--J'espère que c'est tout,--ajouta-t-il,--je cède à la force... Mais
patience... patience...
--Tais-toi... dit M. de Rochegune.--Combien M. de Lancry te doit-il
d'argent?
--Voici les obligations de M. de Lancry dans ce portefeuille,--dit M. de
Rochegune,--trois cent vingt mille francs.
M. de Mortagne écrivit quelques lignes sur un papier, les remit à M.
Lugarto, et lui dit:--Voici un bon de cette somme sur mon banquier,
payable à vue. Tu les feras toucher par ton correspondant.
Puis il déchira les billets de Gontran.
--Mais c'est indigne... mais il y a soustraction de pièces... mais...
--Et ce malheureux faux de Gontran?--dit M. de Mortagne sans lui
répondre.
--Le voici,--dit M. de Rochegune.
M. de Mortagne le joignit à la lettre que M. Lugarto venait d'écrire à
M. de Lancry, et mit le tout dans son portefeuille.
En se voyant ainsi arracher le moyen de continuer les tortures de sa
victime, M. Lugarto poussa un cri de fureur presque sauvage.
--C'est infâme! il y a contrainte... guet-apens... violence!
--Mais tu veux donc que je te bâillonne?--s'écria M. de Mortagne.--Je te
défends de parler lorsque je ne t'interroge pas... Écris encore.
--Mais...
--Rochegune, donnez-moi le cordon...
M. Lugarto leva les yeux au ciel et obéit. M. de Mortagne dicta ce qui
suit à M. Lugarto: «Je déclare avoir écrit de fausses lettres à madame
la vicomtesse de Lancry, en contrefaisant l'écriture de son mari. Par
ces lettres, M. de Lancry invitait sa femme à se rendre à l'instant
auprès de lui, dans une maison située près de Chantilly. Madame de
Lancry, ayant tombé dans ce piège infâme, est partie aussitôt de Paris;
à son arrivée ici, elle a trouvé une autre lettre de M. de Lancry,
également contrefaite par moi, dans laquelle il priait sa femme de ne
pas s'inquiéter, de l'attendre, lui annonçant qu'il serait de retour le
lendemain. Madame de Lancry, épuisée de fatigue, a accepté le souper que
je lui avais fait préparer; j'avais mélangé un narcotique dans tout ce
qu'on lui a servi: lorsque l'effet de ce poison a commencé de se
manifester, je me suis présenté devant madame de Lancry, j'ai eu la
barbarie de lui annoncer qu'elle avait pris un narcotique et de lui
faire constater de minute en minute l'influence croissante de ce
breuvage, affirmant à madame de Lancry qu'à minuit elle serait
complétement endormie et alors en mon pouvoir... A cette horrible
menace, madame de Lancry, préférant la mort au déshonneur, a rassemblé
ce qui lui restait de force et de connaissance, a saisi un couteau et
s'en est frappée. M. de Mortagne et M. de Rochegune, qui étaient
parvenus à s'introduire dans la maison, et qui, cachés, avaient été
témoins de toute cette scène, sont, en ce moment, entrés dans la
chambre. Comme je suis aussi lâche que cruel...»
--Je n'écrirai pas cela...--s'écria M. Lugarto en rejetant la plume.
Du revers de sa main, M. de Mortagne donna un vigoureux soufflet à M.
Lugarto.
Celui-ci voulut se lever.