«Paris, janvier 1835.
* * * * *
«Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami; la mienne a dû bien
vous étonner lorsqu'il y a un mois vous m'avez écrit pour me demander
ces renseignements que vous savez, et que vous avez ajouté:
«Que devenez-vous? puis-je croire à ce que j'ai par hasard entendu dire
dans mon désert? est-il vrai que vous soyez l'heureux préféré de la
femme la plus à la mode de Paris, qui à force d'esprit et de charmes a
su faire oublier qu'elle s'appelait du nom vulgaire de madame
Sécherin?--Est-il vrai que mademoiselle de Maran, tante de votre femme,
de votre _Eurydice_, soit en train de se ruiner; qu'elle dépense un
argent fou, qu'on cite la splendeur des fêtes qu'elle donne, le luxe de
sa maison, etc., etc.? Il me semble que dissiper à son âge, c'est
commencer un peu tard.»
«J'ai répondu longuement à une partie de ces questions; je vais
continuer, car je suis dans un jour où mon coeur déborde de fiel et de
haine.
«Vous êtes de ces hommes éprouvés auxquels on peut tout confier, et qui
peuvent tout comprendre. Vous avez fondu deux énormes héritages dans
l'enfer de Paris; vous avez tué trois hommes en duel; vous avez survécu
à une horrible blessure que vous vous êtes faite en tentant de vous
brûler la cervelle. Maintenant, revenu de ces _folies_, comme vous
dites, vous vivez en philosophe «contemplateur et rêveur dans une
vieille maison au fond de la Bretagne, heureux de regarder vos grèves en
écoutant le bruit de la mer qui les bat incessamment.» C'est dire que
vous avez un caractère ferme, une rare connaissance des faiblesses
humaines. Vous ne vous étonnerez donc pas des confidences qu'il me reste
à vous faire.
«Je suis entouré d'êtres si niais ou si envieux que je me tuerais plutôt
que de leur laisser soupçonner ce que je souffre; ils seraient trop
contents. Vous me mépriserez peut-être, homme stoïque! Il n'importe; je
ne puis souffrir plus longtemps sans me plaindre à quelqu'un et de mes
tourments et de mon bonheur, puisque mon bonheur est encore un tourment.
«J'ai d'ailleurs éprouvé un grand soulagement en vous écrivant ma
première lettre; je continue, puisque vous me dites ne pouvoir me donner
aucun conseil avant de savoir la fin de mon histoire. Écoutez donc[E].
«Dévoré de jalousie en apprenant qu'Ursule était à Paris entourée
d'adorateurs; voulant à toute force ressaisir mes droits, malgré le peu
d'espoir que devait me laisser la lettre insolente qu'elle m'avait
écrite, et qui était tombée entre les mains de son mari, je quittai
Maran. J'abandonnai ma femme, j'arrivai ici.
«Je trouvai Ursule toujours belle, railleuse, fantasque et fière.
Lorsque je voulus lui parler de mon bonheur passé, elle m'accabla de
moqueries; je me contins, j'avais mon projet.
«Mademoiselle de Maran, tante de ma femme, me reçut à merveille; je vous
ai dit sa haine contre Mathilde, cela vous aidera a comprendre ce qui
suit. Je connaissais Ursule: elle avait un goût effréné pour le luxe et
pour les plaisirs, et pouvait beaucoup sacrifier à ce goût; mais je
savais aussi que, malgré sa pauvreté, malgré la hardiesse de ses
principes, l'effronterie de son caractère, elle était, par un bizarre
mélange d'orgueil et d'indépendance, incapable de certaines bassesses.
«Pourtant le meilleur moyen de m'imposer à elle, de la dominer autant
qu'on peut la dominer, était de la mettre à même de mener cette
existence splendide, le rêve de toute sa vie, et cela sans froisser sa
susceptibilité souvent très ombrageuse.
«Pour concevoir la détermination que je pris alors, il faut vous
rappeler que jamais je n'ai hésité entre une somme d'argent si
considérable qu'elle fût et un désir si insensé qu'il fût aussi; il faut
surtout vous convaincre que j'aimais, que j'aime encore Ursule avec
toute l'ardeur, toute la rage d'un amour irrité, contrarié, inquiet,
toujours inassouvi...
«Maintenant, tel est le problème que j'avais à résoudre:--Me rendre
indispensable à Ursule en l'entourant de toutes les jouissances, de
toutes les splendeurs imaginables, sans que sa délicatesse pût
s'offenser, surtout sans que le monde pût jamais pénétrer ce mystère.
«L'avarice de mademoiselle de Maran, sa haine contre ma femme, qu'elle
était enchantée de voir ruiner, me servirent à souhait; voici comment:
«Un jour, devant Ursule, qui logeait chez elle, je vous l'ai dit, je
demandai à mademoiselle de Maran ce qu'elle dépensait par an pour sa
maison, son écurie, etc., etc. Elle me répondit: _Quarante mille
francs_. Je m'écriai qu'on la volait, qu'elle ne recevait jamais
personne, que ses voitures étaient horribles; tandis qu'avec cette
somme, moi, je m'engageais à lui tenir la meilleure maison de Paris, si
elle voulait se fier à moi et suivre mes conseils.
«--Comment cela? me dit-elle.
«--Donnez-moi 40,000 francs, ne vous occupez de rien, et je me charge de
votre dépense pendant un an. Vous verrez de quelle manière je vous ferai
vivre: seulement, si vous acceptez, vous irez passer quelques mois à la
campagne pour me laisser le temps de faire les changements nécessaires à
votre hôtel, cela sans bourse délier de votre part; je retrouverai cette
dépense sur les 40,000 francs annuels.
«Ursule me regarda. Il me sembla qu'elle comprenait ma pensée, car un
sourire... (oh! si vous connaissiez ses sourires!...) me récompensa de
mon ingénieux stratagème.
«Vous entendez à demi-mot, n'est-ce pas? Ursule devait jouir de tout le
luxe que je prétendais improviser avec les 40,000 francs de mademoiselle
de Maran; celle-ci accepta ma proposition en riant aux éclats (elle rit
toujours ainsi lorsqu'elle fait quelque perfidie). Quinze jours après
notre convention, mademoiselle de Maran était établie à Auteuil avec
Ursule dans une ravissante maison qu'un Anglais, dégoûté de ce séjour,
m'avait, disais-je, louée pour rien. J'ai toujours eu le génie des
impromptus, quand l'argent ne me manque pas.
«Il est inutile de vous dire ce que me coûta l'arrangement de cette
maison d'Auteuil, où je me rendais chaque jour. C'était un _cottage_
véritablement féerique. Pendant ce temps-là les travaux de l'hôtel de
Paris avançaient rapidement. J'avais commencé la réforme par l'écurie.
Je remplaçai les antiques voitures de mademoiselle de Maran par les plus
jolis attelages de Paris. Sachant combien Ursule aimait a monter à
cheval, je décidai mademoiselle de Maran à louer un petit appartement
vacant alors chez elle à mon oncle, le duc de Versac, complétement ruiné
par la révolution de juillet; il servit ainsi de chaperon a Ursule dans
ses promenades _équestres_ avec moi, et la conduisit dans le monde
lorsque mademoiselle de Maran ne pouvait l'y accompagner.
«Grâce à mon activité, au commencement de l'hiver l'hôtel de Maran tut
transformé en un vrai palais. Un magnifique rez-de-chaussée fut réservé
pour les réceptions. L'appartement d'Ursule, le temple de mon idole
chérie, était une merveille de luxe et d'élégance: je le remplis de
meubles rares, de porcelaines précieuses, de tentures admirables, de
tableaux des meilleurs maîtres. On crut que mademoiselle de Maran
devenait folle, car les énormes dépenses que je faisais chez elle lui
étaient nécessairement attribuées. Elle le laissait croire, et moi aussi
pour mille raisons que vous sentez bien.
«Mademoiselle de Maran, pendant l'hiver, donna des bals superbes,
pendant le carême des concerts excellents, et au printemps des soirées
champêtres dans son immense jardin, où j'avais fait des prodiges.
«L'hôtel de Maran devint la maison la plus agréable, la plus recherchée
de Paris. Mademoiselle de Maran avait de plus une loge à l'Opéra et aux
Bouffons, le tout au moyen des éternels quarante mille francs qu'elle
me donnait annuellement.
«Lorsque je lui rendis ses comptes, au bout de la première année, elle
se mit à rire aux éclats, déclara que j'étais un enchanteur, et me
supplia de continuer d'être son intendant. J'avais dépensé plus de dix
mille louis. Il est inutile de vous dire qu'Ursule était la reine de ces
fêtes, données pour elle et presque par elle, car elle en faisait les
honneurs avec une grâce exquise, une dignité nonpareille. Elle était
devenue une excellente musicienne. Dans les concerts de l'hôtel de Maran
elle montra un talent du premier ordre. Bientôt on ne parla que d'elle,
de son esprit brillant et hardi, de sa gaieté spirituelle et moqueuse,
surtout de son audacieuse coquetterie, qui me mettait à la torture et
éveillait en moi toutes les fureurs de la jalousie.
«Mademoiselle de Maran subit elle-même l'influence de cette femme
séduisante; car elle ensorcelait tout ce qui l'approchait: toujours
égale, câline, flatteuse, insinuante avec les femmes, avec les hommes
elle était tour à tour fantasque, brusquement provocante, ou d'une
indifférence glaciale; grâce à ce manége elle avait fini par passer pour
une énigme vivante, et pouvoir tout risquer, tout oser impunément.
«Contraste étrange! cette femme, qui jouissait sans scrupule de toutes
les dépenses qu'au nom de mademoiselle de Maran je faisais pour elle, me
traita avec la dernière dureté, avec le plus outrageant mépris, parce
qu'une fois je voulus lui offrir quelques bijoux pour sa fête.
«En y réfléchissant, cela ne m'étonna pas. Ursule est remplie de tact:
on sait qu'elle est pauvre, le moindre luxe _personnel_ l'eût
compromise: elle s'est donc créé une mode à elle, à la fois de la
dernière simplicité et d'une extrême élégance. Elle a un cou si
charmant, un bras si frais, si blanc et si rond, qu'il y a d'ailleurs de
la coquetterie à elle à se passer de colliers et de bracelets.
«Sa toilette Consiste toujours pour le soir en une robe de crépu blanc
d'une fraîcheur ravissante et d'un goût adorable; une fleur naturelle
dans ses beaux cheveux, un bouquet pareil au corsage: jamais elle ne
porte autre chose. Le matin, c'est une petite capote et une robe des
plus simples avec un grand châle de cachemire. Vous voyez que les
soixante mille francs de sa dot doivent lui suffire longtemps pour son
entretien.
«Quant aux magnificences qui l'entourent et dont elle fait les honneurs,
elle en est aussi fière, aussi heureuse que si elle en était la
maîtresse et non pas le prétexte; car cette femme singulière aime moins
la possession que la jouissance du luxe. Cette distinction vous paraîtra
subtile. Si vous connaissiez Ursule, vous la trouveriez juste.
«Eh bien, malgré tant de dévouement, malgré tant de sacrifices,
souvent... je ne suis pas heureux. J'ai la conscience d'être nécessaire
à Ursule, je suis sûr qu'elle ne renoncerait que difficilement à
l'empire qu'elle a sur moi... Mais quel empire!
«Après la lettre qu'elle m'avait écrite et qui fut surprise par son
mari, elle aurait dû être très-embarrassée lors de sa première entrevue
avec moi. Il n'en fut rien; malgré ce que vous appelez ma _rouerie_, je
fus plus gêné qu'elle. Cela ne vous étonnerait pas si vous connaissiez
la trempe de ce caractère, la souplesse, l'audace, la supériorité de cet
esprit.
«--Pensez-vous réellement tout ce que vous m'avez écrit?--lui dis-je
avec amertume.
«Elle se prit à rire, car cette femme rit toujours, et me répondit:
«--Êtes-vous de ces gens aveugles qui confondent le présent et le passé?
Ce qui était vrai hier ne peut-il pas être faux aujourd'hui, et ce qui
était faux hier ne peut-il pas être vrai à cette heure! Ne vous occupez
donc pas de pénétrer si j'ai pensé ou non ce que je vous ai écrit dans
des circonstances différentes de celles où je vous revois. Vous m'aimez,
dites-vous; faites donc que je vous aime, ou que je semble vous aimer.
Me forcer à feindre un sentiment que je ne ressens pas est plus flatteur
encore que de m'inspirer un sentiment que j'avoue. Si je vous aime
sincèrement, votre coeur sera flatté; si je simule cet amour, votre
orgueil triomphera. De toute façon votre rôle est assez beau, j'espère.»
«Que répondre à tels paradoxes, à de telles folies, surtout lorsque ces
folies sont murmurées à votre oreille par une bouche de corail aux dents
perlées, aux lèvres fraîches, sensuelles et pourprées, dont les coins
se sont veloutés depuis peu d'un imperceptible duvet noir... Que
répondre lorsque ces paroles sont accompagnées d'un regard profond,
ardent, voluptueux... Oh! vous ne savez pas la puissance magnétique de
ces deux grands yeux bleus qui sous leurs longs cils et leurs minces
sourcils d'ébène, vous dardent, quand ils le veulent, la passion
jusqu'au fond du coeur... ou se plaisent méchamment à vous glacer par
leur dédain moqueur... Non, non, on ne rencontrera jamais des yeux
pareils.....
* * * * *
«Je ne reculai donc devant aucun sacrifice. Alors commença pour moi une
vie d'agitation continuelle... car cette femme est incompréhensible,
impénétrable; je ne sais encore ce que je suis pour elle.
«Tantôt elle semble éprouver pour moi un amour irrésistible auquel elle
cède parfois avec une sorte de tendre dépit. Vous dire ce qu'elle est
alors... vous dire ce qu'elle est dans ces rares moments d'ivresse et
d'abandon m'est impossible... aussi impossible que de vous peindre ses
brûlantes langueurs lorsque, succombant au sentiment que je lui inspire,
elle me maudit avec une grâce si enchanteresse et si passionnée.
«Tenez, à cette seule pensée mon coeur bat, mon sang bouillonne, mes
joues s'allument! Et pourtant cette liaison dure depuis plus de deux
ans, et pourtant je suis presque sûr que cette femme me trompe, et
pourtant durant ces deux années je n'ai pas eu peut-être un mois de
bonheur complet, car à chaque instant cette créature insaisissable
m'échappe, me raille, me rejette du ciel dans l'enfer en me laissant au
coeur d'affreux doutes que le lendemain elle sait dissiper d'un regard
ou d'un sourire...
«Oh! vous n'imaginez pas ce que c'est que de vivre dans ces alternatives
continuelles d'espérance et de désespoir, de joie et de larmes, de
colère et d'amour, de méfiance et d'aveuglement; vous ne savez pas quel
art infernal sait lentement filtrer l'ambroisie dont elle pourrait
m'enivrer! Figurez-vous un malheureux dont les lèvres sont desséchées et
à qui l'on distillerait goutte à goutte à de longs intervalles l'eau
limpide et fraîche qui pourrait apaiser la soif...
«Oh! dites, dites, ne serait-ce pas rendre sa soif plus inextinguible,
plus cruelle encore? Dites, ne serait-ce pas à mourir de rage?...
Telle est pourtant ma vie... sans cesse dévorée d'amour... Ursule ne
m'accorde jamais assez pour satisfaire ma passion, et toujours assez
pour l'irriter et pour rendre ainsi sa domination plus despotique
encore.
«Oh! la créature infernale... Elle sait bien que d'un souvenir ardent
naissent d'ardentes espérances, et que ce qui est inassouvi est toujours
éternel.
«Tel est le secret de ma faiblesse, de ma lâcheté, de ma honte. Tel est
aussi le secret de ma joie insensée, délirante, lorsqu'Ursule daigne
être pour moi une femme et non pas un démon insolent et moqueur.
«Tantôt encore elle sait me persuader, ou plutôt je me persuade que,
malgré tous ses désolants caprices, Ursule m'aime ardemment, et que sa
conduite bizarre est calculée pour me tromper sur l'amour qu'elle a
pour moi, amour dont son orgueil se révolte; tantôt je crois que c'est
pour conserver plus longtemps mon coeur qu'elle feint l'inconstance et
le dédain, parce qu'elle sait que la satiété me viendrait peut-être si
je n'avais plus d'inquiétude sur la sincérité de son affection... Je
vois alors une preuve de violente passion dans ce qui d'autres fois me
révolte et m'indigne.
«Enfin, dans mes jours de soupçons, je me figure qu'elle ne m'aime pas,
qu'elle me tolère parce que je trouve le moyen de flatter ses goûts et
ses penchants.
«N'est-ce pas que c'est affreux? Oh! la misérable! elle sait bien que ce
sont ces doutes irritants qui font sa force, elle le sait bien!
«Si je me croyais ingénument, stupidement aimé comme je l'ai été par ma
femme et par bien d'autres, l'indifférence, le dégoût viendraient bien
vite... de même que si je me croyais impudemment joué, je
l'abandonnerais sans hésiter... Malédiction! Qui m'éclairera donc? que
pensez-vous vous-même? Et encore non, moi seul puis juger de cela; si
j'en suis incapable, vous ne réussirez pas mieux que moi.
«Ce qui m'est encore douloureux, c'est la lutte de mon orgueil et de mon
amour-propre: mademoiselle de Maran évite avec soin tout ce qui, aux
yeux du monde, pourrait ressembler de sa part à une tolérance coupable;
j'ai revendu la maison que j'avais achetée à M. de Rochegune, et je me
suis logé assez près de l'hôtel de Maran; à Auteuil, j'ai un pied à
terre, et mes droits apparents ne sortent pas des limites d'une
intimité ordinaire. Quant à Ursule, elle est pour moi dans le monde
comme pour tous les hommes qui s'occupent d'elle, ni plus, ni moins, et
beaucoup de mes amis demandent encore si je suis heureux ou non.
«Tantôt je me révolte à la pensée qu'un _bonheur_ qui me coûte si cher
soit ignoré, et je suis assez _jeune_ pour songer à compromettre Ursule;
d'autres fois, craignant d'être trompé et de passer pour un homme
ridicule, je contribue à égarer l'opinion en nommant moi-même mes
rivaux.
«Oh! tenez, voici encore une des plaies de cet indigne et brûlant amour;
c'est de ne pas savoir si Ursule me trompe! Je l'ai fait suivre.
Peut-être s'en est-elle aperçue, car l'on n'a rien découvert: cela ne
m'a pas rassuré. Je crois plus à son adresse qu'à sa vertu.
«Ce qui est encore affreux dans de pareils amours, c'est que les
bassesses, les trahisons que l'on a commises sont autant de liens qui
vous enchaînent à votre fatale idole... Quelquefois je m'indigne de ce
qu'Ursule ne me tienne pas assez compte du mal que j'ai fait, des
douleurs que je cause; car cet argent que je dissipe à pleines mains...
c'est la fortune de ma femme qui vit seule et malheureuse... Mais ces
réflexions me trouvent impitoyable: j'ai assez de mes chagrins, sans
songer à ceux des autres; et puis c'est une question d'argent après
tout, et je n'ai jamais su ce que c'était que l'argent... Toute ma
terreur est de penser à ce que je deviendrai quand cette fortune sera
dissipée. Ursule s'accommodera-t-elle toujours de la maison plus
restreinte de mademoiselle de Maran? car celle-ci ne la quittera plus;
elle vieillit et elle avoue l'horreur qu'elle aurait pour la solitude...
Pour rien au monde elle ne voudrait maintenant se séparer d'Ursule...
Mais moi... moi, que deviendrai-je?
«Pour conjurer ces fatales pensées, je veux vous donner un exemple de ma
persévérance et de mon soin à prévenir les plus frivoles caprices de
cette femme.
«Il y a deux mois environ, elle me boudait; jamais je n'avais été plus
malheureux, c'est-à-dire plus amoureux. Voici pourquoi: Ursule ayant eu
la fantaisie de jouer la comédie à l'hôtel de Maran, un théâtre avait
été élevé comme par enchantement; Ursule y avait montré un talent
incroyable dans le rôle de Célimène du _Misanthrope_, et, par un de ces
contrastes qu'elle affectionne, elle avait voulu jouer ensuite un rôle
de mademoiselle Déjazet dans une petite pièce très-graveleuse: c'était à
devenir amoureux fou d'Ursule, si l'on ne l'eût été déjà.
«Tout le monde resta stupéfait. Les gens les plus prévenus furent forcés
de convenir qu'après mademoiselle Mars personne n'avait joué Célimène
avec autant de grâce, de finesse, d'esprit, et surtout avec un plus
grand air; quant à la petite pièce, Ursule avait au moins rivalisé avec
mademoiselle Déjazet pour la malice et l'effronterie libertine: enfin,
son succès dans ces deux ouvrages si différents avait été véritablement
inouï.
«Transporté d'amour et d'orgueil, je vins joindre mes éloges à ceux de
la foule; savez-vous ce qu'Ursule me répondit avec son insolence et son
cynisme habituel?
«--Lorsqu'une femme du monde joue la comédie, son amant est le dernier
qui doive se féliciter de la voir si parfaite comédienne.»
«Puis pendant quelques jours elle me bouda, et se compromit assez
gravement avec lord C***, homme très-aimable et très à la mode.
«Cette fois je fus sur le point de rompre avec Ursule; un caprice de
cette étrange créature, en me jetant dans une de ces folles dépenses
qu'elle prenait à tâche de provoquer, me remit sous le joug plus épris
que jamais.
«Sachez d'abord que j'avais fait construire au milieu du jardin de
l'hôtel de Maran un très-grand chalet suisse; au printemps, il servait
de salle de bal; à l'intérieur les murs étaient recouverts de sapin
rustique orné d'une incrustation de bois des îles d'un vert tendre
représentant des guirlandes de vignes.
«J'arrive sombre et chagrin. Ursule était dans le chalet avec
mademoiselle de Maran et lord C***. Au milieu de la conversation, Ursule
dit en montrant les murs du pavillon:
«--Mon Dieu! qu'une tenture toute en fleurs naturelles serait
ravissante! Comme l'intérieur de ce chalet ainsi tapissé serait
admirable! Il est bien dommage que ce soit un rêve de fée.
«Lord C*** et mademoiselle de Maran s'écrièrent qu'en effet une telle
idée était impossible à réaliser. Ursule me jeta un de ces regards dont
elle connaissait la puissance et parla d'autre chose; je la compris.
«Le lendemain les murs intérieurs du chalet disparaissaient sous une
véritable tenture de fleurs naturelles; des treillis de jonc très-serrés
avaient été couverts de jasmins, d'oeillets blancs, de roses blanches,
tellement pressés et symétriquement arrangés, que cette masse de fleurs
formait un fond très-uni, d'une blancheur de neige, sur lequel de gros
bouquets de roses étaient régulièrement disposés et attachés avec des
flots de rubans de satin bleu-ciel, ainsi que cela se voit dans les
tapisseries.
«Il est impossible de dire ce qu'il m'avait fallu d'argent, de soins, de
volonté pour rassembler en vingt-quatre heures cette énorme quantité de
fleurs, car il y avait peut-être cent pieds de lambris à recouvrir en
entier.
«Ursule daigna se montrer sensible à cette attention, me pardonner les
tourments qu'elle m'avait fait souffrir, et je fus encore le plus
fortuné des hommes.
«Une autre fois, un soir, à la campagne, à Auteuil, par un magnifique
clair de lune, on parlait de l'ouverture d'un nouvel opéra-comique
d'Auber, alors fort en vogue; l'on en vantait l'harmonie à la fois
savante et mélodieuse. Ursule, qui prenait plaisir à me mettre au défi,
dit en me regardant:--«Quel dommage que cette délicieuse musique ne
puisse nous arriver de Paris avec cette faible brise... qui murmure dans
les arbres du jardin!»
«Il était six heures. Je sors un moment. Je reviens, je trouve le moyen
de retenir Ursule et mademoiselle de Maran jusqu'à près de minuit. On
entend tout à coup dans le lointain cette ouverture jouée à grand
orchestre, et arrivant, ainsi que l'avait désiré Ursule, _avec la faible
brise qui murmurait dans les arbres du jardin_.
«Cela vous semble tenir du prodige, rien n'était plus simple. A peine
Ursule avait-elle exprimé ce désir, que j'avais aussitôt envoyé deux de
mes gens à Paris; ils y arrivaient en vingt minutes: l'un obtenait pour
une somme considérable que le chef d'orchestre de l'Opéra-Comique vînt
après le spectacle à Auteuil avec ses instrumentistes; l'autre
s'occupait de trouver des voitures de remise et de les tenir attelées à
la porte du théâtre avec des chevaux de poste pour amener rapidement les
musiciens et leurs instruments. Cet opéra était assez étudié pour être
exécuté sans la partition. Le spectacle finit à onze heures; une heure
après, l'orchestre entier était à Auteuil, caché dans un massif, et
réalisait ainsi un caprice d'Ursule.
«Cette fois j'eus à peine un remerciement; je l'avais habituée à de
telles surprises en ce genre qu'elle s'était blasée sur les prodiges que
j'opérais à force d'or.
«Poussé à bout par tant d'insolence, d'ingratitude et de dureté, j'osai
récriminer, parler des sacrifices de toutes sortes que je lui avais
faits, de ma femme que j'abandonnais, de sa fortune que je dissipais.
Ursule, prenant des airs de fierté glaciale et de mépris écrasant, me
demanda ce que je voulais dire, si j'étais un homme d'assez mauvais goût
pour lui reprocher une _sérénade_ ou un _bouquet_ (faisant allusion à la
tenture de fleurs et à l'orchestre invisible). Quant à mes autres
_sacrifices_, elle ne me comprenait pas du tout. Mademoiselle de Maran
s'ennuyant seule, la voyant isolée, lui avait proposé, à elle Ursule, de
venir habiter l'hôtel de Maran, et de l'aider à en faire les honneurs.
Cette maison était fort agréable sans doute, grâce à l'économie bien
entendue que je mettais dans les dépenses de mademoiselle de Maran; mais
elle, Ursule, quelle obligation personnelle pouvait-elle m'en avoir? Ne
m'avait-elle pas exprimé toute son indignation une fois que je m'étais
permis de lui offrir quelques bijoux?
«Tout cela était vrai. Par un de ces contrastes inexplicables, si
nombreux dans le caractère d'Ursule, je vous le répète, elle eût rougi
d'accepter un diamant, et elle n'hésitait pas à faire les honneurs d'une
maison dont je soutenais l'énorme dépense; et elle n'hésitait pas à me
jeter, avec une sorte de joie méchante, dans les plus folles, dans les
plus stériles prodigalités.
«Enfin, lorsque désespéré, furieux de me voir ainsi traité, je lui
reprochais d'être mon mauvais génie, Ursule riait aux éclats et me
répondait audacieusement:--«Je vous avais bien dit de toujours vous
défier de moi lorsque je semblerais éprouver pour vous autre chose que
de l'indifférence ou du dédain, pouvant bien quelque jour me mettre en
tête de venger _Mathilde_. Or, ce que je vous avais prédit est arrivé:
JE VENGE MATHILDE.»
«Le lendemain, un mot tendre de sa part me fit encore oublier ses
mépris...
«Tenez, j'ai beau mettre mon inconcevable conduite sur le compte d'un de
ces amours insensés dont il y a tant d'exemples, malgré moi... oui...
malgré moi, je crois qu'il y a là quelque chose de fatal... Je suis
devenu superstitieux: je vous dis que cette femme est fatale.
«Il y a dans sa joie quelque chose de sombre; dans son influence, dans
sa fascination quelque chose d'étrange.
«Mademoiselle de Maran me dit quelquefois:--Je ne me suis jamais
attachée à personne; personne ne m'a jamais dominée, et voilà que je ne
puis plus me passer de cette jeune femme. Je sais qu'elle est malicieuse
comme un démon; mais c'est égal, il me semble que le feu de ses grands
yeux bleus éclaire tout autour de moi.» Mademoiselle de Maran a raison:
ses yeux rayonnent d'un éclat extraordinaire, on dirait que la lumière
dont ils brillent provient d'un foyer de lumière intérieure... Allons,
je me tais, vous riez et vous m'accusez de croire au diable...
«Adieu, j'ai la tête en feu; cette pensée rétrospective sur ces années
passées me fait l'effet d'un songe douloureux.
«Que pensez-vous de tout ceci? répondez-moi, conseillez-moi,
plaignez-moi.
«G. DE LANCRY.»