M. Lugarto était resté assis.

Lorsque Gontran s'approcha de lui, il ne fit pas un mouvement; il se

dégagea froidement de l'étreinte de Gontran, le regarda fixement et lui

dit avec un calme sardonique dont je fus attérée:

--Ah çà! mon cher, décidément vous êtes fou.

--Je vous dis, monsieur, que ces bruits que vous répandez sont

infâmes... et que je ne souffrirai pas...

--Vous ne souffrirez pas?--articula lentement M. Lugarto en riant d'un

rire sardonique.--Ah! ah!... ah! je le trouve charmant, ma parole

d'honneur; il ne souffrira pas! Ah çà! est-ce que par hasard vous vous

donnez les airs de me menacer, monsieur le vicomte de Lancry?

--Oui... oui... quoi qu'il puisse arriver, une fois au moins je...

--Quoi qu'il puisse arriver, vicomte?--s'écria M. Lugarto d'une voix

stridente, en interrompant mon mari.--Quoi qu'il puisse arriver...

Répétez donc cela.

Gontran était dans une angoisse inexprimable: son beau visage,

douloureusement contracté, exprimait la haine, la rage, le désespoir;

mais on aurait dit qu'une mystérieuse influence empêchait l'explosion de

ces violents ressentiments.

Ils éclatèrent. M. de Lancry s'écria en frappant du pied:

--Eh bien! oui, oui! quoi qu'il puisse arriver, puisque vous me poussez

à bout, je vous insulterai, entendez-vous, je vous insulterai à la face

de tous; nous nous battrons, et je vous tuerai ou vous me tuerez; l'un

de nous maintenant est de trop sur la terre: cette existence m'est

insupportable... Si ce n'était la crainte de vous causer une joie

infernale, je me serais déjà délivré de cette vie qui m'est odieuse.

Il y avait tant de désespoir dans ces paroles de Gontran, elles me

menaçaient d'un nouveau et si formidable malheur, que je me sentis

défaillir.

--Vous ne m'insulterez pas et je ne me battrai pas avec vous,--reprit

froidement M. Lugarto.--Comme l'a dit madame, je ne l'oserais pas

d'abord, et puis vous ne le daigneriez pas... Mais revenons à votre

_quoi qu'il arrive_. Est-ce un défi?..... hein..... vicomte? Voulez-vous

qu'à l'instant, devant madame, je dise...

--Arrêtez! oh! arrêtez! pas un mot de plus!--s'écria Gontran avec

effort;--par pitié... pas un mot!...

Il retomba dans un fauteuil, mit sa main sur ses yeux en s'écriant d'une

voix étouffée:

--O mon Dieu!... mon Dieu!...

Je restai frappée de stupeur.

--Allons donc... on a bien de la peine à vous convaincre, mon cher et

intime ami, qu'après tout je ne suis pas si diable que j'en ai

l'air,--reprit M. Lugarto.--Qu'est-ce que je demande? à vivre en paix

avec vous et avec votre femme, à réaliser le triangle équilatéral des

Italiens, en tout bien tout honneur s'entend... car vous êtes un vilain

jaloux, un Othello. Voyons... de quoi vous plaignez-vous? Admettez que

je fasse la cour à votre femme; que vous importe? Elle est vertueuse,

elle vous adore et elle m'exècre; voilà trois raisons pour une de vous

tranquilliser... une manière de Cerbère à trois têtes qui défend

suffisamment votre bonheur conjugal. Mais,--me dites-vous,--«le monde

jase, il croit que vous êtes au mieux avec ma femme.»--Eh! mon Dieu...

laissez le monde jaser; n'êtes-vous pas sûr de la fidélité de votre

femme?--Allons, vicomte, soyez philosophe, et n'attachez pas de prix à

de vaines paroles.--«Mais ce bruit, tout mensonger qu'il est, est

contrariant,»--me direz-vous encore.--C'est possible... mais, vous le

savez, de deux maux il faut choisir le moindre, et puisque les propos du

monde vous effrayent, songez donc, mon cher, à ceux qu'il ferait, le

monde... si je jasais, moi, sur certaines choses... si je disais

comment... à Londres...

--Monsieur... oh! monsieur!...--s'écria Gontran d'un air suppliant.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 127 / 355 题