Après le départ de M. Lugarto, ni moi ni Gontran nous n'eûmes le courage
de dire un seul mot; je tombai dans un abîme de réflexions désolantes.
Il était donc vrai, un mystérieux, un terrible secret mettait M. de
Lancry dans la dépendance de M. Lugarto.
Pour la première fois, mon mari avait parlé de se tuer; cette horrible
pensée ne m'était jamais venue à l'esprit; je frémissais en songeant à
la résolution de Gontran.
J'avais ressenti au coeur un coup bien douloureux lorsqu'il s'était
écrié, en s'adressant à M. Lugarto:--_Sans la crainte de vous coûter une
joie infernale, je me serais déjà tué._
Hélas! et moi, il oubliait donc que je lui survivais?... Alors je me
reprochai amèrement d'être comptée pour si peu dans la vie de Gontran;
je me reprochai de l'avoir pour ainsi dire _mal aimé_.
Ce n'était pas une vaine humilité de coeur, c'était conscience. Sans
doute, j'avais toujours été pour lui dévouée, prévenante, soumise,
passionnée; mais j'avais sans doute mal employé ces nobles sentiments,
puisqu'il pouvait mourir sans me regretter.
De ce moment, j'acquis cette amère conviction, née de l'amour le plus
fervent et d'une profonde défiance de moi-même:--_L'on a toujours tort
de n'être pas aimée._
Je m'attachai de toutes mes forces à cette conviction, paradoxale sans
doute; j'employai toutes les ressources de mon esprit, toute la
puissance de mon coeur à lui donner une irrécusable autorité.
Elle me permettait de m'accuser et de pardonner à Gontran.
Les femmes qui ont aimé avec cet aveuglement sublime, avec cette
magnifique abnégation de _soi_ qui constitue la passion, comprendront le
bonheur qu'on a de saisir la moindre occasion d'excuser les cruautés de
celui qu'on chérit, lors même qu'on doit se sacrifier à cette
réhabilitation.
Maintenant que les années, maintenant que le malheur ont mûri mon
jugement, il me semble qu'il faut peut-être attribuer aussi cette
opiniâtre indulgence à l'impérieux besoin que nous avons de justifier
notre choix à nos propres yeux, même au prix de nos plus chères
espérances.
Une fois dans cette voie de défiance de moi, je me reprochai encore de
n'avoir pas su inspirer à Gontran assez de tendresse pour qu'il m'eût
appris le malheureux secret dont M. Lugarto faisait un si funeste abus.
En voyant l'accablement de Gontran, j'en vins à me faire presque un
crime de m'être montrée si dédaigneuse envers M. Lugarto, de n'avoir pas
su mieux dissimuler mon aversion. Au lieu de s'exaspérer contre nous,
peut-être cet homme fût-il resté inoffensif.
Je fus heureuse et pourtant presque épouvantée de cette dernière
réflexion.
Telle était la formidable puissance de l'amour! Moi, si fière, surtout
depuis que j'appartenais à Gontran, je regrettais presque de m'être
conduite avec dignité envers le plus méprisable, le plus méchant des
hommes.
Maintenant je m'étonne du silence prolongé que moi et Gontran nous nous
gardâmes après cette scène; mais les paroles de M. Lugarto établissaient
si nettement l'horrible dépendance de Gontran à son égard, que nous
devions rester quelque temps comme étourdis de ce coup écrasant.