PUNITION.

J'éprouvai une telle commotion à la vue de M. de Mortagne et de M. du

Rochegune, que je revins tout à fait à moi.

Peut-être aussi la légère blessure que je m'étais faite eut-elle une

action salutaire, en cela qu'elle remplaça une saignée, car je me sentis

presque dans mon état naturel.

Pendant que M. de Mortagne pansait cette blessure, M. de Rochegune

s'emparait des papiers de M. Lugarto, qui était devenu livide de

terreur.

Alors seulement je m'aperçus que la figure de M. de Mortagne était

meurtrie en plusieurs endroits. Ses habits, ainsi que ceux de M. de

Rochegune, étaient souillés de boue.

Dans mon premier saisissement, je n'avais pas réfléchi à tout ce que ce

secours avait de providentiel.

Plus calme, je remerciai Dieu de m'avoir sauvée.

Je ne pris qu'une part muette à la scène suivante, mais elle est restée

gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables.

Tant qu'elle dura, quoique M. de Rochegune fût plus témoin qu'acteur,

ses traits basanés et contractés eurent une expression peut-être plus

menaçante, plus effrayante encore, que l'emportement de M. de Mortagne.

Toutes les fois que le regard de M. de Rochegune s'arrêta sur M.

Lugarto, il sembla flamboyer; plusieurs fois je remarquai à la

crispation nerveuse de ses mains qu'il faisait de grands efforts pour

conserver un calme apparent. Toutes les fois aussi que ses yeux gris et

perçants s'arrêtèrent sur M. Lugarto, celui-ci sembla presque en proie à

une fascination douloureuse.

Après m'avoir donné les premiers soins, M. de Mortagne m'établit dans un

fauteuil et me dit:

--Vous allez maintenant, pauvre enfant, assister au jugement et à

l'exécution de ce monstre...--Et il se retournait vers M. Lugarto.

--Mais, monsieur, que prétendez-vous donc me faire? Vous n'abuserez pas

de votre force,--s'écria celui-ci en étendant les mains d'un air

suppliant.

--A genoux d'abord... à genoux...--lui dit M. de Mortagne d'une voix

terrible; et de sa main puissante, il prit M. Lugarto par le collet et

le força de s'agenouiller rudement sur le plancher.

--Mais c'est un guet-apens... un abus de...

--Tais-toi,--s'écria M. de Mortagne.

--Mais...

--Un mot de plus, je te bâillonne.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 149 / 355 题