--Tiens... tiens...--s'écria-t-il joyeusement,--voilà cette bonne madame
de Maran.
--Moi-même, en chair et en os, mon bon monsieur Sécherin,--justement je
parlais de vous à l'instant. Bonjour, Ursule... bonjour, chère
petite,--dit mademoiselle de Maran en se levant pour baiser Ursule au
front,--je suis tout heureuse de vous voir réunies. Voilà ce que je
rêvais, vous voir toujours vivre ensemble comme deux soeurs... vous
quitter le plus rarement possible...
--Et même ne pas nous quitter du tout si ça se peut,--s'écria M.
Sécherin.--Il n'y a rien de tel que la vie de famille... n'est-ce pas,
mademoiselle de Maran? vous comprenez ça, vous qui êtes la crème des
bonnes femmes?
--Ah! monsieur Sécherin! je vas recommencer à vous gronder si vous
continuez à m'appeler _crème_! je vous en avertis; d'abord ça effarouche
ma modestie, et puis ça va me compromettre comme aristocrate. Vous êtes
encore bon là avec votre _crème_! monsieur Sécherin! Est-ce qu'après les
glorieuses journées de juillet, qui ont fondé l'égalité, la fraternité,
la liberté, il y a encore de ces distinctions-là? Appelez-moi bonne
femme tout uniment, mais pas crème... ou je me révolte!
--Allons, va pour bonne femme; mais vous êtes une fameusement bonne
femme... si bonne...--ajouta M. Sécherin en devenant tout à coup
sérieux,--si bonne que vous me rappelez ma pauvre mère comme ma pauvre
mère vous rappelait à moi.
--Cette comparaison-là fait à la fois mon éloge, celui de madame votre
mère, et par-dessus tout celui de votre judiciaire, mon bon monsieur
Sécherin. Mais est-ce que vous auriez eu le malheur de la perdre?
--Non, non, Dieu merci... mais il y a eu bien du nouveau depuis que je
ne vous ai vue, allez...
--Ah! bah! contez-moi donc cela, vous savez comme je m'intéresse à ce
qui vous regarde; qu'est-ce qu'il y a donc, mon pauvre monsieur
Sécherin?
En vain Ursule, redoutant l'indiscrétion de son mari, lui fit signes sur
signes, il ne s'en aperçut pas, et continua:
--Mon Dieu! oui, nous nous sommes séparés d'avec maman.
--Pas possible! mon pauvre cher enfant; vous vous êtes séparé d'avec
votre maman? Et pourquoi cela, Jésus mon Dieu?
--Parce que maman avait pris Ursule en grippe, et qu'elle s'était
imaginé que cette pauvre Bellotte se laissait faire la cour par
Chopinelle, notre sous-préfet, qui a été du reste destitué par la
révolution de juillet.
La physionomie de mademoiselle de Maran, jusque-là comique et moqueuse,
devint tout à coup digne, sévère; elle dit à M. Sécherin:
--Douter de la vertu d'Ursule serait douter de la moralité de
l'éducation et de la solidité des principes que je lui ai données.
Monsieur Sécherin, il fallait que madame votre mère fût cruellement
prévenue contre Ursule pour croire à une telle énormité... Vous savez
que l'attachement ne m'aveugle pas, moi. Eh bien! je vous suis et je
vous serai toujours caution de la régularité d'Ursule; quoique les
apparences puissent être contre elle, ne les croyez jamais, les
apparences... car cette charmante enfant vous aime encore plus qu'elle
ne vous le laisse voir.
--Ah! madame, il sera dit que vous me mettrez toujours du baume dans le
sang!--s'écria M. Sécherin,--de ma vie je n'ai douté d'Ursule, je vous
en donne ma parole d'honneur... mais j'en aurais douté que ce que vous
me dites là détruirait mes soupçons les plus enracinés.
--Madame,--dit Ursule,--vous êtes trop bonne, trop indulgente...
--Pas du tout, je suis juste, je rends hommage au mérite, ça me fait
tant de plaisir de vous trouver ainsi unis! Vous n'avez pas d'idée comme
çà me ravit de voir vos deux charmants ménages s'entendre si bien
ensemble; ça me touche à un point que je ne peux pas vous dire. Ce qui
me plaît surtout de votre rapprochement, c'est de penser que tout cela
n'est rien encore, et que plus vous irez, plus l'avenir resserrera vos
liens: mais c'est à dire que vous finirez par faire une famille si
étroitement unie et confondue qu'on n'y reconnaîtra plus rien du tout;
ça sera une manière de communauté, la confraternité dans le goût de
_Melimelo_, d'Otaïti ou de l'âge d'or, où l'on n'avait à soi que ce qui
appartenait aux autres, n'est-ce pas, mon bon monsieur Sécherin?
--C'est vrai, madame,--dit il en riant,--seulement, moi et ma femme,
nous y gagnons trop, à ce marché-là.
--Laissez-moi donc tranquille avec votre modestie, vous y gagnez trop!
Est-ce qu'on parle ainsi entre amis? Est-ce que d'ailleurs chacun n'y
met pas du sien? n'êtes-vous pas comme frère et soeur avec Mathilde?
si Gontran regarde votre femme comme la sienne, est-ce que, à son tour,
votre femme n'aime pas Gontran au moins autant que vous? Qu'est-ce que
vous venez donc nous chanter avec vos gains, alors?
--Vous avez raison, madame, vous avez raison,--s'écria gaiement M.
Sécherin:--apporter son coeur et son dévouement en _commandite_ dans
une société pareille, comme nous disons en affaires, c'est y mettre tout
ce qu'on peut y mettre, et ça vous donne droit égal au partage du
bonheur.
--L'entendez-vous?--nous dit mademoiselle de Maran en frappant dans ses
mains;--l'entendez-vous, je vous le demande? Mais c'est qu'elle est
charmante, sa comparaison commerciale et commanditaire! C'est donc
Ursule qui vous inspire de ces jolies choses-là? Ce que c'est pourtant
que l'influence d'une honnête jeune femme; comme ça vous polit, comme ça
vous façonne! Certes, mon bon monsieur Sécherin, vous aviez déjà
d'excellentes qualités; mais il vous manquait un je ne sais quoi de fin,
de délicat, de distingué dans l'expression, que vous possédez maintenant
à merveille. Vous n'êtes plus du tout le même homme; votre rudesse,
votre franchise primitive sont tempérées, adoucies par une urbanité
toute pleine de grâce et de mignardise... Ah! ça! mais dites donc...
n'allez pas en piaffer, au moins! vous n'êtes pour rien du tout
là-dedans.
--Comment, madame?
--Mais, certainement, si vous êtes ainsi, ça n'est pas plus votre faute
que ça n'est la faute de l'églantier lorsqu'il devient rosier... Vous
êtes tout bonnement l'ouvrage de cette charmante petite jardinière que
voilà... Elle vous a _greffé_... mon bon monsieur Sécherin, elle vous a
_greffé_.
--Mais c'est que la comparaison est très-juste,--s'écria M.
Sécherin,--elle m'a greffé... je suis _greffé_!...
--Comment donc! et à double écusson encore, mon cher monsieur!--dit
mademoiselle de Maran en regardant Ursule avec un sourire si méchant que
je compris qu'il devait y avoir quelque double entente outrageante dans
la plaisanterie de mademoiselle de Maran.
--Après cela,--dit naïvement M. Sécherin,--peut-être que vous vous
moquez de moi? Vrai, suis-je changé à mon avantage?
--Mon bon monsieur Sécherin,--dit gravement ma tante,--je n'ai peut-être
qu'une seule qualité au monde, c'est une véracité... brutale; pourquoi
donc que je vous dirais cela, si je ne le pensais pas? Vous ai-je ménagé
quand je trouvais à reprendre dans votre manière de dire?
--Non; ça, c'est vrai. Eh bien! au fait, je vous crois et je veux vous
croire; parce que, si je suis changé en bien, c'est grâce à Ursule,
comme vous dites: mais jamais je ne m'étais aperçu de ce changement-là.
--Cette modestie timide et charmante vient consacrer ce que j'ai dit,
mon bon monsieur Sécherin; mais je me tais de peur de rendre Ursule trop
orgueilleuse d'elle et de vous. Ah çà! je vous laisse; je vas demander à
Mathilde de me conduire chez moi, car je suis un peu fatiguée de la
route. Sans compter que ces abominables couleurs tricolores m'ont causé
un affreux mal de coeur. Heureusement, le calme champêtre... la vue
des heureux que j'ai faits... tout ça va me remettre... Ah, ça! je vous
laisse à vos amours tous tant que vous êtes, car je jabotte comme une
pie dénichée.