LA LETTRE.

Le lendemain matin, à mon réveil, j'adressai une longue lettre à Gontran

pour le supplier de venir me rejoindre à Rouvray le plus tôt possible.

Mon mari devait trouver cette lettre à Paris à son retour de Londres, je

pourrais donc le voir avant huit jours.

Pour la première fois que j'écrivais à Gontran, j'éprouvais un charme

infini à cette douce occupation; j'avais tant a lui dire! à chaque

instant j'étais sur le point de lui tout raconter; mais je me souvenais

des avis de M. de Mortagne, et je me résignais au silence.

Ma lettre écrite, j'attendis Ursule avec assez d'impatience.

Tous mes souvenirs d'enfance et de jeunesse s'étaient réveillés; les

chagrins que je venais d'éprouver avaient développé, mûri mon jugement.

Je voyais avec un véritable chagrin ma cousine méconnaître les qualités

essentielles, excellentes, de son mari. Si outrée que fût la mélancolie

qu'Ursule affectait autrefois, je préférais encore cette exagération au

ton sec, décidé, presque méprisant, qu'elle me semblait avoir adopté à

l'égard de sa belle-mère et de M. Sécherin.

En réfléchissant davantage, j'excusai Ursule; elle était seule, sans

conseils, et, une fois engagée dans une fausse voie, elle devait s'y

égarer chaque jour davantage, faute d'un avertissement salutaire et ami.

Plusieurs fois je pensai à la rougeur, à l'embarras de ma cousine,

lorsque son mari avait parlé de ce M. Chopinelle.

Dans son isolement Ursule s'était peut-être montrée quelque peu coquette

à l'égard de cet homme. Je résolus de lui parler très-franchement à ce

sujet, de la supplier de ne pas s'exposer à de pénibles contrariétés

domestiques pour un si misérable sujet.

Madame Sécherin me parut une femme très-sensée, très-ferme,

très-observatrice. Elle avait évidemment sur son fils peut-être encore

plus d'influence qu'Ursule; il me sembla qu'elle nourrissait contre

celle-ci quelque grief secret et qu'elle se contenait jusqu'à ce qu'un

moment opportun lui permît d'éclater.

Les personnes de ce caractère, ordinairement prudentes, calmes,

opiniâtres, d'un esprit clairvoyant, d'un coeur simple et droit, d'une

piété austère, ne connaissent ni ménagements ni tempéraments; une

religieuse impartialité leur fait un devoir d'attendre _des preuves_

avec une patience invincible; puis, lorsqu'elles se croient dans le

juste et dans le vrai, elles deviennent impitoyables.

Ursule entra chez moi.

Après quelques phrases insignifiantes, je lui dis:

--Il faut que je te gronde, ma soeur. Tu n'es pas raisonnable: tu

m'avais promis de faire pour ainsi dire l'éducation de ton mari, de le

façonner un peu; avec quelques mots gracieux et tendres, tu en

obtiendrais tout. Car j'en suis sûre, moi qui n'ai aucune influence sur

lui, en quelques jours je le changerai beaucoup à son avantage.

--Tu es habituée aux miracles. N'as-tu pas ensorcelé ma belle-mère? Mon

mari m'a dit ce matin qu'elle raffolait de toi.

--En admettant ce triomphe, tu le vois, est-ce donc si difficile de se

faire aimer?

--Ce n'est pas difficile, ma chère Mathilde... C'est ennuyeux; je

n'éprouve pas le besoin d'être aimée de madame Sécherin.

--Écoute, Ursule, crois-moi, tu te méprends sur le caractère, sur

l'esprit de ta belle-mère.

--Tu lui trouves l'air grande dame.. Tu vas maintenant lui découvrir du

génie,--dit Ursule en souriant avec ironie.

--Du génie? non, mais beaucoup de pénétration. Continuellement elle

observe.

--Que peut-elle observer? Je ne la crains pas.

--Je le crois... Néanmoins pourquoi ne pas la ménager?

--A quoi bon? Je voudrais bien te voir à ma place, ma pauvre Mathilde.

--A ta place?... Je m'amuserais beaucoup.

--Ici?...

--Ici...

--Mais à quoi?

--Je te le dis, à me faire aimer, à essayer mon pouvoir, à opérer des

merveilles, à changer ton mari presqu'en élégant, et à amener ta

belle-mère à aller au-devant de toutes les améliorations désirables dans

cette maison qui te déplaît tant.

--C'est impossible; tu ne connais pas l'entêtement de madame Sécherin,

et l'horreur de mon mari pour tout ce qui est gêne ou contrainte.

--Essaie toujours... Depuis hier, comment ai-je fait, moi, pour être au

mieux avec elle?

--Oh! toi, tu es très-séduisante, tu sais plaire, tu sais cacher tes

impressions désagréables. Moi je ne sais rien dissimuler, je suis trop

franche. Pendant quelques mois, j'ai été d'une mélancolie profonde,

d'une tristesse morne, mon désespoir s'est usé dans mes larmes.

Maintenant je me suis endurcie, j'ai tant souffert! Mon coeur est

insensible, même à la douleur; je raille, je méprise, j'aime mieux cela.

Depuis le commencement de notre conversation l'accent d'Ursule avait été

nerveux, saccadé, brusque.

--Ma soeur,--lui dis-je,--tu n'es pas dans ton état naturel, tu me

caches quelques chagrins.

--Aucun,--je te jure,--j'ai pris mon parti; lorsque nous aurons assez de

fortune pour aller vivre à Paris, j'irai; jusque-là je vis

machinalement, fuyant mes rêves de jeune fille, lorsqu'ils viennent

quelquefois m'apparaître... malgré moi... car ces souvenirs chéris ne me

rappellent que trop, et toi... et nos beaux jours... Ah! Mathilde!...

Mathilde! tu m'as gâté la vie,--ajouta Ursule...

Après un assez long silence, elle fondit en larmes, comme si elle avait

cédé tout à coup à une émotion jusqu'alors contenue.

--Oh! j'étais bien sûre,--m'écriai-je,--que mon amie, que ma soeur me

dissimulait quelque chose; que ses paroles brèves et âcres partaient de

ses lèvres et non pas de son coeur.

--Eh bien! oui... oui, pardonne-moi... Hier, après le premier mouvement

de joie que m'a causé ton arrivée, j'ai été saisie d'un mauvais

sentiment; j'ai eu honte de ce qui m'entourait, j'ai eu honte de ma

mélancolie habituelle; j'ai craint de te sembler ridicule avec mes

larmes éternelles; j'ai voulu être résolue, insouciante, ironique: mais

ce rôle, faux, dissimulé, je ne peux le supporter. A toi, devant toi, je

ne puis mentir... Ta pauvre Ursule ressent aujourd'hui aussi vivement,

plus vivement peut-être qu'autrefois, les douleurs de la mésalliance

morale qu'elle a contractée. Hier, ce matin, quand je me plaignais de la

tristesse de cette habitation, je mentais; de son manque d'élégance, je

mentais. Que m'importe le cadre de la vie... lorsque cette vie est à

jamais flétrie... Ah! Mathilde... avec un coeur qui m'eût comprise,

l'existence la plus dure, la plus malheureuse m'aurait ravie.

--Pauvre Ursule, je t'aime mieux ainsi; j'aime mieux tes larmes que ton

ironique et froid sourire. Pourtant, dis-moi: ton mari semble aller

au-devant de tes moindres désirs.... Quoique riche déjà, il travaille

encore sans relâche pour satisfaire un jour à tes goûts d'opulence.

--Tu veux parler, n'est-ce pas, Mathilde, de cette fortune que je lui

ai ordonné d'acquérir... afin d'aller briller à Paris?--dit Ursule en

souriant avec amertume.--Je te parais bien égoïste, bien cupide, bien

vaine, n'est-ce pas?

--Ursule, tu es folle. Je ne dis pas cela.

--Non, non, c'est vrai; pardon Mathilde. Mais aussi je serais si

chagrine si tu me soupçonnais capable de cette honteuse avidité

d'argent.... Écoute-moi donc. A mon arrivée ici, mon mari parla

d'abandonner sa manufacture, de vivre dans le loisir, de me consacrer

tous ses instants. Mathilde, te l'avouerai-je? je m'effrayai, plus

peut-être encore pour lui que pour moi, de cette vie inoccupée qu'il

m'offrait de partager. Nos goûts sont si différents! il y a si peu de

sympathie entre nous! Et puis, je savais qu'il lui en coûtait beaucoup

d'abandonner des occupations très-attachantes, des habitudes d'activité

qui étaient pour lui une seconde nature, qui étaient presque sa santé...

J'aurais si mal récompensé ce grand sacrifice, que je ne voulus pas

l'accepter. Aussi, afin de rendre mon refus moins pénible pour son

amour-propre, afin de ne pas lui dire: «Ces loisirs que vous voulez me

consacrer me seraient indifférents ou pesants,» il m'a fallu trouver un

prétexte... Alors j'ai été forcée de feindre je ne sais quelle cupidité,

quelle vanité démesurée; alors je lui ai dit, qu'au lieu d'abandonner

les affaires, il me ferait au contraire plaisir de les continuer jusqu'à

ce qu'il eût acquis une fortune assez considérable pour nous permettre

de briller à Paris... Une fortune... briller! Mathilde, Mathilde... tu

me connais, tu sais le cas que je fais du luxe et de la splendeur; et

lors même que mon mari réaliserait la fortune qu'il rêve, hélas! je le

sens, je n'en jouirais pas... ma vie s'use lentement et sourdement, ma

soeur.

Ursule, en disant ces derniers mots, baissa tristement la tête sur sa

poitrine; elle semblait accablée par une douleur immense.

L'expression mélancolique de sa physionomie, la langueur de son regard

voilé, étaient tellement d'accord avec ces tristes paroles, que, je

l'avoue, je crus aveuglément à ce qu'elle me disait.

Elle trouvait le moyen de paraître se sacrifier encore à son mari en

l'obligeant à travailler sans relâche pour augmenter une fortune déjà

considérable.

Je poussai l'aveuglement si loin, que je m'inquiétai des pressentiments

sinistres d'Ursule.

Je les combattis vivement.

--Mais enfin,--lui dis-je,--pourquoi rêver un avenir si sombre?...

pourquoi renoncer à toute espérance?

Ursule me prit les deux mains, attacha sur moi ses yeux bleus noyés de

larmes, et murmura d'une voix douloureusement émue:

--Tu parles d'espérances, ma soeur... hélas! je te l'ai écrit le

lendemain de cette fatale union, mon espérance, _c'est une pauvre place

obscure dans le cimetière du village_; mon avenir, _c'est l'éternité..._

Et Ursule appuya sa tête sur mon épaule en pleurant.

* * * * *

Peu à peu elle se calma.

Notre entretien avait pris un tel caractère, que je ne voyais pas de

transition possible pour lui demander si elle avait été quelque peu en

coquetterie avec M. Chopinelle.

Sachant l'exaltation de ma cousine, l'inoccupation de son coeur, je

redoutais pour elle les dangers de la solitude; je croyais utile,

urgent, de lui faire part de mes craintes: je n'hésitai pas.

--Dis-moi, Ursule, voyez-vous beaucoup de monde?--lui demandai-je.

--Quelques parents de mon mari et quelques négociants de Rouvray, avec

lesquels il est en relation d'affaires.

--Mais vous n'avez pas d'intimité habituelle?

--Si, un ou deux vieux amis de ma belle-mère, quelquefois le substitut

du procureur du roi, et aussi notre sous-préfet.

--Ce monsieur Chopinelle?

--Justement, qui a écrit hier à mon mari, tu sais?

Ursule prononça ces mots si naturellement, avec si peu d'embarras, que

je crus mes soupçons sans fondement.

--Et tu as fait de la musique avec lui? Est-il bon musicien?

--Détestable; il chante horriblement faux. Malheureusement, M. Sécherin

est fort lié avec lui, et j'ai été obligée de subir par politesse je ne

sais combien de duos et de répétitions de duos. Ah! Mathilde--ajouta

Ursule en secouant tristement la tête,--te souviens-tu de ce que nous

disions? «--Parlée à deux, la musique est une langue divine, sacrée,

qu'il ne faut pas profaner!...» Aussi combien j'ai souffert d'être

obligée de chanter avec cet homme, moi qui pensais comme toi, que c'est

seulement «avec une personne tendrement aimée qu'on peut partager ces

élans de l'âme, ces accents passionnés que le chant seul peut rendre!»

Je me rappelai qu'en effet, au fort de notre admiration pour la musique,

nous ne comprenions pas comment on osait ou comment on pouvait chanter

un duo passionné avec une autre personne que celle qu'on aimait.

Les dernières paroles d'Ursule détruisirent tous mes doutes sur sa

coquetterie, je ne craignis pas de lui dire en souriant:

--Tu vas bien te moquer de moi... Est-ce que je ne m'étais pas imaginé

que ton sous-préfet te faisait la cour?

Ursule, malgré les larmes qui tremblaient encore au bout de ses longs

cils, partit d'un éclat de rire si franc, si naïf, si bruyant, que j'en

restai tout décontenancée.

--M. Chopinelle!--s'écriait-elle à travers ses éclats de rire,--mon

Dieu! quelle singulière idée! tu ne sais pas ce que c'est que M.

Chopinelle, tu le verras. Ah! mon Dieu... mon Dieu... M. Chopinelle...

me faire la cour!!!

Le rire est contagieux; malgré moi, je partageai l'hilarité de ma

cousine.

Lorsque cette gaieté fut tout à fait calmée, Ursule, par un de ces

brusques revirements d'impressions qui étaient un de ses plus grands

charmes, me dit tristement:

--Hélas! Mathilde... une des causes de mon chagrin désespéré, c'est que,

vois-tu, je le sens... mon coeur est mort... mort à tout jamais... il

a été si douloureusement broyé par une souffrance longtemps contenue,

que c'est à peine si ce pauvre coeur bat encore; et ces faibles

battements, ton amitié, ton amitié seule les cause... Et puis enfin, ma

soeur,--ajouta Ursule avec une dignité touchante,--mon mari manque

sans doute de tous les avantages qui inspirent, qui commandent la

passion, ce rêve de notre vie, à nous autres femmes; mais il est bon, il

est loyal, il est dévoué, et, crois-moi, Mathilde, il me serait aussi

impossible de l'outrager... que de l'aimer d'amour.

--Bien, bien, Ursule, je reconnais ton coeur,--m'écriai-je en lui

serrant la main.

--Et puis,--dit-elle,--en souriant d'un sourire si navrant, que les

larmes me vinrent aux yeux,--je suis comme les pauvres enfants

souffrants... Je trouve une sorte de douce consolation à être plainte...

et oserais-je jamais me plaindre si j'étais coupable...

Sans doute j'étais complétement prévenue en faveur d'Ursule, mais

l'esprit le plus déliant, le plus soupçonneux, n'aurait-il pas été

désarmé comme je le fus par les apparences d'une sincérité si ingénue?

La gaieté moqueuse, la sensibilité, la délicatesse, la dignité... Ursule

avait tout employé pour me convaincre, je fus convaincue.

A cette heure, mieux instruite, je reste toujours confondue, j'oserais

presque dire d'admiration (il y a de belles horreurs), en pensant avec

quel art infini cette femme savait alternativement faire vibrer toutes

les cordes de l'âme, avec quelle dextérité, avec quelle souplesse elle

passait des larmes au sourire, de la candeur à la dignité, de l'orgueil

à la tendresse pour vous persuader un mensonge.

S'attaquant à tout, à votre esprit, à votre coeur, à vos vices, à vos

vertus, à vos sympathies, à vos haines, elle ne laissait pas enfin une

seule des fibres de votre intelligence, de votre coeur, sans l'avoir

interrogée....

* * * * *

Vers les trois heures, M. Sécherin était occupé à sa fabrique, madame

Sécherin faisait sa sieste accoutumée; j'étais dans le salon avec

Ursule, lorsque M. Chopinelle y entra.

M. Chopinelle était un jeune homme brun, d'une figure pleine, colorée,

encadrée de favoris noirs; sa taille épaisse, robuste, était sans grâce:

il avait des pieds et des mains énormes; ses traits assez réguliers,

mais d'une expression commune, devaient lui valoir en province le titre

de _beau_.

En conséquence de la saison, probablement, il portait un chapeau de

paille et une cravate _à la Colin_; une redingote de bouracan vert à

boutons de métal, un pantalon rayé de bleu et des souliers de daim gris

complétaient ce costume pastoral.

A peine eus-je entrevu cet ensemble vulgaire, que je me sentis

absolument rassurée sur la tranquillité du coeur d'Ursule.

J'ajouterai,--en m'inspirant un peu de l'esprit et du langage de

mademoiselle de Maran,--que M. Chopinelle joignait à ces dehors du _beau

Léandre_ des rengorgements de satisfaction jubilante, doucement contenue

par une sorte de réserve officielle, de morgue administrative qui

faisait de M. le sous-préfet l'idéal de la sottise dans la suffisance et

de la vulgarité dans l'insuffisance.

J'échangeai un malin sourire avec ma cousine.

Elle répondit par un salut très-froid aux bruyantes et familières

démonstrations de M. Chopinelle.

Il me sembla qu'il était entré dans le salon en véritable vainqueur, en

ami intime impatiemment attendu.

Il restait comme ébahi de l'accueil glacial d'Ursule.

Tout à coup M. Chopinelle réfléchit, et s'aperçut sans doute que ces

airs conquérants devaient être souverainement déplacés devant une

étrangère. Il sourit d'un air capable, et son regard semblait dire à

Ursule:--«Soyez tranquille, ne craignez rien; je ne vais pas vous

compromettre; je dissimulerai parfaitement notre intelligence.»

Ce manége de fatuité insolente et ridicule me révolta; alors je ne

supposais pas un moment que la conduite de ma cousine eût en rien

autorisé les impertinentes affectations de M. Chopinelle.

--Qu'y a-t-il de nouveau à Rouvray, monsieur Chopinelle?--lui dit Ursule

en continuant de travailler à sa tapisserie.

--Rien de très-important, madame, si ce n'est administrativement;--et il

ajouta, d'un ton important et mystérieux:--On parle d'une dissolution.

Ma correspondance m'a absorbé et m'a empêché de venir faire hier la

partie de notre gros Tourangeau... Que voulez-vous?... avant d'être

aimable il faut être fonctionnaire...

Je regardai Ursule. Elle haussa les épaules.

Ces mots, _notre gros Tourangeau_, s'appliquaient sans doute à son mari.

Je fus choquée de cette plaisanterie.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 168 / 355 题