--Hélas! madame,--reprit-il après un assez long silence,--il m'en coûte
de vous convaincre d'une réalité bien affligeante; mais votre repos,
mais... le dirai-je? le soin de l'honneur... oui, de l'honneur de M. de
Lancry, me font un devoir de vous éclairer.
--Ah! monsieur, parlez...
--Vous êtes bien jeune, madame; vous êtes fière de la noblesse, de la
pureté de vos sentiments; vous êtes fière de l'amour que vous éprouvez,
de celui que vous inspirez à l'homme que vous avez choisi; vous êtes
fière de votre bonheur enfin, parce qu'il est noble, grand et légitime;
vous dédaignez des calomnies infâmes. Qui voudra les croire? dites-vous.
Écoutez, madame. Au lieu de supposer le monde ce qu'il est, avide de
scandale et de médisance, croyant au mal, parce que la sottise et la
vulgarité ont juste l'intelligence qu'il faut pour répéter, pour
colporter une médisance; supposez le monde spectateur impartial... que
voit-il? Vous, belle, jeune, sans expérience, paraissant déjà presque
oubliée par votre mari, tandis que lui rend ses soins empressés à une
femme très à la mode et d'une réputation souvent compromise. Ce n'est
pas tout, l'ami de votre mari, madame, vit dans votre intimité de chaque
jour, partout il vous accompagne; sa renommée est telle qu'on le sait
incapable de s'occuper d'une femme avec désintéressement; il dit bien
haut, il affiche à tous les yeux les préférences forcées, je n'en doute
pas, qu'il reçoit de vous: ces apparences fâcheuses sont envenimées par
la jalousie qu'une femme dans votre position, madame, inspire à tontes
les femmes. Mademoiselle de Maran, poursuivant l'oeuvre de perfidie et
de méchanceté qu'elle a commencée dès votre enfance, joue un autre rôle
maintenant. C'est contre sa volonté, dit-elle, que vous avez épousé M.
de Lancry; elle redoutait sa légèreté, dont il ne donne maintenant que
trop de preuves en s'occupant si évidemment de la princesse Ksernika.
Mademoiselle de Maran dit encore qu'elle a représenté à M. de Lancry
qu'il vous pousserait dans quelque funeste voie de représailles; que
votre position est d'autant plus dangereuse que vous voyez souvent M.
Lugarto, et qu'à part quelques prétentions puériles elle ne peut
s'empêcher de trouver cet étranger doué de qualités charmantes et faites
pour séduire une femme... Ce n'est pas tout, madame; préparez vous à un
dernier coup plus cruel encore que les autres, parce qu'il n'attaque pas
que vous seule... mademoiselle de Maran donne encore une autre cause au
regret qu'elle éprouve de votre mariage avec M. de Lancry; elle affirme
que, par suite de dettes énormes contractées par votre mari avant votre
mariage, votre fortune est maintenant gravement compromise, et que...
--Vous hésitez, monsieur?--dis-je à M. de Rochegune en contenant mon
indignation, non contre lui, mais contre les auteurs de cette trame
odieuse qui se déroulait alors tout entière à mes yeux...--Continuez,
continuez, je suis préparée à tout entendre...
--Et moi à tout vous dire, madame; car, heureusement, je crois avoir le
moyen de ruiner et de confondre tant de méchantes impostures...
--Eh bien, madame, votre tante a l'infamie de répéter que M. de Lancry,
voyant ses affaires embarrassées, s'est adressé à l'obligeance de M.
Lugarto, et qu'il est dans une telle dépendance à l'égard de cet homme,
qu'il se voit presque forcé de souffrir ses assiduités auprès de vous.
--Oh! mon Dieu!... mon Dieu! m'écriai-je en cachant mon visage dans mes
mains...
--Vous frémissez, madame; c'est un abîme de honte et d'infamie, n'est-ce
pas? Vous si noble, vous si pure! c'est à peine si vous pouvez
comprendre ce tissu d'horreurs... Eh bien, madame, croyez un homme qui
de sa vie n'a fait un mensonge... Tel est le bruit qui court sur vous,
sur M. de Lancry, sur M. Lugarto... Et ce n'est pas un vain bruit sans
écho, madame, non... non; malheureusement c'est une conviction basée sur
les apparences les plus funestes. M. Lugarto a agi avec une infernale
habileté. M. de Lancry, vous-même, madame, à votre insu, vous avez
accrédité ces abominables calomnies.
Je restais anéantie; je m'expliquais alors l'invincible aversion, la
terreur instinctive que m'inspiraient les soins de M. Lugarto. Alors je
voyais toute l'étendue du mal.
Mes soupçons sur la nature des obligations que M. de Lancry avait pu
contracter envers M. Lugarto me semblaient justifiés. En cela, sans
doute, mademoiselle de Maran ne calomniait pas.
Quoique sans expérience du monde, je le connaissais assez pour savoir
qu'il accueillait les bruits les plus infâmes. Malheureusement mille
circonstances interprétées dans le sens odieux qu'on attachait aux
relations qui existaient entre nous et M. Lugarto me revinrent à
l'esprit.
Jusqu'alors elles m'avaient semblé insignifiantes, à cette heure elles
m'épouvantèrent par l'influence qu'elles pourraient avoir sur les
jugements du monde.
Je me sentis un moment accablée; j'appuyai ma tête brûlante dans mes
deux mains sans trouver une parole.
--Vous le voyez, madame,--me dit M. de Rochegune,--il fallait toute
l'impérieuse nécessité du devoir, il fallait l'absence de M. de
Mortagne, pour me décider à venir vous parler de ce coup douloureux.
Maintenant, permettez-moi de vous indiquer ce que crois utile dans cette
circonstance. Il faut, sans perdre un moment, tout apprendre à M. de
Lancry. Pour qu'il ne doute pas de la vérité, je vous conjure, madame,
de lui raconter notre entretien. Quant à la manière de faire tomber ces
bruits infâmes, elle est bien simple; je n'ai pas oublié les leçons de
M. de Mortagne; avant tout et pour tout, la vérité, telle brutale, telle
violente qu'elle soit, c'est le seul moyen d'écraser la perfidie et le
mensonge. Lorsque vous aurez tout confié à M. de Lancry, ni vous ni lui
ne changerez rien dans vos manières avec M. Lugarto. Dans quelques jours
vous donnerez une soirée privée, vous y inviterez toutes les personnes
de votre connaissance, M. Lugarto, mademoiselle de Maran, et moi-même,
madame. Je retarderai mon départ jusque-là, car je pourrai vous servir,
je l'espère; alors ce jour-là, madame, hautement, à la face de tous,
devant ce tribunal composé de gens du monde, j'accuserai M. Lugarto et
mademoiselle de Maran d'avoir indignement calomnié vous, madame, et M.
de Lancry. Mademoiselle de Maran, malgré son audace, M. Lugarto, malgré
son impudence, resteront accablés devant une accusation si solennelle;
alors vous, madame, et M. de Lancry, vous sommerez cet homme et cette
femme de répéter devant vous les indignes mensonges qu'ils ont
accrédités; de donner la preuve des horreurs qu'ils avancent. Alors,
madame, croyez-moi, quelque prévenu que soit le monde, il sera bien
forcé de croire à la honte, à l'infamie de ceux qui, foudroyés par votre
généreuse indignation, ne pourront que balbutier une lâche défaite.
--Oui... oui... vous avez raison!--m'écriai-je, ranimée par le noble
langage et par le généreux conseil de M. de Rochegune.--Oui, c'est une
inspiration du ciel! Béni soyez-vous, monsieur, vous qui nous le donnez!
Il faudra que la vérité sorte éclatante de cette explication... Je serai
sans merci ni pitié. Mensonge à mensonge je poursuivrai ces infâmes
jusqu'à ce qu'ils avouent leur lâcheté à la face de ce monde qu'ils
avaient fait complice, et qui sera leur juge!
--Bien! bien! madame. Alors moi je partirai plus tranquille, plus
rassuré sur l'avenir d'une personne à qui j'ai voué le plus inaltérable
dévouement...
--Ah! monsieur, vous êtes le digne, le noble ami de M. de
Mortagne!--m'écriai-je en tendant la main à M. de Rochegune.--Au nom de
M. de Lancry, au nom de notre gratitude éternelle, recevez l'assurance
d'une amitié non moins vive que la vôtre. Par cette courageuse
révélation, vous nous aurez sauvé de bien des malheurs. Jamais, oh
jamais! nous ne pourrons l'oublier.
M. de Rochegune prit respectueusement la main que je lui offrais, la
serra cordialement dans les siennes et me dit avec émotion:
--Par la mémoire sacrée de mon père, je prends ici l'engagement d'être
pour vous le frère... l'ami le plus dévoué... Le voulez-vous? Me
croyez-vous digne de cette amitié, madame?
--Elle nous honore trop tous deux pour que nous ne la contractions pas
avec joie et fierté,--lui dis-je.
On frappa à la porte.
Blondeau entra.
--Que voulez-vous? lui dis-je.
--Madame,--reprit-elle en regardant attentivement M. de Rochegune,--je
viens de recevoir une lettre qu'on me dit de remettre sans délai à M. le
marquis de Rochegune.
Elle me présenta une lettre, je la donnai à M. de Rochegune; il s'écria:
--Elle est de M. de Mortagne. Je lui avais laissé un mot chez moi dans
le cas où il arriverait, le prévenant que j'étais chez vous, madame...
Me permettez-vous de lire cette lettre? elle peut vous intéresser.
Je fis un signe de tête à M. de Rochegune; il ouvrit la lettre et la
lut.
--Madame,--me dit tout bas Blondeau en me montrant M. de Rochegune,--je
reconnais sa voix... c'est lui...
--Comment?
--C'est la personne qui venait savoir de vos nouvelles de la part de M.
de Mortagne.
--Que dis-tu?
--Aussi vrai que le bon Dieu est au ciel, c'est lui, madame; je suis
sûre de ne pas me tromper; c'est sa voix, vous dis-je.
Pendant que Blondeau me parlait, j'examinai les traits de M. de
Rochegune; ils prirent tout à coup l'expression d'une anxiété
profonde... Je ne pus m'empêcher de m'écrier:
--Qu'avez-vous, monsieur? M. de Mortagne...
--Il faut que je le rejoigne à l'instant... madame... Nous allons
quitter Paris... pour quelque temps; il est sur la voie d'une abominable
machination,--me dit-il sans s'expliquer davantage.
--Et ce complot, qui menace-t-il?--m'écriai-je.
--Pouvez-vous me le demander, madame?... vous... vous!
--Et Gontran, et mon mari?
--M. de Mortagne vous recommande avant tout de ne pas le quitter; s'il
voyage, de voyager avec lui; mais avant tout et surtout, pour son salut
et pour le vôtre, de ne jamais vous séparer de lui un seul instant.
--Mon Dieu!... mon Dieu!... et qui soupçonne-t-il? de quoi avons-nous
tant à craindre?
--Est-il besoin de vous le dire, madame? de M. Lugarto. L'immense
fortune de cet homme met à sa disposition des ressources inconnues; il
est aussi rusé que méchant. M. de Mortagne, pour contreminer ses
projets, s'est absenté ou a feint de s'absenter de Paris depuis quelque
temps.
--Mais, monsieur, vous me laissez dans une mortelle inquiétude!
--Voyez la lettre de M. de Mortagne; il m'écrit à la hâte et ne
m'instruit d'aucune particularité: tant que durera l'absence de madame
de Richeville, il ne pourra vous donner de ses nouvelles, car c'est
seulement par son entremise qu'il pourrait vous écrire. Il craint que
plusieurs de vos gens ne soient gagnés, et la moindre indiscrétion sur
ses desseins les ferait avorter; il est donc obligé d'agir dans l'ombre
et dans le silence... Adieu, madame, je m'en vais plus rassuré. Si M. de
Mortagne croit que je puisse vous assister dans la justification que
vous provoquerez, j'aurai l'honneur de venir vous en instruire, sinon
persistez dans le projet que je vous ai indiqué; lui seul peut couper le
mal dans sa racine et confondre les méchants... Mais, j'y songe, pour
remédier à mon absence, j'écrirai à M. de Lancry tout ce que je vous ai
dévoilé, l'autorisant à se servir de ma lettre. Adieu, madame. M. de
Mortagne me dit que chaque minute est comptée... Espoir et courage; vous
avez des ennemis bien acharnés.
--Mais nous comptons deux amis bien précieux,--dis-je à M. de
Rochegune.--Adieu, monsieur; vous entreprenez une noble tâche. Dieu vous
soutiendra.