--Je le vois, madame, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous... Du
moment où vous avez donné votre main à M. de Lancry, ce choix si
honorable pour lui l'a placé à mes yeux parmi les personnes auxquelles
je serais heureux de prouver mon dévouement. Une des raisons qui me
donnent le courage de venir à vous en toute confiance, madame, c'est que
mes paroles intéressent autant M. de Lancry que vous-même.
Ce simple et noble langage me débarrassa d'un poids énorme, mais il
éveilla mes craintes au sujet de Gontran.
--Que venez-vous m'apprendre, monsieur?--m'écriai-je vivement.
Après un moment de silence, il me répondit:
--Vous voyez souvent M. Lugarto, madame?
--Oui, monsieur, et je dirais presque malgré moi, s'il n'était pas l'ami
de M. de Lancry.
--Savez-vous, madame, ce que c'est que M. Lugarto?
--Hélas! monsieur, je le sais.
--Savez-vous, madame, que M. Lugarto passe maintenant sa vie chez
mademoiselle de Maran?
--Je l'ignorais... monsieur; j'avais au contraire entendu mademoiselle
de Maran le traiter avec l'ironie la plus impitoyable.
--Sans doute mademoiselle de Maran l'a traité ainsi jusqu'au jour où
elle a reconnu que vous n'aviez pas, madame, d'ennemi plus dangereux que
cet homme.
--Cela devait être,--dis-je en souriant avec amertume...--ma tante
m'avait presque prévenue de cette nouvelle perfidie.
--Mais vous ignorez, madame, toute la noirceur, toute la lâcheté de
cette nouvelle machination de mademoiselle de Maran... Vous ne savez pas
l'indigne appui qu'elle prête par ses discours aux calomnies infâmes de
M. Lugarto!
--Et quelles calomnies... monsieur? Ce que dit un pareil homme est-il
compté? et d'ailleurs que peut-il dire?
--Oh! rien qu'il ne puisse justifier, madame, rien non plus qui ne soit
vrai, ce qui rend malheureusement ses affreuses médisances plus
fatales... Il dit que M. de Lancry est son ami intime, et il le prouve
en se montrant sans cesse avec vous et avec lui. Il dit que chaque matin
il vous envoie des fleurs dont vous vous parez, et cela est encore vrai;
il dit que les fêtes qu'il va donner, c'est pour vous qu'il les donne;
il dit que devant le monde vous lui témoignez de la froideur, mais que
cette froideur est une feinte convenue avec vous pour tromper votre
mari... Il dit enfin que vous l'aimez, madame!
Je regardai M. de Rochegune avec tant de stupeur qu'il crut que je ne
l'avais pas entendu; il reprit:--Oui, madame... M. Lugarto dit que vous
l'aimez.
Cette accusation me parut d'une stupidité si révoltante, que je m'écriai
avec un éclat de rire sardonique:
--Moi! aimer cet homme! mais c'est de la folie, monsieur; qui croira
jamais cela? qui admettra cela comme possible? Sans doute, je regrette
amèrement l'intimité qui s'est établie entre lui et mon mari, je
regrette amèrement d'être de sa part l'objet d'attentions que je méprise
et que je hais... mais, jamais, mon Dieu! je n'ai craint de voir ces
relations que j'abhorre interprétées de la sorte.