-nous cela... C'est à en perdre la tête...
--Je serais désolé,--reprit sérieusement M. de Rochegune,--que vous
pussiez croire, madame, que je crains de dire et de répéter ce nom. Le
sentiment qui m'a dicté ce que j'ai fait est trop honorable pour que je
ne m'en glorifie pas toujours, partout, et très-hautement, je vous le
jure... Mais je suis certain que le prince pense, comme moi, qu'en ce
moment je ne puis satisfaire votre curiosité. S'il est d'un avis
contraire... je me rends.
--J'aurais bien envie de vous prier de parler,--dit le prince en
souriant.--Je me vengerais ainsi de...
--Et de qui?--s'écria madame de Semur, voyant l'hésitation du prince.
--De vous, madame,--ajouta-t-il gaiement,--en vous faisant admirer bien
davantage encore ce que vous ne louez qu'à regret. Mais je suis
généreux, et je partage l'avis de Rochegune.
--Oh! c'est affreux!... comme ils s'entendent!--s'écria madame de
Richeville.--Allons... nous attendrons votre loisir... Mais vous ne
serez pas quitte de notre curiosité, monsieur de Rochegune. Il faut que
vous la contentiez d'une autre façon.
--Je suis à vos ordres, madame.
--Eh bien! puisque vous êtes à mes ordres, vous allez me faire, de
souvenir, le portrait du vieil hetman sur l'album d'Emma.
Emma, avant que M. de Rochegune n'eût répondu, se leva toute joyeuse,
les joues vermeilles, et approcha une table sur laquelle était tout ce
qu'il fallait pour dessiner à l'aquarelle.
--Et pour le punir de sa discrétion, il nous chantera sa chanson
albanaise des Hirondelles,--ajouta la princesse.
--Emma la lui accompagnera, et madame de Lancry sera ravie de
l'entendre,--dit la duchesse.
Emma, toute joyeuse, alla ouvrir le piano avec le même gracieux
empressement.
--Allons, homme mystérieux,--dit madame de Richeville,--faites-nous vite
connaître le visage de ce vieil hetman, que j'aime beaucoup sans le
connaître.
--Et dites-nous votre chanson des Hirondelles, que j'aime beaucoup parce
que je la connais,--dit madame de Semur.
--Par où commencera-t-il, chère princesse?--dit madame de Richeville.
--Par la chanson, car on l'entend encore longtemps après qu'il l'a
chantée, tant cette méthode simple et touchante laisse d'écho dans le
coeur.
Emma se mit au piano.