LA CHASSE.

Il me fut impossible le soir de parler en secret à ma cousine, elle

partageait l'appartement de son mari, et deux ou trois fois après dîner

il me sembla qu'elle m'évitait. Je souffris cruellement pendant la nuit.

Au malaise physique qui m'accablait depuis quelque temps se joignit une

grande tristesse.

Je ressentis tout ce que la jalousie a de plus poignant, de plus amer.

En vain je voulus me convaincre de l'injustice, de l'exagération de mes

soupçons; en vain je me dis que peut-être il n'y avait au fond de la

conduite d'Ursule qu'une innocente coquetterie, je ne pus parvenir à me

rassurer.

Je me promis bien, pendant cette cruelle journée, d'observer

attentivement ma cousine et mon mari, et d'avoir le lendemain un sérieux

entretien avec elle.

Gontran ne s'était pas trompé dans son espérance: le jour était radieux,

un resplendissant soleil d'octobre annonçait une de ces dernières

journées d'automne presque aussi belles que les journées d'été...

A midi nous partîmes pour le rendez-vous de chasse.

M. de Lancry avait fait mettre les gens de son équipage en grande

livrée; des fenêtres du château nous les avions vus partir avec les

chiens au son retentissant des trompes. Une calèche à quatre chevaux

approcha du perron; je montai en voiture avec M. Sécherin.

Je n'insiste sur ces puérils détails d'opulence que pour deux raisons:

d'abord, parce que je vis à l'expression des traits d'Ursule qu'elle

admirait autant qu'elle enviait ce luxe, et puis parce que cet appareil

de fête contrastait douloureusement avec mon chagrin.

J'attendais avec impatience l'apparition d'Ursule. J'étais curieuse de

savoir si elle avait à cheval aussi bonne tournure que le disait son

mari; j'espérais que cela n'était pas; je désirais qu'il lui arrivât,

non pas un dangereux accident, mais quelque mésaventure qui pût la

rendre ridicule aux yeux de Gontran, et la punît de son outrecuidance.

Hélas! je n'eus pas cette misérable satisfaction. Lorsque ma cousine

nous rejoignit à cheval avec mon mari, je fus forcée de la trouver plus

jolie que je ne l'avais jamais vue.

A ce propos, je n'ai jamais compris comment la jalousie niait ou

dénaturait les avantages d'une rivale; au contraire, j'ai toujours été

portée a me les exagérer. Mais sans exagération, Ursule était si

parfaitement élégante et gracieuse à cheval, que je fus sur le point

d'en pleurer de dépit.

Je la vois encore: son habit de cheval, de drap bleu foncé, dont la

longue jupe traînait presque jusqu'à terre, était à corsage et à manches

justes: il dessinait à ravir sa taille charmante; elle portait un

chapeau d'homme et un col de chemise rabattu sur une petite cravate de

satin cerise; sa jolie figure, si fraîche et si rose, devait à ce

costume un air mutin, décidé, qui lui seyait à merveille; ses beaux

cheveux bruns encadraient ses joues à fossette. Jamais je n'avais vu ses

yeux d'un bleu plus pur, on eût dit que le ciel s'y reflétait comme dans

un miroir.

La jument qu'elle montait avec une aisance qui me confondit était d'un

bai doré, dont les ardents reflets miroitaient au soleil; ses longs

crins noirs ondoyaient et flottaient au vent. Elle semblait heureuse du

léger poids qu'elle portait, et marchait d'un pas si cadencé, qu'elle

effleurait à peine le gazon.

Gontran montait un cheval de course, noir comme l'ébène, et portait un

habit d'équipage à sa livrée, bleu clair, à collet de velours orange,

avec des boutons d'argent armoriés en vermeil. Le ceinturon de son

couteau de chasse, aussi mi-partie argent et or, serrait sa taille

élégante. Enfin, sa cape de velours noir, découvrant ses traits, en

faisait encore valoir la finesse et le charme.

La recherche de Gontran me frappa d'autant plus, que pour chasser il

était toujours vêtu d'une manière plus que négligée.

Ma cousine voulut s'approcher de la calèche pour me parler. Sa jument,

sans doute effrayée par mon ombrelle, refusa d'avancer.

Je l'avoue à ma honte, je fus ravie de ce contretemps qui mettait

l'habileté d'Ursule en défaut; mais à mon grand étonnement, je n'ose

dire à mon effroi, elle fronça ses jolis sourcils, leva sa cravache et

commença de châtier hardiment sa monture.

--Prenez garde, madame, ne frappez pas _Stella_: elle est

très-vive!--s'écria Gontran effrayé de l'audace d'Ursule.

--Ne fais pas la mauvaise tête, ma petite femme, je t'en

supplie,--s'écria mon cousin en étendant avec anxiété ses deux mains

jointes vers sa femme.

Mais celle-ci, les joues empourprées, les narines dilatées, les yeux

brillants de colère, ses lèvres vermeilles relevées par un dédaigneux

sourire, ne tint compte de ces avertissements. Elle infligea résolûment

un nouveau châtiment à _Stella_, qui se cabra si violemment, que je

poussai un cri d'épouvante.

Ursule, sans paraître aucunement intimidée, se courba sur l'encolure de

_Stella_ en lui rendant la main, tout cela avec un mouvement si naturel,

qu'elle ne semblait courir aucun danger.

--Bravo, ma cousine, à merveille,--s'écria Gontran sans pouvoir cacher

son admiration,--quel sang-froid! quel courage!

Encore excitée par cette approbation, Ursule voulut vaincre

l'obstination de sa jument et la forcer de s'approcher de la voiture.

Quelques nouveaux coups de cravache, assénés d'une main ferme,

décidèrent _Stella_ après une nouvelle lutte de quelques instants, lutte

pendant laquelle la jument bondit au lieu de se cabrer. Ursule, dont la

taille ronde, fine et cambrée ondulait avec la souplesse d'une

couleuvre, suivit avec tant de grâce les mouvements désordonnés de sa

monture, qu'elle ne fut pas déplacée un moment.

Cet incident, que j'espérais voir tourner contre ma cousine, ne servit

qu'à lui prêter un nouveau charme; elle dompta l'indocile animal, le

força de rester près de la voiture. Alors, se courbant légèrement sur sa

selle, Ursule, fière, souriante, caressant le cou nerveux de _Stella_ de

sa petite main blanche, qu'elle déganta coquettement, jouit de son

triomphe et jeta un regard brillant sur Gontran comme pour lui dire que

c'était sa présence qui lui donnait tant de courage.

--Eh bien! ma cousine,--s'écria M. Sécherin,--qu'est-ce que je vous

avais dit? Est-elle hardie? Avouez que c'est un vrai page!

--En vérité, madame,--dit Gontran en s'approchant tout ému,--je ne

reviens pas de votre intrépidité, de votre grâce. On oublie le danger

que vous courez pour ne songer qu'à vous admirer.

--Oh! c'est si amusant de montrer à cheval!--dit naïvement Ursule. Et

s'adressant à moi:--Comment te prives-tu de ce ravissant plaisir? Pour

nous autres femmes, surtout, quel bonheur de pouvoir, malgré notre

faiblesse, maîtriser, dompter, dominer, un être qui nous tuerait mille

fois si l'on n'opposait l'adresse à la force, une volonté intelligente

à son entêtement brutal.

Ceci est un peu l'histoire de votre domination en général,--dit Gontran

en souriant,--et vous nous domptez, nous autres hommes, à peu près selon

les mêmes principes et par les mêmes moyens... Mais, mon Dieu!

qu'avez-vous donc, ma chère amie?--me dit M. de Lancry en voyant

l'altération de mes traits, car le triomphe d'Ursule, l'admiration que

Gontran lui avait témoignée, me faisaient un mal affreux.

--Je n'ai rien, mon ami; seulement l'exemple d'Ursule m'encourage, et à

compter de demain je veux absolument monter à cheval.

--Mais vous n'avez jamais essayé, ma chère amie, et puis je crois que

vous n'avez pas beaucoup de dispositions, vous êtes trop timide...

--Je vous dis que j'y monterai, quand bien même je devrais être tuée sur

la place!--m'écriai-je.

--Bien, bien, nous reparlerons de cela,--me dit Gontran,--mais partons

pour le rendez-vous de chasse, car il est déjà tard. Ma cousine, je suis

à vos ordres.

--Nous nous reverrons tout à l'heure; adieu, Mathilde,--dit Ursule en me

faisant un signe de la main.

--Ne faites pas d'imprudence, ma bonne petite femme... monsieur de

Lancry, je vous la recommande!--s'écria M. Sécherin.

--Soyez tranquille, mon cher cousin,--dit mon mari,--quand on est si

légère, si adroite et si hardie, on ne risque jamais rien.

Ursule et Gontran partirent au petit galop, côte à côte, sur une pelouse

de gazon qui prolongeait l'allée où marchait notre voiture. Pendant

quelque temps, nous les accompagnâmes. Je les suivis des yeux autant que

je le pus; mais ils disparurent bientôt dans une allée sinueuse où la

calèche ne pouvait passer, et je les perdis de vue.

Tous ces détails sembleront puérils à ceux qui ne connaissent pas les

innombrables angoisses de la jalousie et les cuisantes blessures de

l'amour-propre offensé. Pourtant cette scène, en apparence si

insignifiante, me bouleversa tellement, que je fus sur le point de

commettre une action infâme... de dénoncer à M. Sécherin la conduite

d'Ursule, de lui faire partager mes soupçons contre sa femme.

Heureusement la honte retint ce terrible aveu sur mes lèvres. Si mon

cousin avait eu la moindre perspicacité, il eût deviné la cause de mon

agitation et de mon inquiétude. Je ne lui répondais qu'avec distraction;

et quelquefois je tombais dans de profondes rêveries à peine

interrompues par le bruit de la chasse qui, de temps en temps,

traversait les larges allées convergentes aux ronds-points où nous

allions nous placer pour la voir passer, guidés par un des hommes de

l'équipage de M. de Lancry.

Ce qui me causait une impression profonde, fatale, étrange, c'était de

voir de temps en temps rapidement apparaître au fond de quelque foule

ombreuse Gontran et Ursule toujours côte à côte. Le son éloigné et

mélancolique des trompes qui résonnaient dans les hautes futaies noyées

d'ombres, les sourds aboiements du la meute me semblaient sinistres,

effrayants... Hélas! la triste disposition de l'esprit et de l'âme

couvre de voiles de deuil les objets les plus riants, et cherche de

lugubres présages dans ce qui cause la joie et l'enivrement de tous...

M. Sécherin était si transporté du spectacle mouvant qu'il avait sous

les yeux, qu'il ne remarquait pas mon état de langueur et de tristesse;

le malaise dont je me ressentais depuis quelque temps augmentait de plus

en plus. Souvent j'éprouvais des tressaillements inconnus que

j'attribuais à une cause nerveuse. J'avais la tête pesante, douloureuse,

affaiblie.

Nous venions d'arriver et de nous arrêter dans un carrefour de la forêt.

Ursule et Gontran s'avançaient rapidement par une allée transversale. Je

crus qu'ils venaient nous rejoindre, je m'avançai hors de la calèche.

Ils furent en effet bientôt près de nous, mais ils ne s'arrêtèrent pas.

--Mathilde,--me cria Ursule en passant avec vitesse et en me saluant de

la main,--je suis folle... enivrée de la chasse.

Et les joues colorées, l'oeil brillant et hardi, elle donna un coup de

cravache à la jument pour hâter sa course.

--Le cerf ne durera pas maintenant plus d'une demi-heure!--nous cria

Gontran,--les chiens chassent à merveille... ça va débucher.

Et se courbant sur l'encolure de son cheval, il atteignit Ursule qui

l'avait un moment dépassé, et tous deux disparurent de nouveau.

--Comme elle s'amuse... Dieu! comme elle s'amuse!...--dit M. Sécherin

avec joie,--mais, ma cousine, qu'est-ce que veut dire M. Gontran par ces

mots: _ça va débucher_?

J'avais assez souvent entendu parler de chasse par mon mari pour pouvoir

répondre à la question de M. Sécherin.

--Cela veut dire que le malheureux animal, traîné dans les bois, va

prendre la plaine, c'est sa dernière chance de salut... après quoi il

sera égorgé... sans pitié.

J'étais dans un état tellement nerveux, j'avais depuis si longtemps

contenu mes larmes, que, saisissant pour ainsi dire cette occasion

ridicule de me livrer à un accès de sensibilité, je me mis à fondre en

larmes.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 205 / 355 题