Le lendemain de cette scène, quel fut mon étonnement de recevoir un mot
fort bref de mademoiselle de Maran! Elle m'annonçait qu'elle arriverait
en même temps que sa lettre, et qu'elle m'apprendrait elle-même la cause
de sa venue.
On eût dit en vérité que cette femme, avertie par un secret instinct des
nouveaux chagrins qui m'accablaient, venait pour jouir de mes tourments.
Si j'avais moins connu mademoiselle de Maran, je me serais étonnée de
l'audace de sa visite en me rappelant que la dernière fois que je
l'avais vue, elle n'avait pas dissimulé la haine qu'elle me portait.
Sa rencontre avec Ursule m'effrayait encore.
Si elle avait méchamment espéré, prévu, calculé que tôt ou tard Ursule,
se trouvant pour ainsi dire mêlée à ma vie, me serait un jour hostile,
elle devait être satisfaite et pouvait devenir une utile alliée pour ma
cousine.
Je réfléchissais avec amertume que le monde était ainsi fait, qu'on
était obligé de recevoir, d'accueillir chez soi ses ennemis les plut
mortels, sous le prétexte de parentés ou de liaisons qui rendent leur
animosité plus odieuse encore.
Je fis part à Gontran de la prochaine arrivée de ma tante.
Il accueillit cette nouvelle avec assez d'indifférence.
Je ne partageais pas sa quiétude. Un tel voyage était si en dehors des
habitudes de mademoiselle de Maran, qui n'avait pas quitté Paris depuis
quinze ans, que je lui soupçonnais quelque grave motif.
Environ vers les deux heures, ma tante arriva accompagnée de Servien,
d'une de ses femmes, d'un valet de pied qui lui servait de courrier, et
d'un chien-loup successeur de Félix.
Nous allâmes recevoir mademoiselle de Maran au perron du château.
Elle descendit assez lestement de voiture et n'était nullement changée:
elle portait toujours sa robe et son chapeau de soie carmélite.
Malgré mes tristes préoccupations, je ne pus m'empêcher de sourire de
surprise en voyant la capote de mademoiselle de Maran décorée d'un
noeud tricolore; le chapeau de Servien portait une énorme cocarde aux
mêmes couleurs patriotiques.
Ma tante s'aperçut de mon étonnement, et s'écria en entrant dans le
salon:
--Ça vous interloque, n'est-ce pas? de ce que je ne vous ai pas encore
entonné la _Marseillaise_, _Ça ira_ ou la _Parisienne_, autre complainte
patriotique, démagogique, emblématique et orléanique qui vaut bien les
autres bucoliques de la République... Dites donc, citoyen et citoyenne,
je vous fais l'effet d'une fameuse _tricoteuse_ ou _vainqueuse_ de
juillet avec mes rubans tricolores, n'est-ce pas? Vous croyez peut-être
que je viens vous annoncer mon mariage avec M. de Lafayette, pour la
première sans-culotide de frimaire... par-devant l'autel de la Patrie?
Eh bien! vous vous trompez; tenez, les voilà sous mes pieds, ces beaux
rubans tricolores, les voilà au feu,--dit ma tante en arrachant de son
chapeau le noeud, et en le jetant dans la cheminée après avoir marché
dessus avec une rage comique.
--A merveille, madame!--dit Gontran en riant aux éclats,--je vous
croyais ralliée.
--Comment, ralliée? Ah çà! est-ce que vous prétendez vous moquer de moi,
monsieur de Lancry? Figurez-vous donc que si j'ai consenti à m'attifer
de ces exécrables couleurs qui puent le peuple, l'empire et la
guillotine, c'était pour voyager tranquille.
--Et votre royalisme ne s'est pas révolté de cette concession,
madame?--dit Gontran.
--Est-ce que mon royalisme a quelque chose à voir là-dedans? Est-ce
qu'on regarde aux moyens de salut quand ils sont bons? Du temps du
citoyen Cartouche et du citoyen Mandrin, est-ce que je me serais fait
faute d'user d'un sauf-conduit de ces messieurs pour pouvoir traverser
leurs bandes sans danger? Eh bien! cette abominable cocarde et ce
passe-port timbré d'un imbécile de coq gaulois qui m'a tout l'air d'un
gras citoyen du Maine, ne sont que des sauf-conduits... j'en use, mais
je les méprise... vous comprenez?
--Parfaitement, madame; mais à quel heureux hasard devons-nous votre
bonne visite?
--Figurez-vous donc, mon pauvre garçon, qu'ils vont juger, c'est-à-dire
condamner ces malheureux ministres; il y a des émeutes tous les jours à
Paris: on parle de piller les hôtels; de faire un second 93. J'ai fourré
mon argenterie dans une cachette que le diable ne déterrerait pas;
j'apporte mes diamants et cinq mille louis dans le double-fond de ma
voiture, et je viens attendre ici les événements. Si ça se calme, je
retourne à Paris; si ça augmente, j'émigre en Angleterre encore une
fois; mais, quant à présent, Paris n'est pas tenable. Toute ma société
s'est effarouchée et envolée, il y avait bien de quoi. Les uns ont suivi
ce pauvre bon vieux roi et madame la dauphine; les autres vont en Vendée
attendre _Madame_, et, Dieu merci, ils donneront longtemps du fil à
retordre à ces nouveaux _bleus_: les autres, enfin, ont fait un
sauve-qui-peut qui en Italie, qui en Allemagne, comme du temps de la
première révolution. Ma foi! je m'ennuyais à Paris, lorsque, pour
changer, la peur est venue me talonner; c'est ce qui me procure le
bonheur de venir vous embrasser, mes chers enfants. J'aime tant à
contempler votre joli petit ménage, ça me réjouit le coeur; je me dis
en le voyant: C'est pourtant grâce à moi que ces deux coeurs si bien
faits l'un pour l'autre sont unis par une chaîne fleurie. Ah!... ah!...
ah!... mais voyez donc l'effet de la campagne... je parle déjà comme une
églogue... Où sont donc vos pipeaux, s'il vous plaît, beau sylvain? Je
voudrais chanter votre bonheur sur la double flûte des bergers
d'Arcadie!
La gaieté de mademoiselle de Maran m'effrayait; son rire aigre et
strident annonçait toujours quelque méchanceté.
Selon son habitude, ma tante avait, en entrant, mis ses lunettes,
quoiqu'elle n'eût ni à lire, ni à travailler; mais elles lui servaient,
pour ainsi dire, à cacher son regard: à l'abri de leurs verres, elle
pouvait observer à son aise sans être remarquée.
Je m'aperçus que, tout en causant, elle examinait attentivement la
figure de mon mari et la mienne.
--Et Ursule,--dit mademoiselle de Maran,--avez-vous de ses nouvelles?
--Elle est ici depuis quelques jours avec son mari, madame,--lui
répondis-je.
--C'est-y possible? Comment! nous sommes donc tout à fait en famille?
Mais voyez donc comme j'arrive à propos. Mais où est-elle donc, cette
chère fille?
--Elle se promène avec M. Sécherin; elle va bientôt rentrer, je
l'espère,--dit Gontran.
--Elle se promène avec son mari!--s'écria mademoiselle de Maran,--et je
vous trouve ici avec votre femme, Gontran! Mais c'est la terre promise
des ménages que cet endroit-ci, mais c'est pharamineux, mais c'est une
manière de vie patriarcale tout à fait attendrissante... Elle se promène
seule avec son mari! comme c'est bien à elle! car il est bête comme une
oie, son mari, et il a autant de conversation qu'une autruche... Mais,
dites donc, mes enfants, est-ce qu'ils s'accordent toujours entre eux la
mignarde et touchante réciproque de Bellotte et de Gros-Loup?
--Vous trouverez Ursule fort changée, madame,--dis-je à mademoiselle de
Maran en souriant avec amertume.
--Changée! est-ce qu'elle n'est plus jolie comme autrefois?
--Si, madame, elle est toujours charmante, mais son caractère s'est
développé; elle est maintenant beaucoup moins mélancolique.
--Ah! ah! ah!... je ris malgré moi,--dit mademoiselle de Maran,--en
pensant combien ma partialité pour vous m'aveuglait, Mathilde... Vous
souvenez-vous comme je grondais toujours Ursule à tout propos, comme je
la trouvais laide! je puis bien vous dire cela maintenant, mes enfants.
Eh bien! c'était une affreuse injustice: je la trouvais, au contraire,
spirituelle, charmante; et même, on peut dire ça devant un mari, parce
que les maris en disent bien d'autres lorsque leurs femmes ne sont pas
là... eh bien! je trouvais à Ursule plus de physionomie, plus de
gentillesse qu'à vous, ma chère Mathilde... C'était pourtant par amour
pour vous et pour vous louer aux dépens de votre cousine, que je faisais
ces affreux mensonges-là. Étais-je fausse, hein! c'est-à-dire étais-je
bonne! car, moi, lorsque l'attachement m'emporte, je suis capable de
tout... Ah çà! dites donc, chère petite, n'allez pas, après cela, vous
figurer que vous êtes moins belle qu'Ursule, au moins; vous l'êtes mille
fois davantage, sans contredit. Elle ne peut pas lutter avec vous pour
la régularité des traits; mais elle a ce je ne sais quoi, ce montant, ce
piquant, cet entrain qui tourne la tête de ces garnements-là.
Et elle me montra Gontran en riant aux éclats... Puis, se penchant à mon
oreille, elle me dit à mi-voix toujours en riant:
--Ah çà! est-ce que vous n'en êtes pas jalouse, de cette diablesse
d'Ursule? Défiez-vous de ces soeurs _sainte-n'y-touche_ qui ont des
sourires de Madeleines repentantes et des regards de Vénus Aphrodite!
Ma tante aurait calculé chacune de ses paroles avec la méchanceté la
plus réfléchie, qu'elle ne m'aurait pas blessée plus cruellement.
Cette circonstance me fit croire qu'il y avait des _hasards_ pour les
caractères odieux comme pour les caractères généreux.
Les uns comme les autres sont souvent servis par d'étranges fatalités.
Gontran lui-même, malgré son sang-froid, fut aussi interdit que moi des
tristes plaisanteries de mademoiselle de Maran; il ne put que balbutier
avec un sourire forcé:
--Croyez-vous donc, madame, qu'il me soit possible d'être infidèle à ma
chère Mathilde? Ne sommes-nous pas, comme vous l'avez dit, le modèle des
bons ménages?
--Est-ce que vous ne voyez pas que je plaisante, vilain libertin? Je
voudrais bien apprendre que vous lui fussiez infidèle... A la campagne,
ça n'aurait pas d'excuse; à Paris, c'est différent: l'enivrement du
monde, _l'occasion_... _l'herbe tendre_... Comme qui dirait la belle
princesse Ksernika... Mais ici, fi donc, fi donc!... Pauvre chère
petite!... Vous qui avez été toujours si bien pour Gontran... Tenez... à
l'endroit de cet abominable Lugarto, par exemple.
Je pâlis. Gontran se redressa comme s'il avait été mordu par un serpent,
et dit à mademoiselle de Maran.
--De grâce, madame, ne parlons plus de cela... Ne me rappelez pas une
scène pénible...
--Comment! que je ne parle pas de cela, affreux ingrat que vous êtes! Je
vous dis que j'en parlerai moi... j'en veux rabâcher... Trouvez donc,
s'il vous plaît, une femme qui, pour charmer le créancier de son mari,
s'expose à se perdre de réputation! Mais c'est tout bonnement sublime,
cela, mon cher ami.
--Madame,--s'écria Gontran,--c'est une infâme calomnie; à la face de
tous, je l'ai dit tout haut à ce misérable.
--Eh mon Dieu! je le sais bien, que c'est une calomnie, mes pauvres
enfants, je sais bien que Mathilde est innocente et pure comme le jeune
cygne qui sort de sa blanche coquille, mais...
Je vis où tendait la conversation que voulait engager mademoiselle de
Maran; je l'interrompis et je lui dis avec une fermeté qui l'étonna
comme elle étonna Gontran:
--Vous nous avez fait, madame, l'honneur de venir nous voir; nous ne
pouvions nous attendre à cette visite; nous serons toujours très-heureux
de vous posséder, nous n'oublierons jamais que cette maison a appartenu
à votre frère, nous ferons tout pour vous y recevoir de notre mieux;
mais il nous est permis d'espérer, madame, que vous ne prendrez pas à
tâche d'éveiller de bien douloureux souvenirs pour moi et pour mon mari.
--Mais, ma chère...
--Mais, madame,--repris-je d'une voix plus haute et interrompant encore
mademoiselle de Maran,--mais, madame, puisque vous avez oublié les
motifs qui semblaient devoir à jamais empêcher un rapprochement aussi
intime entre vous et moi, il nous est du moins permis d'espérer qu'il ne
sera pas dit un mot de ces calomnies odieuses dont vous vous faites
l'écho; je crois que ce n'est pas solliciter un trop grand sacrifice de
votre part... Si vous nous accordez cette grâce, madame, nous vous
serons très-reconnaissants, et vous trouverez peut-être quelque plaisir
à voir unis et heureux ceux qu'involontairement, sans doute, vous
eussiez aigris et divisés...
Mon sang-froid, mon calme firent sur mademoiselle de Maran et sur
Gontran un effet singulier et inattendu.
Ma tante, après quelques moments de silence, reprit avec ironie en
regardant Gontran:
--C'est donc maintenant Mathilde qui dit, _nous_? Comment, mon pauvre
vicomte, l'autorité est tombée de lance en quenouille?
--Mathilde parle un peu pour moi et beaucoup pour elle, madame,--dit
Gontran.--je me joins à elle pour vous prier d'oublier des événements
qui nous attristent; mais je ne me permets pas de mettre des conditions
à votre séjour ici,--ajouta Gontran en me regardant sévèrement.
Quoique je ne m'attendisse pas à voir mon mari prendre presque le parti
de mademoiselle de Maran contre moi, je ne me laissai pas abattre.
Satisfaite d'une fermeté de langage qui me surprenait moi-même:
--Je ne mets de conditions qu'à ma présence ici, madame; j'ai eu
l'honneur de vous dire que je me souviendrais toujours que vous êtes la
soeur de mon père, et que vous êtes ici chez M. Lancry. S'il m'était
malheureusement impossible d'accepter certaines plaisanteries, je vous
prierais d'excuser mon départ: M. de Lancry voudrait bien se charger de
vous faire les honneurs de Maran, et je partirais, dis-je, à l'instant
pour Paris.
Je m'étais exprimée avec tant de résolution que mademoiselle de Maran
s'écria:
--Ah çà! c'est qu'elle le ferait comme elle le dit; mais, je ne
reconnais plus votre femme, mon pauvre Gontran, qu'est-ce qu'il y a
donc?
--Il y a, madame, que j'ai _besoin_ de ne plus souffrir, que je suis
décidée à éviter tous les chagrins que je pourrai désormais éviter.
--Peste! vous n'êtes pas dégoûtée, chère petite: ah çà! vous voulez vous
dorloter, vous soigner, ce me semble?
--Oui, madame... j'ai besoin de me _soigner_, comme vous dites.
Malgré ses préoccupations, un tendre regard de Gontran me prouva qu'il
m'avait comprise.
Mademoiselle de Maran reprit ironiquement:
--Eh bien! chère petite, c'est convenu, nous ferons un programme des
sujets qui me sont interdits:
1º le Lugarto et les calomnies relatives au susdit,--2º l'infidélité que
Gontran vous a faite avec la belle princesse Ksernika,--3º toute
comparaison qui pourrait faire penser que je trouve Ursule plus piquante
que vous;--4º enfin toute allusion aux soins empressés que, par la pente
naturelle des choses, ce garnement de Gontran pourrait avoir la
tentation de rendre à Ursule au détriment de cet imbécile de M.
Sécherin, qui, soit dit entre nous, ne perdra pas pour attendre:
mais... tenez, justement le voilà... le voilà... Mon Dieu... comme ça se
trouve bien!