M. Lugarto hésita encore. Il se décida.

«Qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de Mortagne, je n'ai

pas eu le coeur d'accepter le duel qu'il daignait m'offrir...)»

--Ferme la parenthèse.

«J'ai déclaré et avoué les infamies que je viens d'écrire en tremblant

de peur.--Je déclare aussi avoir fait tomber M. de Rochegune dans un

guet-apens dont Fritz Muller, homme à mes gages, a été l'instrument,

ainsi que le démontrera l'instruction qui va être provoquée par M. de

Rochegune...»

--Mais,--dit M. Lugarto en s'interrompant encore,--puisque je consens à

tout... épargnez...

--Te tairas-tu!... Écris: «Fait, signé et déclaré vrai, sous l'empire de

la terreur que les lâches de mon espèce ressentent toujours en présence

des honnêtes gens courageux.»

«Lugarto.»

Après avoir signé son nom, M. Lugarto jeta sa plume et cacha sa tête

dans ses mains.

--Maintenant, écoute,--continua M. de Mortagne.--Demain matin tu

partiras pour l'Italie, et je te défends, tu m'entends bien... je te

défends de remettre les pieds en France, à moins que je ne t'y

autorise... je t'exile.

--C'est de la folie!--s'écria M. Lugarto.--Après tout, je brave vos

menaces; la loi me protégera, je resterai en France si cela me

convient...

--Écoute-moi,--s'écria M. de Mortagne en se redressant de toute la

hauteur de sa grande et robuste taille, et il appuya sa large main sur

l'épaule de M. Lugarto, qui fut presque obligé de se courber sous cette

puissante étreinte...--Écoute-moi bien. Depuis quatre mois tu as été le

mauvais génie de la plus adorable femme qui existe sur la terre; tu as

fait tout au monde pour flétrir sa réputation, pour avilir son mari; tu

as usé de la plus exécrable perfidie pour accréditer des bruits

infamants; tu as voulu faire assassiner M. de Rochegune; tu as été

faussaire pour attirer ici madame de Lancry. Toi et tes complices vous

avez été encore meurtriers en me faisant tomber dans un piége horrible;

tu as été empoisonneur en faisant prendre à cette malheureuse femme un

breuvage qui devait te permettre d'ajouter un nouveau crime à tant de

crimes... Voilà ce que tu as fait... entends tu... entends-tu?...

L'air, la voix, l'accent de M. de Mortagne étaient si menaçants, que

malgré son audace M. Lugarto n'osa répondre un seul mot.

M. de Mortagne ajouta avec une exaltation croissante, et me désignant à

M. Lugarto:

--Tu ne sais donc pas que j'ai promis à sa mère mourante de veiller sur

elle comme sur mon enfant? Tu ne sais donc pas quels dangers on court en

attaquant ceux que j'aime?... Tu ne sais donc pas que, sans l'intérêt

que j'avais à pénétrer quel était le mobile de la fatale domination que

tu exerçais sur M. de Lancry, je t'aurais déjà chassé de France en te

crossant de coups de pied? car tu sens bien qu'un homme comme moi qui

veut s'acharner à la poursuite d'un misérable comme toi... vient à bout

d'en délivrer la société... et qu'il n'y a pas de tribunaux qui

fassent!... Et d'ailleurs,--s'écria M. de Mortagne, ne se possédant

plus,--est-ce que tu n'es pas hors la loi! En vérité, je suis bien bon

de ne pas te tuer là comme un chien!... Est-ce que je n'en ai pas le

droit?

--Le droit!...--s'écria M. Lugarto, effrayé de la violence de M. de

Mortagne.

--Oui, le droit... oui... j'ai le droit de te tuer... là... à l'instant.

Mathilde est ma parente; tu l'attires ici à l'aide de fausses lettres;

j'en ai la preuve... tu l'empoisonnes, j'en ai la preuve... tu vas

commettre un crime exécrable, lorsque moi son ami, son parent, j'arrive,

je te surprends... je prends ce pistolet, je te l'appuie sur le

crâne,--et M. de Mortagne appuya en effet un pistolet sur le front de M.

Lugarto,--et je te fais sauter la cervelle. Eh bien! après? qui donc me

blâmera?... quel tribunal osera me condamner? N'es-tu pas pris en

flagrant délit? ta vie ne m'appartient-elle pas, hein! misérable?...

Épouvanté de la fureur de M. de Mortagne, qui, s'exaltant peu à peu, ne

se connaissait plus, et qui lui tenait toujours le pistolet armé sur le

front, M. Lugarto joignit les mains avec terreur; sa figure se

décomposa, il n'eut que la force de dire:

--Grâce... grâce... Prenez garde, mon Dieu! le pistolet est chargé...

Et il laissa retomber ses deux bras le long de son corps, comme s'il eût

perdu tout sentiment.

M. de Rochegune lui-même, effrayé de l'exaspération de M. de Mortagne,

lui dit:

--Ayez pitié de ce misérable.

--Eh! a-t-il eu pitié de cette malheureuse enfant, lui, lui?... s'écria

M. de Mortagne.

--Grâce... mon Dieu... je partirai quand vous voudrez... je vous le

jure,--murmura M. Lugarto à voix basse.

--Oses-tu bien faire ici un serment?... Ce n'est pas sur ta parole que

je compte, mais sur la mienne, et je te la donne, entends-tu?... ma

parole d'honnête homme, que tu ne remettras pas les pieds en France, et

par une bonne raison que tu vas comprendre... Comme après tout il faut

que tu sois puni de tes infamies, et que la voie légale ne peut me

convenir; comme après tout tu es un faussaire, un meurtrier, un

empoisonneur, et qu'on marque tes pareils d'un fer chaud, je veux aussi

te marquer, moi... entends-tu? te marquer non pas sur l'épaule, mais sur

le front... te marquer d'un T et d'un F, pour que cela se voie bien et

toujours!... De la sorte, tu ne seras pas tenté de revenir en France,

j'espère.

--Mais c'est le démon que cet homme!--s'écria M. Lugarto en joignant les

mains avec terreur et en se levant à demi.--Mon Dieu! mon Dieu! que

voulez-vous donc me faire encore? Ne m'avez-vous pas assez insulté,

humilié?

--Je veux te marquer sur le front. La lame de ce couteau, rougie à la

flamme de cette bougie, suffira pour rendre l'empreinte ineffaçable.

En disant ces mots, M. de Mortagne prit le couteau avec lequel je

m'étais blessée et l'approcha de l'un des flambeaux.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 156 / 355 题