--Vous pensez bien, madame, que mes regrets ne se sont pas bornés
là,--ajouta-t-il en s'inclinant gracieusement devant Ursule,--mais les
affaires d'état avant tout.
--Ma chère amie... M. Chopinelle, sous-préfet de notre
arrondissement,--me dit Ursule en m'indiquant M. Chopinelle d'un signe
de tête.
Je m'inclinai légèrement.
--Madame arrive de _la capitale_?
--Oui, monsieur.
--Madame va trouver la province bien maussade, bien ennuyeuse, bien
stupide! Pour nous autres Parisiens, c'est une véritable Sibérie... un
exil; autant aller tout de suite aux antipodes... Vous n'avez pas
d'idée, madame, des figures qu'on trouve dans mon arrondissement et de
la vie qu'on y mène; ma parole d'honneur on se croirait chez les Hurons,
pour ne pas dire davantage. Heureusement que madame Sécherin a été jetée
comme moi sur cette terre étrangère; si madame reste ici quelque temps,
nous improviserons une petite colonie parisienne au milieu des sauvages
de la Touraine. Madame est sans doute musicienne?--me demanda M.
Chopinelle.
Heureusement il se chargea de ma réponse et ajouta:
--Il n'y a pas à en douter, je parie que madame a une voix charmante;
nous transporterons ici la patrie des arts. Madame Sécherin a un
délicieux talent: madame Sécherin la jeune, bien entendu, car sa
belle-mère n'a jamais su que chanter la messe, ah! ah! ah!...--M.
Chopinelle me regarda tout fier de cette impertinence.
Il s'aperçut qu'elle n'était pas de mon goût, et se retourna vers
Ursule.
--Monsieur,--lui répondit-elle sèchement,--ce que vous dites de la mère
de mon mari me semble parfaitement déplacé.
L'étonnement de M. Chopinelle redoubla.
--Ah çà! vous avez donc quelque chose contre moi, que vous m'accueillez
de la sorte? On dirait que je suis un étranger pour vous,--dit-il avec
un certain dépit.
--En vérité, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Parlons,
si vous le voulez bien, de la route vicinale que vous nous promettez
sans cesse,--reprit Ursule avec le plus grand sang-froid.
M. Chopinelle sembla piqué au vif; voulant sans doute justifier le
langage familier qu'il affectait à l'égard de ma cousine, il s'oublia
jusqu'à dire:
--Je ne sais si c'est la présence de madame qui vous intimide ainsi;
mais, ordinairement, avouez-le vous me traitez moins cérémonieusement,
madame. Je ne suis donc plus l'ami de la maison?... Bien... bien... je
me plaindrai à ce cher Sécherin, je vous en avertis.
Si je n'avais pas eu en Ursule une confiance aveugle, insensée, la
mauvaise humeur de cet homme, d'ailleurs infiniment mal élevé, m'eût
donné beaucoup à penser.
Mais je ne vis dans M. Chopinelle qu'un fat ridicule qui voulait à mes
yeux abuser d'une apparence d'intimité que la vie de la campagne
autorise, pour me faire croire qu'Ursule le voyait avec un certain
intérêt.
C'est pour donner une idée de la sottise de ce personnage que j'ai cité
quelques mots de sa conversation, qui ne fut qu'un fastidieux mélange de
lieux communs et de prétentions insupportables.
Je n'ai jamais compris qu'on pût trouver un grand plaisir à s'amuser des
sots; leur vulgarité, leur niaiserie me répugnent, m'attristent au moins
autant que la vue d'une infirmité physique.
La froideur et la répugnance que je ne pus m'empêcher de témoigner à M.
Chopinelle abrégèrent donc singulièrement sa visite.
Après son départ, Ursule me demanda, en riant aux éclats, si je croyais
toujours qu'elle s'occupât de ce sous-préfet, s'il était possible de
rencontrer un homme plus complétement absurde, et si je n'avais pas
honte de mes soupçons à ce sujet.
Je partageai la gaieté d'Ursule, je ne conservai pas le moindre doute
sur sa sincérité.
M. Chopinelle ne revint pas de quelques jours, à la grande surprise de
M. Sécherin qui ne cessait pas d'accabler sa femme de questions
auxquelles celle-ci répondait avec impatience.
Complétement rassurée au sujet de la coquetterie d'Ursule, au bout de
quelques jours je fis une autre découverte qui me charma bien davantage.
En ma présence, le ton de ma cousine envers son mari était froid,
indiffèrent, quelquefois dédaigneux; pourtant M. Sécherin ne paraissait
pas s'en apercevoir; il semblait l'homme le plus heureux du monde, et,
au grand déplaisir d'Ursule, il faisait allusion à mille circonstances
qui prouvaient que les meilleurs rapports existaient entre eux, et que
sa femme le comblait de prévenances.
Plusieurs fois M. Sécherin dit à Ursule en riant et en haussant les
épaules:--C'est pourtant parce que notre cousine est là que tu ne veux
pas avoir l'air d'être amoureuse de moi.
En effet, après m'être longtemps demandé pourquoi ma cousine dissimulait
une conduite si conforme aux conseils que je lui donnais, je fus
convaincue que c'était pour conserver toujours le droit de se dire la
plus _incomprise_, la plus infortunée des femmes, et pour pouvoir se
plaindre à moi de la mésalliance morale à laquelle elle avait été
sacrifiée.
Cette conviction me tranquillisa beaucoup sur la destinée d'Ursule.
Pour la première fois je reconnus une sorte de monomanie mélancolique
dans les tristesses exagérées qu'elle avait affectées dans notre premier
entretien à mon arrivée à Rouvray. Je n'accusai pas ma cousine de
fausseté, je la trouvais presque malheureuse d'avoir honte de son
bonheur et de ne pas oser avouer qu'ayant reconnu les nobles et
généreuses qualités de son mari, elle avait sagement pris son parti sur
quelques-unes de ses vulgarités. Une fois bien sûre que ses chagrins
n'étaient qu'une prétention, qu'une sorte de coquetterie de souffrance,
je n'eus pas le courage de contrarier Ursule à ce sujet: je la croyais,
je la voyais parfaitement heureuse; le reste m'était indifférent.
Je fus bien loin de regretter les larmes que j'avais données à ses
douleurs supposées. Seulement je ne pus m'empêcher de sourire en pensant
que le complément du bonheur d'Ursule était pour elle de se dire la plus
misérable des créatures. Plus j'observais, plus je reconnaissais que
l'empire qu'elle avait sur son mari était immense; quelquefois même je
doutais que celui de madame Sécherin pût l'égaler.
Celle-ci persévérait toujours à l'égard d'Ursule dans une froideur
contrainte qui souvent semblait blesser son fils.
Environ huit ou dix jours après la scène que j'ai racontée, M.
Chopinelle revint à Rouvray pour y dîner. Il prétexta de nombreuses
occupations pour excuser son absence.