--Vous voyez, voilà ce beau matamore souple comme un gant!... Vous qui
êtes la sagesse même, conseillez-lui donc d'être raisonnable. Tenez, je
vais finir en parlant comme un traître du mélodrame. Vicomte de Lancry,
vous êtes en ma puissance; vous ne pouvez m'échapper qu'en
m'assassinant ou qu'en vous suicidant. Or, je vous sais de trop bonne
compagnie pour recourir à de tels moyens. Ceci bien établi, passons.
Voyons, mon cher, oublions les rêveries de votre femme; vivons tous les
trois dans une douce intimité, comme par le passé; laissons dire le
monde, et jouissons de la vie, car elle est courte. Pourtant, comme on
ne m'insulte pas impunément, comme je tiens à me venger des mépris de
cette chère Mathilde, je veux la punir, et je la condamne à venir dîner
avec vous aujourd'hui chez moi pour célébrer sa convalescence. Nous
serons peu de monde... la princesse Ksernika, trois ou quatre femmes ou
hommes de nos amis. Ceci est sérieux, mon cher... vous entendez... JE LE
VEUX... Madame de Lancry fera quelques façons; mais je vous laisse le
soin de décider ma belle ennemie. Vous ne manquerez pas d'excellentes
raisons à lui donner, j'en suis sûr.
Je regardais Gontran avec stupeur; il ne disait pas un mot; il avait les
yeux fixes, la tête baissée sur sa poitrine.
M. Lugarto se leva et ajouta:--Dites donc un peu, mes bons amis, comme
c'est bizarre! Qui est-ce qui dirait qu'à cette heure, dans un des plus
jolis hôtels du faubourg Saint-Honoré, par cette belle journée de
printemps, il se passe une de ces scènes incroyables qui feraient la
fortune d'un romancier?... C'est pourtant vrai... La vie du monde est
après tout beaucoup moins prosaïque qu'on ne le croit. Ah çà! à tantôt;
nous dînerons à sept heures. Vous essayerez un nouveau cuisinier; il
sort de chez le prince de Talleyrand; on en dit des merveilles. Ah! j'y
pense, vous renverrez votre voiture après dîner; nous irons tous à
Tivoli: il y a une fête charmante; on dit que madame la duchesse de
Berri doit y assister. Je tiens à y paraître avec vous, votre femme et
votre adorable princesse, vilain infidèle... Ainsi, c'est convenu; je
vous ramènerai chez vous, et avant que de rentrer nous irons prendre des
glaces chez Tortoni... Vous le voyez, je tiens absolument à continuer de
compromettre Mathilde, et je choisis bien mon théâtre, je crois... Ah
çà! mon cher, m'avez-vous entendu?... Hein!...
--Oui, monsieur...--dit Gontran à voix basse.
--Je compte donc sur vous et sur ma belle ennemie... Mais répondez-moi
donc... Je vous ai dit que je le voulais... cela doit vous suffire, je
pense.
--Madame de Lancry et moi... nous irons dîner chez vous,
monsieur...--répondit Gontran avec un effort désespéré.