LES DEUX AMIES.

Ursule me sauta au cou et m'embrassa avec effusion. Je répondis

froidement à ces témoignages d'amitié. Ma cousine ne s'aperçut pas ou

feignit de ne pas s'apercevoir de la tiédeur de mon accueil.

Après les premiers compliments, M. Sécherin me dit avec un soupir, en

regardant sa femme:

--Eh bien! cousine, le lendemain de votre départ nous nous sommes

séparés d'avec maman, nous avons quitté Rouvray. Hélas! oui, vous n'avez

pas d'idée, ma cousine, combien cela a coûté à ma femme. Elle en avait

l'âme navrée, ce qui prouve son bon coeur, car, sans reproche, maman

avait été bien dure et bien injuste pour elle. Mais que voulez-vous? une

fois que les vieilles gens ont mis quelque chose dans leur tête, on ne

peut pas le leur ôter.

--Vous habitez toujours à quelque distance de Rouvray,--lui

dis-je,--afin de voir votre mère et de surveiller votre fabrique?

--Oui, sans doute, cousine, j'ai très-souvent vu ma mère, elle va

très-bien, et, comme dit ma femme, je suis sûr que maman aime mieux cet

arrangement-là, maintenant qu'il est fait; elle est bien plus libre, et

nous aussi. Mais elle n'a jamais voulu recevoir Ursule; que voulez-vous,

c'était son idée. Ma femme en a bien pleuré, allez. Enfin il n'importe;

il ne s'agit pas de cela. Maintenant ma fabrique va toute seule; tout

compte fait, j'ai soixante-huit mille livres de rentes, et, ma foi,

Ursule et moi nous voulons jouir un peu de la vie... Vous ne savez pas

notre projet?

--Non, vraiment, mon cher cousin.

--Mon ami,--dit Ursule,--vous allez être indiscret; je vous supplie

de...

--Indiscret avec notre bonne cousine,--s'écria M. Sécherin en

interrompant sa femme,--est-ce que cela est possible? est-ce qu'elle

n'est pas votre soeur, votre meilleure amie d'enfance?--et se penchant

à mon oreille, M. Sécherin me dit tout bas: Vous voyez, cousine, je dis

_vous_; je ne tutoie plus ma femme;--il reprit tout haut: Et d'ailleurs

je suis sûr que ce que je vais proposer à notre cousine lui causera un

véritable plaisir, puisque ça nous en cause. En un mot, madame la

vicomtesse, lors de votre mariage vous nous avez proposé de nous céder à

Paris un appartement dans votre hôtel, que vous n'habiterez pas tout

entier... eh bien! nous acceptons...

Je regardai Ursule avec autant de surprise que d'indignation; elle ne

parut pas me comprendre, et me sourit tendrement pendant que M. Sécherin

continuait.

--Vous souvenez-vous de ce que vous nous disiez, cousine? venez à Paris,

nous ne ferons qu'une famille... l'hiver à Paris, l'été à Maran ou à

Rouvray; eh bien! ces beaux projets qui vous plaisaient tant et à nous

aussi..., ils vont être réalisés, nous ne nous quitterons plus... Tous

les ans j'irai voir maman, je vous laisserai Ursule; je me suis fait

arranger un pied-à-terre à ma fabrique. Maintenant nous venons vous

demander ici l'hospitalité jusqu'à ce que nous partions ensemble pour

Paris. Afin de ne pas laisser mon temps et mon argent sans emploi, je

prendrai un intérêt dans la maison de banque d'un de mes amis, maison

bien sûre, puisqu'elle a résisté à l'épreuve de la révolution de

juillet. Ça m'occupera pendant mon séjour à Paris. Seulement, dans

quelque temps, je vous quitterai pour un petit voyage. Il s'agit d'une

ferme que l'on me propose d'acheter et que je veux visiter. Pendant ce

temps-là, vous et Ursule vous conviendrez de tout pour notre

établissement à Paris; autant nous avoir pour locataires que des

étrangers, n'est-ce pas, cousine? Mais au fait, non, les femmes

n'entendent rien aux affaires, j'arrangerai tout avec M. de Lancry. Eh

bien? cousine, avouez que vous ne vous attendiez pas à cela... et que

nous vous ménagions une fière surprise...

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 195 / 355 题