M. Sécherin me regarda d'un air stupéfait, et me dit avec intérêt:

--Mon Dieu, comment la mort d'un cerf vous attriste à ce point, vous qui

devez avoir l'habitude de ces choses-là... Allons donc, cousine, soyez

raisonnable; peut-être après tout qu'elle échappera à son mauvais sort,

cette pauvre victime!

Ceux qui auront bien souffert d'une douleur intime, contrainte,

forcément cachée, ne souriront pas de mépris, lorsque je dirai qu'en

répondant aux derniers mots de M. Sécherin, je fis _pour moi seule_ une

sorte d'allusion à mon propre tort afin de pouvoir un peu épancher à

haute voix les chagrins qui m'oppressaient.

Cela est ridicule, amèrement ridicule, hélas! je le sais, mais heureux

ceux qui ignorent que la souffrance la plus poignante est quelquefois

grotesque dans son expression, ce qui est, je crois, le comble de la

torture morale...

Je répondis donc à M. Sécherin, en pleurant:

--Non, non, la victime ne pourra pas échapper; que peut-elle faire?

Lutter, n'est-ce pas? mais il faut la force de lutter, et elle n'en a

plus la force. Cela dure depuis trop longtemps, elle n'a qu'à se

résigner... à tendre le cou au couteau et à mourir... Pourtant la vie

lui avait paru belle... pourtant qui songerait à mourir par ce temps

radieux, par ce beau soleil?... au bruit de ces fanfares et des cris de

joie des chasseurs... qui pense à mourir? pour qui cette fête est-elle

un deuil?... pour la victime seule... elle pleurera, et on rira de ses

larmes, et on la tuera sans pitié... sans pitié!!

--Le fait est,--dit M. Sécherin, presque attendri,--que les pauvres

bêtes pleurent au moment de mourir... mais, écoutez donc,

cousine,--reprit-il,--on dit aussi qu'avant de mourir les cerfs se

défendent quelquefois joliment, et qu'en mourant la victime a au moins

le plaisir de se venger.

Dans mon égarement, répondant à ma pensée au lieu de répondre à M.

Sécherin, j'essuyai mes larmes; je le regardai fixement et je lui dis

avec un sourire amer:

--Oh! n'est-ce pas? la vengeance... la vengeance! ne pas mourir faible,

méprisée, moquée, insultée! faire à son tour verser des larmes à ceux

qui ont ri de vos douleurs, oh!... n'est-ce pas... la vengeance, la

vengeance! surtout pour punir l'insulte... l'insulte lâche et

misérable... l'insulte qu'on sait impunie... qu'on croit impunie, parce

que l'honneur, la hauteur d'un noble coeur, empêchent une ignoble

délation... Oh! mais cela doit avoir un terme à la fin, n'est-ce pas?

Oui, vous avez raison... la vengeance...

--Ah çà!... cousine,--s'écria M. Sécherin en contenant à peine son envie

de rire,--comment voulez-vous donc qu'on insulte un cerf, et qu'il pense

à se venger?

Je regardai M. Sécherin; je ne le compris pas d'abord.

Au bout de quelques moments je revins à moi et je lui dis:

--Pardon, pardon, mon cher cousin; en vérité, je suis folle; vous avez

raison, ma sensibilité m'a égarée...

--C'est aussi ce que je me disais, ma cousine parle de ce pauvre cerf

comme d'une personne naturelle... Mais nous allons recommencer à

marcher. Entendez-vous, là-bas, comme c'est beau le bruit du cor?

Vraiment, c'est bien un plaisir de roi que la chasse.

La calèche se remit en marche.

Je profitai de ce mouvement pour me livrer sans réserve aux plus amères

réflexions. Je me figurais Gontran et Ursule marchant au pas, l'un près

de l'autre, pour se reposer d'une longue course, laissant leurs chevaux

aller à l'aventure dans des allées sans fin, tapissées de verdure,

abritées par les arbres nuancés des plus riches nuances de l'automne...

Heureux, aimant, ils jouissaient avec ardeur de cette belle et tiède

journée, de ce luxe royal, de cette vie de fêtes en songeant à un

avenir pins enivrant encore, en se disant de tendres paroles d'amour, en

échangeant de longs et brûlants regards... Peut-être même... la forêt

est si touffue et si solitaire, que Gontran, se penchant vers Ursule,

embrasse sa taille svelte d'un bras amoureux et effleure ses joues

vermeilles, encore animées par la course.

Oh! rage!... oh! douleur! oh! torture!... pensai-je... Et moi... moi...

je suis là, brisée, flétrie, oubliée, moquée, car ils se moquent, ils

rient de moi... de moi qui me promène paisiblement avec ce mari qu'on

trompe, qu'on outrage!... Et c'est moi... c'est moi qui ai donné à cet

homme pauvre et presque déshonoré le château où il courtise ma rivale,

le luxe dont il l'éblouit, les plaisirs dont il l'enivre!

Oh! mais, cela est affreux!... affreux!... Cela ne peut pas durer... Je

me lasse d'être stupidement malheureuse, je ne le veux plus... je ne le

veux plus... J'ai là près de moi ce mari honnête et bon qu'on bafoue,

qu'on offense... Éclairons-le... Ce n'est pas dénoncer la perfidie et la

corruption, c'est empêcher l'honneur, la loyauté même, d'être plus

longtemps dupes de la trahison.

Encore une fois le fatal aveu me vint aux lèvres, encore une fois je

reculai devant cette délation....

Au bout d'une demi-heure environ, Gontran nous envoya un de ses gens

nous prévenir que le cerf avait été pris dans un étang, mais que le

chemin pour s'y rendre était si mauvais, que les voitures n'y pouvaient

passer; il m'engageait à retourner au château, où il nous rejoindrait

avec madame Sécherin.

Nous arrivâmes à Maran, où nous précédâmes de peu d'instants Ursule et

Gontran. Après nous être habillés pour dîner, nous rentrâmes au salon.

J'y trouvai ma cousine, mon mari et M. Sécherin. A table, la

conversation roula sur la chasse de la journée. Gontran donna les plus

grandes louanges au courage, à l'adresse d'Ursule, qui déclara n'avoir

jamais goûté un plaisir plus vif.

Ma cousine fut beaucoup plus gaie que la veille; elle parut se soucier

assez peu de conserver à mes yeux son apparence mélancolique. Elle

accepta résolument quelques toasts à ma santé que lui porta Gontran, et

but, sans se faire trop prier, quelques verres de vin de Champagne, à la

grande admiration de M. Sécherin qui ne cessait de s'écrier:

--C'est un vrai démon que ma femme!

Pour la première fois, en voyant l'animation, la gaieté, l'entrain de ma

cousine, je pressentis ce qu'il y avait en elle de hardi et

d'indomptable.

Jusqu'alors elle m'avait paru profondément dissimulée. Ses audacieux

mensonges avaient toujours été enveloppés de formes hypocrites; c'est en

levant mélancoliquement au ciel ses grands yeux baignés de larmes

qu'elle niait l'évidence; mais en la voyant à table si joyeuse, si

résolue; mais en entendant ses saillies vives, imprévues, souvent

étincelantes, je la trouvais plus dangereuse encore.

Mon mari ne cachait pas l'espèce d'admiration qu'elle lui inspirait. Une

espèce de lutte d'esprit s'était établie entre elle et lui, souvent

Gontran n'eut pas l'avantage. Il semblait presque fasciné, dominé par

l'ascendant de cette femme qui, plusieurs fois, le rendit muet par un

mot d'une ironie mordante.

Ce qui paraîtra peut-être étrange, impossible, c'est que je souffrais

alors de l'espèce de supériorité moqueuse avec laquelle Ursule répondait

à mon mari.

Je restais confondue d'étonnement à l'aspect de cette transformation de

ma cousine.

M. Sécherin lui-même me disait tout bas qu'il n'avait jamais cru à sa

femme autant d'esprit.

Maintenant je m'explique ce changement. Il y a certaines natures qui ne

se révèlent pour ainsi dire jamais complétement que lorsqu'elles se

trouvent dans leur véritable _milieu_. Ainsi Ursule était

essentiellement née pour une vie de luxe, de splendeur, de fêtes, de

plaisirs effrénés. Un siècle plus lot, elle eût été l'une de ces femmes

spirituelles et effrontées qui furent les reines des orgies de la

régence.

Pour la première fois peut-être depuis son mariage, elle se trouvait

dans une position analogue à ses goûts, et sans doute son véritable

caractère se développait presque à son insu.

Après dîner on devait faire la curée du cerf aux flambeaux dans la cour

du château, Gontran ayant voulu réserver ce sanglant spectacle à madame

Sécherin.

Vers les neuf heures, les piqueurs sonnèrent quelques fanfares. Nous

allâmes sur une terrasse qui donnait sur la cour d'honneur et qui

s'étendait devant les fenêtres du salon que nous venions de quitter.

Les torches que tenaient nos valets de pied, en grande livrée, jetaient

une clarté rougeâtre sur les bâtiments, dont une partie était

complètement obscure.

Cela me parut sinistre... La meute, avide, impatiente, à peine contenue

par les fouets des veneurs, faisait entendre des grondements féroces;

les yeux farouches des chiens étincelaient dans l'obscurité.

Au milieu de la cour, le premier piqueur de M. de Lancry, ayant

recouvert les débris et les ossements du cerf avec la peau de cet

animal, en prit la tête par le bois et l'agita vivement devant les

chiens.

Toujours contenue, la meute poussa des hurlements furieux jusqu'au

moment où on lui permit de se jeter sur ces restes sanglants, pendant

que les trompes sonnaient avec force. Alors commença une lutte acharnée

entre ces quatre-vingts chiens se ruant les uns sur les autres, hurlant,

grondant, se disputant et s'arrachant les lambeaux sanglants de

l'animal.

Ce spectacle, ces cris me révoltèrent; je rentrai dans le salon, dont

les fenêtres donnaient sur la terrasse. M. Sécherin était descendu pour

voir la curée de plus près. Je me sentais accablée, plus accablée que

jamais d'un mal tout physique; pour la première fois je me demandai

quelle pouvait en être la cause.

Je tombai assise sur une chaise placée près d'une croisée à demi cachée

par les rideaux. Je regardais machinalement le reflet des dernières

clartés des torches vaciller et s'éteindre, car la curée était terminée,

lorsque je vis Ursule et Gontran s'arrêter un instant devant cette

croisée... Gontran enlaça la taille d'Ursule d'un de ses bras et

approcha ses lèvres de la joue de ma cousine, malgré une légère

résistance de celle-ci...

Jamais je n'oublierai ce que je ressentis en ce moment. Par une étrange

fatalité la douleur la plus atroce que j'eusse jamais ressentie me

révéla pour ainsi dire la joie la plus immense que j'aie jamais

connue...

Je ne sais par quel phénomène le coup que je ressentis fut si violent,

qu'au même instant un tressaillement profond... qui me répondit au

coeur, m'éclaira subitement sur la cause de ce malaise dont je

souffrais depuis quelque temps... _Je sentis que j'étais_ MÈRE.

Cette double impression de joie enivrante et de malheur foudroyant fut

telle, qu'un moment je crus que ma tête allait s'égarer.

Dans mon vertige, je me levai machinalement. Je traversai le salon en

courant; je m'enfermai dans ma chambre et, me précipitant à genoux, je

ne pus dire que ces mots:

--Mon Dieu! tu m'as entendue; je ne puis plus être malheureuse

maintenant! A l'instant où j'allais mourir de douleur, tu m'as envoyé un

espoir ineffable!...

Je n'avais pas aperçu Blondeau, qui était dans mon alcôve.

--Grand Dieu!... Madame, qu'avez-vous?--s'écria-t-elle.

Sans lui répondre, je lui montrai la porte de ma chambre en lui disant:

--Je veux être seule. Ferme cette porte, laisse-moi; va dire que je veux

être seule.

Blondeau sortit, alla prévenir M. de Lancry que j'étais indisposée et

que je voulais être seule.

Je restai seule en effet à méditer...

Je ne pouvais plus douter de l'infidélité de mon mari... et j'étais

mère...

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 206 / 355 题