M. Lugarto ne se déconcerta pas; il continua:

--Vous ne me comprenez pas: ce que je vous dis, c'est pourtant assez

clair. Les fleurs que vous avez à la main et dans les cheveux viennent

de mes serres: c'est moi qui vous les ai envoyées ce matin. Savez-vous

que je n'en donne pas à tout le monde, au moins? J'avais, le printemps

passé, donné la pareille garniture à la jolie petite madame de Berny...

Ça lui a véritablement porté bonheur.

Ces fleurs, que je croyais devoir à Gontran, me firent horreur; il me

fut cruel de penser que mon mari s'était entendu avec cet homme pour me

les faire accepter. Je vis quelque chose de sinistre dans le

rapprochement qu'il faisait entre moi et cette femme dont madame de

Richeville venait de me parler. Je ne pus vaincre un mouvement de

colère; dans mon dépit, j'arrachai quelques feuilles du bouquet que je

tenais à la main.

--Prenez garde!--s'écria M. Lugarto en me montrant une sorte de liqueur

blanche qui sortait de la tige des feuilles arrachées;--vous avez la

main nue, cette substance est très-corrosive; ces fleurs sont

charmantes, mais la plante qui les porte est très-vénéneuse.

En effet, une goutte de cette liqueur blanche était tombée sur mon

doigt; je sentis une légère cuisson, et il me resta une petite tache

livide à la peau[C].

Je ne devais pas sans doute m'étonner de la propriété vénéneuse de ces

fleurs; mais en songeant qu'elles venaient de cet homme qui m'inspirait

tant d'effroi, il me fut impossible de ne pas faire des rapprochements

sinistres en pensant qu'il y avait quelque chose de fatal, de mortel

jusque dans son présent. Saisie de terreur, je jetai cet affreux bouquet

au milieu des camélias qui se trouvaient près de moi. M. Lugarto sourit

et me dit:

--On dirait que vous avez été mordue par un serpent; il est bien dommage

que vous ne puissiez pas jeter aussi loin de vous ces grappes des mêmes

fleurs qui ornent vos beaux cheveux; je suis heureux, malgré vous, de

vous voir obligée de les garder.

--Oh! madame,--dis-je à voix basse à madame de Richeville,--ce qui se

passe ici a l'air d'un rêve terrible; emmenez-moi d'ici, je vous en

conjure, allons retrouver M. de Lancry; je désire me retirer.

--Je ne reviens pas de ma stupeur,--me dit la duchesse;--vous connaissez

donc cet homme?

--Non pas moi, madame; il est l'ami intime de mon mari, qui me l'a

présenté; il me cause autant de frayeur que d'aversion. Oh! par grâce,

emmenez-moi d'ici.

Pendant que je parlais à voix basse avec la duchesse, M. Lugarto

répondit d'un air distrait et hautain aux empressements de quelques

jeunes gens, grands admirateurs de son luxe et de ses chevaux.

Madame de Richeville resta un moment silencieuse et comme absorbée; puis

elle me dit avec un accent profondément ému:

--Bénissez Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a rendu M. de Mortagne;

je ne sais pourquoi cette intimité de votre mari et de M. Lugarto

m'épouvante. Venez retrouver M. de Lancry, vous êtes toute pâle.

--Oui, madame; et puis c'est un enfantillage, mais il me semble que ces

horribles fleurs que j'ai au front me donnent le vertige.

Je ne sais si M Lugarto m'entendit; abandonnant aussitôt les personnes

qui l'entouraient, il se retourna au moment où moi et madame de

Richeville nous nous levions.

--Vous vous en allez de là?--me dit-il;--voulez-vous mon bras?

Sans lui répondre, je me pressai contre madame de Richeville.

--A propos, madame la duchesse,--dit M. Lugarto en laissant tomber ses

paroles une à une, et en suivant du regard l'effet qu'elles

produisaient,--j'ai une question assez insignifiante à vous adresser. Y

a-t-il longtemps que la vieille mademoiselle Albin a été au village de

Bory en Anjou, chez le fermier Anselme?

Madame de Richeville resta stupéfaite, rougit et pâlit tour à tour,

comme la princesse Ksernika avait pâli et rougi la veille.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 100 / 355 题