Je m'approchai de lui toute tremblante.--Mon ami...--lui dis-je.
--Que voulez-vous encore?--s'écria-t-il brusquement et d'une voix
courroucée. Il redressa son front, qui me parut sombre et comme la nuit,
et me jeta un regard qui me fit pâlir.
--Voilà où votre causticité, voilà où votre sotte pruderie nous ont
conduits! à une explication positive. Vous devez être satisfaite,
maintenant! Ma position envers Lugarto est claire et tranchée, j'espère?
--Comment! Gontran, je devais écouter sans indignation les horribles
aveux de cet homme!... Mais mon honneur! mais le vôtre!
--Eh, madame! qui vous parle de compromettre votre honneur et le mien?
Il y a un abîme entre une faute et une innocente coquetterie... Si vous
aviez eu l'ombre de perspicacité, aux premiers mots que je vous ai dit
sur Lugarto, vous auriez deviné que c'était un homme à ménager. Mais
non, malgré mes recommandations les plus expresses, vous avez vingt fois
pris à tâche de l'irriter. Blasé, méchant comme il est, il trouve un
affreux plaisir dans les contrariétés, dans les résistances... Quelques
banalités affectueuses de votre part nous en auraient débarrassés...
Mais vous l'avez piqué au jeu... Maintenant,--ajouta M. de Lancry avec
rage,--maintenant il est poussé à bout. Malgré moi je me suis laissé
aller à lui dire de dures paroles... Maintenant je sais qu'il vous fait
la cour, et il faut que je sois assez lâche pour ne pas le souffleter,
et pour aller ce soir, demain, tous les jours en public avec vous et
avec lui... Voilà ce dont vous êtes cause, madame.
--Moi!... moi!...
--Eh! oui, mille fois oui! Puisque vous étiez sûre de vous autant que je
le suis moi-même, il fallait, sans agréer ses soins, ne pas le repousser
brutalement; il fallait lui dire avec grâce et bonté que ses assiduités
vous compromettaient, et que puisqu'il voulait vous être agréable, il
devait commencer par vous obéir en cela. Il vous aurait écoutée; car,
ainsi vous ne lui ôtiez pas toute espérance, vous ne l'exaspériez pas...
Mais était-ce à moi à entrer dans de pareils détails? était-ce à moi à
vous dire le rôle que vous deviez jouer dans cette circonstance? Ne
deviez-vous pas m'épargner ce soin à la fois humiliant et ridicule? Si
vous m'aimiez pour moi, je n'aurais pas eu besoin de vous dire tout
cela... Il ne suffit pas d'être une femme de bien, de faire parade de sa
vertu,--ajouta-t-il en souriant avec amertume;--il faut encore tâcher de
ne pas mettre son mari dans une position dont il ne puisse sortir que
par le déshonneur, ou par un crime... Entendez-vous, madame?
--Grand Dieu!... Gontran!
--Vous parliez d'obligations d'argent... je donnerais ma vie pour n'en
avoir pas d'autres... envers lui; car sachez-le donc, malheureuse femme,
il tient entre ses mains plus que ma vie... entendez-vous, plus que ma
vie... Maintenant, comprenez-vous?
--Je comprends, mon Dieu! je comprends... Pardonnez-moi, Gontran, soyez
bon; tout à l'heure, je me suis dit aussi que j'avais tort. Vous le
savez, avant ma maladie, j'ai pris la résolution de vous aimer pour
vous; cette résolution je la tiendrai toujours, mon ami... Notre
position est horrible... Ce secret, je ne vous le demande pas; non, non;
mais enfin que faut-il faire?
--Aller ce soir à ce dîner d'abord, puis à cette fête...
--Soit, nous irons... nous irons... Oh! vous verrez, j'aurai du courage.
Je parlerai à cet homme sans lui témoigner mon aversion. S'il le faut,
je lui sourirai. Le monde interprétera ma conduite comme il le voudra...
Peu m'importe, pourvu qu'aux yeux de Dieu et de vous, je n'aie pas à
rougir... Gontran, j'ai plus de résolution que vous ne le pensez.
Voyons, regardons notre position bien en face... Cet homme peut vous
perdre; je l'abhorre autant que je vous aime, Gontran; je pourrai bien,
je vous le promets, cacher l'horreur qu'il m'inspire... mais enfin s'il
persiste, si un jour il me dit... à moi... car cet homme ose tout:--Ce
secret qui peut perdre votre mari, je le dévoile, si vous ne m'aimez
pas?...
Gontran rougit d'indignation et s'écria:
--Je le tuerai... et me tuerai après!
--Cet homme avait donc raison... mon ami... un crime ou le suicide...
Allons... c'est bien... En tout cas vous ne mourrez pas seul. Voici donc
nos chances les plus terribles... Maintenant écoutez-moi... Ce matin M.
de Rochegune est venu me faire ses adieux; il a reçu ici une lettre de
M. de Mortagne. Ne prenez pas cet air courroucé, Gontran; notre position
est bien triste, et M. de Mortagne est peut-être notre seul ami. Il
sait, je ne sais comment... que M. de Lugarto a de funestes desseins sur
vous, sur moi. Il est parti, dit-il, de Paris pour les déjouer; il me
fait surtout recommander de ne jamais vous quitter si vous voyagiez.
Tout ceci est bien vague, sans doute; mais enfin il est toujours
consolant de penser que nous avons des amis qui veillent sur nous.
--Et M. de Mortagne aura bien à faire pour que j'oublie ses lâches
insultes!--s'écria Gontran.
--Ce qu'il faudra faire pour cela, mon ami, il le fera de grand coeur,
croyez-le.
--Mais au fait... il ne s'était pas trompé; il vous avait prévenue que
je vous rendrais très-malheureuse,--dit Gontran avec une irritation
continue,--vous devez reconnaître la justesse de ses prévisions.
--Mon ami,--dis-je en tâchant de sourire,--sans doute j'aime beaucoup M.
de Mortagne, mais je suis forcée, en cette occasion, de lui donner tort;
ce n'est pas vous, c'est cet homme implacable qui me rend si
malheureuse! Tant que vous avez été libre, ne m'avez-vous pas comblée de
toutes les félicités possibles? Avant mon mariage ne vous ai-je pas dû
de beaux jours tout rayonnants d'amour et d'espérances?
--Et ces espérances ont été bien trompées... n'est-ce pas?
--Gontran... vous savez bien qu'il n'en est rien. N'ai-je pas goûté un
bonheur idéal dans notre retraite de Chantilly? Qui est venu nous
arracher de cet éden? cet homme odieux! Son arrivée n'a-t-elle pas été
le signal de nos chagrins! Ne sais-je pas maintenant qu'en rendant des
soins à cette femme dont j'étais si jalouse, vous obéissiez encore à
l'influence de cet homme? N'avait-il pas besoin, pour ses affreux
projets, que vous eussiez l'air de m'être infidèle? Encore une fois,
Gontran, je ne vous accuse pas.
--Vous êtes pourtant, et toujours et malgré tout, une noble et
excellente créature,--me dit Gontran en me regardant d'un air
attendri.--Ah! maudit soit le jour où j'ai écouté les avis de mon oncle
et de votre tante!... Quelle vie je vous ai faite, malheureuse enfant!
Ah! c'est affreux! Tenez, j'ai quelquefois horreur de moi-même.
En disant ces mots, Gontran sortit violemment.
Le malheur donne quelquefois une grande décision de caractère.
Je résolus de suivre les ordres de Gontran, d'être affable pour M.
Lugarto. Maintenant que je ne suis plus sous le charme de l'amour que
m'inspirait M. de Lancry, ni sous l'impression de la terreur que
m'inspirait _son ami_, je puis à peine concevoir comment j'ai pu me
résigner à cette honteuse, à cette humiliante concession, après la scène
odieuse qui avait eu lieu le matin.
Mais alors je n'hésitai pas; avant tout il fallait surtout gagner du
temps. M. de Mortagne agissait de son côté: peut-être espérait-il
trouver le moyen d'arracher Gontran à l'influence de M. Lugarto.
Nous partîmes pour ce dîner, pour cette fête.
Il faisait un temps magnifique; je me rappelle une circonstance puérile,
mais bizarre.
Au coin de l'avenue de Marigny, notre voiture fut obligée de s'arrêter
quelques instants. Un pauvre, d'une figure hideuse et difforme,
s'approcha et demanda l'aumône.
Gontran, je crois, ne l'entendit pas; le mendiant jeta sur nous un
regard de courroux et nous dit avec un geste menaçant, au moment où
notre voiture repartit:--Ces riches! ils sont bien fiers, ils sont si
heureux!
Par un mouvement spontané, nous nous regardâmes, Gontran et moi, comme
pour protester contre cette accusation de bonheur.
Hélas! pourtant, l'erreur de ce pauvre était excusable: il voyait une
jeune femme, un jeune homme, dans une brillante voiture, entourés de ce
luxe que le vulgaire prend pour le bonheur et qui cache souvent tant de
douleurs, tant de plaies incurables. Ce pauvre pouvait-il deviner les
chagrins dont nous étions navrés? et cette fête somptueuse à laquelle
nous nous rendions comme à un supplice avec une sourde et vague frayeur?
Que de tristes enseignements dans ces contrastes de l'apparence et de la
réalité!
Nous arrivâmes chez M. Lugarto.
Mon découragement, ma tristesse avaient fait place à une sorte
d'animation fébrile et factice. M. Lugarto nous reçut le sourire sur les
lèvres; il triomphait dans l'orgueil de son exécrable méchanceté.
Sa maison, que je ne connaissais pas, était encombrée de toutes les
magnificences imaginables, mais entassées, mais accumulées sans goût. Au
milieu de ce chaos d'admirables choses, certaines mesquineries inouïes
dénotaient des instincts d'avarice sordide. Cette vaste et opulente
demeure, malgré ses proportions, manquait complétement d'élégance, de
noblesse et de grandeur.
Nous y trouvâmes réunies les personnes que M. Lugarto nous avait
annoncées. De temps en temps je regardais Gontran pour prendre courage.
M. Lugarto parut frappé du changement qui s'était opéré dans mes
manières à son égard.
Tout ce que je pus faire fut d'être pour lui d'une politesse presque
bienveillante; il en parut plus étonné que touché: il me considérait
attentivement, comme s'il eût douté de cette apparence; il fut pour moi
de la plus extrême prévenance.
Gontran était placé auprès de la princesse Ksernika; soucieux, absorbé,
il répondait à peine aux coquetteries provocantes de cette femme.
M. Lugarto me dit à voix basse et en sortant de table qu'il était le
plus heureux des hommes, puisque je semblais renoncer à mes injustes
préventions contre lui; qu'il regrettait amèrement son emportement du
matin, mais que je devais l'excuser en faveur de la violence d'un amour
dont il n'était pas le maître.
--Hélas!--pensais-je en l'écoutant,--qui m'aurait dit, un jour, que
trois mois après mon mariage, après cette union qui était pour moi si
adorablement belle et sainte, je serais réduite à entendre de telles
paroles sans pouvoir témoigner ma honte, mon dégoût, mon indignation?
Oh! profanation! oh! sacrilége! un amour que j'avais rêvé si noble, si
grand, si pur!
Après dîner, ainsi que l'avait voulu M. Lugarto, nous montâmes dans sa
voiture, lui, la princesse, Gontran et moi; nous allâmes à Tivoli. Mon
supplice continua.
M. Lugarto me donnait le bras; mon mari donnait le sien à la princesse:
il y avait beaucoup de monde à cette fête; presque toutes les personnes
de la cour que leur service retenait à Paris y assistaient.
J'étais restée assez longtemps malade; depuis quelques semaines je
n'étais pas allée dans le monde: aussi certaines nuances dans la manière
dont on m'accueillait, ainsi que M. de Lancry, me surprirent
sensiblement.
Les hommes lui rendaient ses saluts d'un air froid et distrait;
quelques femmes auxquelles il parla lui répondirent à peine. M. Lugarto
fut, au contraire, accueilli comme d'habitude; son visage rayonnait. Je
crus voir que les hommes lui jetaient des regards d'envie et que
plusieurs femmes me montraient avec dédain.
Les révélations de M. de Rochegune me vinrent à la pensée; je frissonnai
en songeant aux bruits ignominieux dont moi et Gontran nous étions
peut-être l'objet en ce moment, tant les apparences semblaient
accablantes...
Je me sentis défaillir; je dis à M. Lugarto d'une voix suppliante:
--Vous tenez notre destinée entre vos mains, monsieur, ayez pitié de
nous... sortons de ce jardin...
--Voici, madame, la duchesse de Berri. Gontran ne peut se dispenser
d'aller la saluer, ni vous non plus,--me dit M. Lugarto.
En effet, _Madame_ était venue à cette fête; elle entrait alors sous une
tente où l'on dansait.
Je repris un peu d'espoir. Lorsque j'avais été présentée à _Madame_,
après mon mariage, elle avait bien voulu m'accueillir avec cette grâce
touchante et cordiale qui n'appartenait qu'à elle.
--«C'est un trésor que mademoiselle de Maran; en vérité; vous êtes plus
heureux que vous ne le méritez, monsieur de Lancry,»--avait-elle dit à
Gontran d'un air moitié souriant, moitié sérieux.
Je pensais que _Madame_, en nous accueillant avec sa bonté accoutumée,
imposerait aux méchants propos du monde, et que, par habitude de cour,
toutes les personnes présentes modèleraient leur conduite envers nous
sur celle de _Madame_.
Je pris le bras de Gontran; nous nous approchâmes de S. A. R.
Mon coeur battait à se rompre.
En nous voyant venir, les personnes qui accompagnaient _Madame_
s'écartèrent de façon à laisser un assez grand espace vide entre nous et
la princesse.
Je vis avec frayeur la figure de _Madame_, d'une expression
ordinairement si bienveillante, se rembrunir tout à coup et devenir
hautaine et sévère.
Malgré son assurance, M. de Lancry tressaillit légèrement. A peine
avait-il salué _Madame_, que S. A. R., après avoir regardé mon mari avec
un mélange de dédain glacial et de fierté révoltée, comme si elle eût
été indignée que nous eussions osé nous présenter devant elle, nous
tourna le dos sans lui dire un mot.
M. de Lancry devint pâle de douleur et de rage. Il me fit tellement
pitié que j'eus la force de surmonter mes ressentiments. Je lui dis
d'une voix ferme:
--Mon ami, pardonnez à _Madame_. Elle, toujours si bonne, si généreuse,
aura été involontairement surprise par les calomnies du monde... Venez,
venez... Pas un mot de ceci à M. Lugarto; ne donnons pas ce nouveau
triomphe à sa méchanceté.
J'entraînai presque M. de Lancry.
Un grand nombre de personnes curieuses de voir _Madame_ l'avaient
suivie; nous pûmes cacher notre confusion dans la foule, et rejoindre M.
Lugarto et madame de Ksernika.
--Il me semble que madame la duchesse de Berri vous a parfaitement
accueillis,--dit M. Lugarto avec ironie à M. de Lancry.
--Oui... oui... fort bien,--dit Gontran en souriant d'un air contraint.
Je donnais le bras à Gontran; son coeur battait si vite, si
violemment, que j'en sentis les pulsations. Je vis qu'il se contenait à
peine.
--Je ne veux pas, mon cher, vous enlever plus longtemps à madame de
Ksernika,--dit M. Lugarto.
Je me pressai contre Gontran; il me dit à voix basse:--Un moment
encore... donnez-lui le bras... je vous en prie.
L'accent de sa voix me parut singulièrement altéré; il ajouta tout haut:
--Et moi, mon cher Lugarto, je ne veux pas vous enlever plus longtemps
non plus à madame de Lancry; nous nous entendons à merveille. Mais ne
devions-nous pas aller prendre des glaces chez Tortoni, ce soir?
--Sans doute,--répondit M. Lugarto. J'y pensais bien, mon cher, et je ne
vous aurais pas fait grâce de cette partie du _programme de notre
soirée_,--ajouta-t-il avec un sourire sardonique.
--Ni moi non plus, mon cher,--reprit Gontran.
J'étais désolée, je croyais cette malheureuse soirée terminée. Tout
Paris était à Tortoni; notre présence allait être une nouvelle occasion
de calomnies.
En regagnant notre voiture, M. Lugarto me dit à voix basse:
--Je n'ai pas été dupe de Lancry; la duchesse de Berri l'a reçu de la
manière la plus humiliante. J'ai vu cela aux figures rayonnantes des
personnes qui accompagnaient Son Altesse; car Gontran est aussi détesté
par les hommes que vous l'êtes par les femmes, tout cela grâce à vos
avantages naturels à tous deux. Vous le voyez bien, _la ville et la
cour_, comme on disait autrefois, croient que nous sommes ensemble du
dernier mieux... Vous n'avez donc plus maintenant à craindre pour votre
réputation... Laissez-moi donc vous aimer; vous verrez que je
parviendrai à me faire supporter... Déjà, ce soir, vous êtes mieux pour
moi... Tenez... je vous aime tant, que si vous le vouliez, vous pourriez
m'ôter tout pouvoir sur votre mari.
Je ne répondis rien; nous montâmes en voiture, nous arrivâmes à Tortoni.
A mon grand chagrin, Gontran nous conduisit dans un salon au premier.
J'y reconnus plusieurs personnes qui avaient vu avec quel dédain
_Madame_ avait accueilli mon mari. Ma confusion fut à son comble lorsque
je vis beaucoup de personnes nous regarder en souriant malignement.
--Enfin,--dit Gontran,--le moment est venu...
Ne sachant ce qu'il voulait dire, je le regardai. L'expression de son
visage me fit peur... Je me rappelle cette scène effrayante comme si j'y
assistais encore. Gontran était assis à côté de moi, il avait en face de
lui madame de Ksernika et M. Lugarto. M. de Lancry se leva tout à coup,
et dit à M. Lugarto d'une voix haute et vibrante de colère:
--Monsieur Lugarto, vous êtes un misérable!...
Celui-ci, stupéfait malgré son audace, ne sut que répondre. Plusieurs
hommes se levèrent vivement. Un profond silence régna dans le salon. Je
ne pus faire un mouvement... je croyais rêver. Gontran reprit:
--Monsieur Lugarto, vous osez attaquer dans le monde la réputation de
madame de Lancry et faire entendre que je suis un mari complaisant,
parce que je vous ai certaines obligations; je vous dis ici bien haut
que vous êtes un infâme imposteur! Madame de Lancry vous a toujours
méprisé comme vous le méritez, et vous avez indignement abusé de
l'intimité qui existait entre nous pour donner une apparence à vos
lâches calomnies.
La première, la seule idée qui me vint, fut que cet homme allait perdre
Gontran et révéler le funeste secret qu'il possédait.
--Mon Dieu! mon Dieu!--m'écriai-je en fondant en larmes:
Deux ou trois femmes de ma société, que je ne connaissais cependant que
de vue, vinrent auprès de moi et m'entourèrent avec la plus touchante
sollicitude, tandis que plusieurs hommes s'interposaient entre Gontran
et M. Lugarto.
Ce dernier, sa première stupeur passée, redoubla d'impudence; je
l'entendis répondre à M. de Lancry avec l'apparence d'une dignité
contrainte et offensée:
--Je ne comprends pas, monsieur, le motif de vos reproches; je déclare
ici hautement que personne ne respecte plus profondément que moi madame
de Lancry, et j'ignore complétement les calomnies auxquelles vous faites
allusion. Quant aux obligations que vous pourriez avoir envers moi, je
ne sache pas que j'en aie dit un mot à personne... Votre attaque est si
violente, monsieur, votre accusation tellement grave, et surtout si
imprévue, car nous venons de passer la soirée ensemble, que je ne puis
l'attribuer qu'à une imagination passagère que je déplore sans me
l'expliquer.
--Misérable fourbe!--s'écria Gontran, mis hors de lui par la fausse
modération et par l'infernale perfidie de la réponse de M. Lugarto.
--Toutes les personnes ici présentes,--dit ce dernier,--comprendront, je
l'espère, dans quelle position nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre,
monsieur, et qu'il est des injures qu'on doit savoir tolérer.
--Et ceci, le tolérerez-vous?...--s'écria Gontran.
Et j'entendis le bruit d'un soufflet.
Il y eut un moment de tumulte, au-dessus duquel domina la voix de M.
Lugarto, qu'on entraînait, et qui s'écriait avec un accent de rage que
je n'oublierai jamais:
--Offense pour offense, monsieur, nous sommes quittes. Demain, tout
Paris saura comment je me venge!...