MATINÉE DANSANTE.

Je passai une nuit cruelle.

Dès que le jour parut, j'envoyai Blondeau savoir des nouvelles de M. de

Lancry. Il me fit dire qu'il allait parfaitement bien.

Un peu avant l'heure du déjeuner, il entra chez moi; sa figure était

riante et douce comme si la scène de la veille n'avait pas eu lieu.

Je restai muette d'étonnement.

Il me prit la main, la baisa avec une gracieuse tendresse, et me dit:

--C'est un grand coupable qui vient vous demander pardon, mon amie.

Il y avait tant de douceur, tant de sérénité dans la voix de Gontran,

que, malgré moi, je fus presque rassurée. L'influence de mon mari sur

moi était telle, que mes traits reflétaient pour ainsi dire toujours

l'expression des siens; et puis je désirais si ardemment de le voir

heureux, que je devais accepter, trop facilement peut-être, les

explications sur sa conduite de la veille.

--De quel pardon parlez-vous?--lui dis-je.

--C'est très-embarrassant, Mathilde; car comment vous avouer... vous

expliquer... un si grand crime?...

--Un crime!... Vous plaisantez... Mais encore... dites... oh! vous êtes

pardonné d'avance.

--Je le sais... vous êtes si bonne! et pourtant ce pardon, je ne le

mérite pas.

--Comment?

--Hier, ne vous ai-je pas d'abord inquiétée par mon absence, et presque

épouvantée par mon retour?

--Il est vrai... votre agitation...

--Mon Dieu! ma jolie Mathilde, comment oser vous dire que vous avez été

assez bonne pour vous intéresser... à... un vilain ivrogne? Voilà le

terrible mot prononcé... Oui, hier Lugarto m'a retenu à dîner chez lui

avec quelques amis communs: on a porté je ne sais combien de toasts à

mon bonheur, à votre beauté; je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu refuser.

Depuis que j'ai quitté la vie de garçon, j'ai, Dieu merci, perdu

l'habitude de ces dîners britanniques; aussi oserai-je vous faire cet

abominable aveu: je me suis grisé en pensant à vous! Vous voyez que je

n'ai fait que changer d'ivresse... Mais, hélas! la première est aussi

belle que l'autre est honteuse... Encore une fois, me pardonnez-vous?

--Comment? Ces reproches que vous m'avez faits hier en rentrant...

--Quels reproches?

--Vous m'avez dit que mes épigrammes et celles de ma tante avaient

irrité M. Lugarto au dernier point; que sa vengeance pouvait être

terrible, et que...

M. de Lancry partit d'un éclat de rire si franc, que je crus à sa

sincérité.

--Malheureux Lugarto!--répéta-t-il;--j'en ai fait un ogre, je le vois...

Pauvre Mathilde! je rirais davantage encore, si je ne vous avais pas

inquiétée. Mais, sérieusement... quelle terrible vengeance voulez-vous

que Lugarto?...

--Mais, mon ami, hier matin, vous m'avez paru fâché de la dureté de mes

réponses.

--Oui, sans doute; car, je vous le répète, malgré quelques excentricités

de caractère, je le regarde, Lugarto, comme un de mes meilleurs amis;

comme tel, je désire le voir à l'abri de vos spirituelles attaques, ma

jolie petite méchante; mais ce sera difficile, et, je le vois, on dira

l'esprit des Maran, comme on disait l'esprit des Mortemart. Pourtant, je

vous en prie, ménagez ce pauvre garçon; si ce n'est pour lui... que ce

soit pour moi.

--Mais hier... vous m'avez dit aussi que vous craigniez de l'irriter.

--Sans doute, car alors il tombe dans des désolations sans fin, il me

reproche de ne pas l'aimer, d'être un mauvais ami; en un mot, de sa

part, ce ne sont pas des reproches, je n'en supporterais pas, mais des

plaintes; c'est ce qui m'oblige à tant de ménagements pour lui...

--Et vous êtes bien sûr de son amitié?--demandai-je en hésitant à

Gontran.

--D'autant plus sûr qu'elle est plus rare, et qu'il n'a aucune raison

pour affecter un sentiment qu'il n'éprouverait pas.

Je racontai à Gontran l'entretien que j'avais entendu entre M. Lugarto

et la princesse Ksernika.

--C'est une plaisanterie de bal masqué sans domino,--me dit Gontran:--il

aura voulu s'amuser à la tourmenter; et cela n'est d'aucune conséquence

avec la princesse, qui est la meilleure des femmes. A ce propos, si elle

vous fait quelques avances, répondez-y, je vous en prie, car elle est

très-bonne amie quand elle le veut, et les bonnes amies sont rares.

D'ailleurs, vous la verrez ce matin à l'ambassade d'Angleterre.

--Irons-nous donc à cette fête?--dis-je à M. de Lancry d'un air chagrin.

--Eh! mais, sans doute. L'ambassadrice m'a écrit ce matin une lettre

charmante, me disant qu'elle avait seulement appris hier soir notre

retour, et qu'elle espérait bien avoir le plaisir de vous voir

aujourd'hui.

--Allons, soit, mon ami, j'irai,--dis-je en soupirant.

--Un soupir, Mathilde! mais vous serez charmante. C'est un triomphe

d'être jolie le matin; et moi je suis fier de vous, de votre ravissante

beauté!...

--Hélas! mon ami, cette beauté est à vous; mais j'en suis plus fière

encore quand je me fais belle pour vous seul.

Gontran sourit et me dit:--Je devine... encore vos rêves de maisonnette?

--Encore mes rêves de bonheur... Oui, Gontran.

--Eh bien! soyez jolie, bien jolie, plus jolie que toutes les femmes,

vous voyez que je ne vous demande rien que de très-facile, et nous

songerons à cette folie.

--Vrai? oh! bien vrai?--m'écriai-je avec ravissement.

--Silence,--me dit Gontran;--il faut dire cela tout bas à mon coeur,

afin que ma raison ne vous entende pas; car elle est bien sévère et elle

dirait non.

Blondeau entra, portant un carton carré.

--Qu'est-ce que cela?

--Je ne sais pas, madame; on l'a remis chez le concierge, c'est

très-léger; cela doit être des fleurs ou des dentelles.

Je regardai Gontran, il ne put s'empêcher de sourire.

Je devinai quelque surprise. Mon coeur battit bien fort; c'étaient

peut-être mes chères fleurs de prédilection que j'allais revoir.

Par un de ces enfantillages très-sérieux pour les esprits fatalistes,

avec la rapidité de la pensée je me dis: Si je trouve un bouquet

d'héliotropes et de jasmins dans ce carton, ce sera un bon présage, je

serai heureuse de ma journée d'aujourd'hui, sinon ce jour me sera fatal.

Une fois cette espèce de défi jeté au sort, je me repentis presque de ma

témérité; je n'osai plus ouvrir le carton.

Gontran s'aperçut que ma main tremblait, que je rougissais beaucoup.

--Eh bien!... Mathilde, qu'avez-vous?

--Rien... rien...--lui dis-je, et surmontant mon émotion, j'ouvris le

carton...

Hélas! mon coeur se serra douloureusement. C'est à peine si je pus

retenir mes larmes. Je ne trouvai ni jasmins ni héliotropes: les fleurs

qui les remplaçaient étaient charmantes, il est vrai; jamais je n'en ai

vu de pareilles... Il y avait un gros bouquet et deux branches de

petites grappes de fleurs d'un pourpre très-vif; au centre de chaque

fleur brillait comme un diamant une goutte de rosée solide, si je puis

m'exprimer ainsi; de longues feuilles d'un vert d'émeraude glacé de

cramoisi complétaient cette parure d'un goût parfait, sans doute d'une

extrême rareté, et dont j'aurais été heureuse sans mon maudit souhait.

--Que vous êtes bon!--dis-je à Gontran avec reconnaissance.

--Ce sont des euphorbes[B], plantes fort rares et telles qu'il les faut

pour parer une beauté rare,--me dit gaiement M. de Lancry; rien ne sera

plus joli, plus coquet que ces deux branches de fleurs purpurines au

milieu de vos beaux cheveux blonds, sous un chapeau de paille de riz.

Nous arrivâmes à l'ambassade.

Le temps était radieux; les toilettes des femmes étaient d'une fraîcheur

extrême; les rayons du soleil, brisés et adoucis par le feuillage des

plantes et des masses de fleurs qui garnissaient la galerie, ne jetaient

qu'une douce clarté dans ces vastes salons.

Généralement il n'y a rien de plus gai, de plus riant que ces matinées

dansantes, où le soleil remplace les bougies, où la tiède atmosphère du

printemps, toute chargée du parfum des fleurs du jardin, remplace la

chaleur étouffante des bals de l'hiver.

Presque en arrivant je me trouvai en présence de madame la duchesse de

Richeville; elle donnait le bras à une femme de ses amies. Je ne pus

m'empêcher de rougir extrêmement en la voyant. Gontran ne s'en aperçut

pas.

Madame de Richeville lui dit avec beaucoup de grâce:--Je vais vous

rendre malgré vous à votre liberté et vous enlever madame de Lancry.

Lord Mungo nous garde deux ou trois places dans la galerie. Bien hardi

et bien adroit celui ou celle qui les lui fera rendre avant notre

retour.

M. de Lancry, quoiqu'il parût vivement contrarié, ne put qu'accepter la

proposition de madame de Richeville. Celle-ci prit mon bras, Gontran

offrit le sien à la femme qui accompagnait la duchesse, et nous nous

dirigeâmes vers les places gardées par lord Mungo.

Il me parut en effet parfaitement capable de les conserver et de les

défendre par sa force d'inertie; c'était un homme d'un embonpoint

démesuré. Lorsqu'il nous aperçut, il fit un vain effort pour se lever.

Madame de Richeville me dit en souriant:

--J'ai peut-être été imprudente de lui confier nos places; s'il n'allait

pas _pouvoir_ nous les rendre!

Pourtant, grâce à un nouvel effort, lord Mungo se leva, et nous nous

assîmes toutes les trois parfaitement à notre aise.

Gontran s'éloigna après m'avoir jeté un regard expressif en me désignant

madame de Richeville.

A ma gauche était un véritable buisson de camélias, la duchesse était à

ma droite; aussi, en se tournant de mon côté, elle put me parler à voix

basse sans être entendue de personne.

--Mon Dieu!--me dit-elle,--je vous parais bien hardie, n'est-ce pas,

après ce qui s'est passé entre nous?...

--Madame...

--Ne m'en veuillez pas, j'ai à vous parler de notre ami, de M. de

Mortagne. Il a été en grand danger.

--Que dites-vous, madame?

--Sans doute; il avait tant souffert! et puis les dernières émotions

l'ont si vivement agité! maintenant il est encore bien souffrant, mais

il est mieux.

--Je le sais, madame; hier, en rentrant chez moi...

--Vous l'avez vu à sa fenêtre. Oui, il est allé habiter en face de votre

maison pour être plus près de vous. Si vous saviez combien il vous aime!

toutes ses craintes... Eh bien! non... non, ne parlons plus de

cela,--reprit la duchesse à un mouvement que je fis;--j'espère que lui

et moi nous nous sommes trompés; vous semblez heureuse... c'est une

conversion que vous avez opérée: je ne m'en étonne pas... seulement je

n'osais l'espérer.

--Je suis en effet très-heureuse, madame, ainsi que je l'avais prévu.

--Et moi je vous jure que je suis aussi bien heureuse de m'être trompée

dans ma prévision. Mais dites-moi, pendant que nous sommes à peu près

seules, n'oubliez pas, si vous aviez quelques lettres à faire parvenir

à M. de Mortagne, de les faire adresser rue de Grenelle à l'hôtel de

Richeville, dans le cas où il serait absent pour quelques jours...

Enfin, pauvre enfant, quoi qu'il vous arrive, dans quelque occasion que

ce soit, rappelez-vous que vous avez une amie bien vraie, bien dévouée.

Cela vous semble étrange, n'est-ce pas? Tout ce que je vous demande,

c'est de mettre à l'épreuve cette amitié que je vous offre; elle ne vous

manquera jamais.

A ce moment M. Lugarto entra dans la galerie.

Involontairement je fis un mouvement d'effroi en me rapprochant de la

duchesse de Richeville.

--Qu'avez-vous donc?--me dit-elle.

--J'ai, madame, un peu froid: il vient beaucoup d'air par cette galerie.

Madame de Richeville vit par hasard M. Lugarto qui causait avec

plusieurs personnes; elle me dit en me le désignant:

--Vous voyez bien cet homme?

--Oui, madame,--répondis-je en tremblant.

--Eh bien! votre tante est un ange de mansuétude auprès de lui. C'est

l'orgueil dans la bassesse, et la lâcheté dans la cruauté; pourtant on

le reçoit. Il y a des traits de lui qui font frémir. L'année dernière il

a perdu, à jamais perdu, une malheureuse jeune femme, madame de Berny,

qui est, à cette heure, seule, abandonnée de sa famille, repoussée par

tout le monde; il a agi envers elle de la manière la plus brutale, la

plus scandaleuse, la plus cruelle. M. de Berny, soit faiblesse, soit

mépris, s'est renfermé dans une dédaigneuse indifférence sur le sort de

sa femme; M. Lugarto est encore resté une fois impuni! Puisque les

hommes sont si lâches, ce serait au moins aux femmes de faire justice

des Lugarto et de ses pareils. Aussi je ne conçois pas qu'on tolère dans

le monde une pareille espèce, ou même qu'on lui réponde quand il vous

parle; car il est familier, et son impudence est grande.

Je restai muette. Je pressentais que M. Lugarto allait venir auprès de

moi. En effet, madame de Richeville me parlait encore lorsqu'il

s'approcha, me fit un léger salut, et me tendit la main en me disant:

--Eh bien! vous êtes venue à ce bal? Vous avez eu raison de m'écouter.

Voyant que je ne prenais pas la main qu'il m'offrait, il reprit en

souriant d'un air sardonique:

--Nous sommes donc toujours en guerre? J'avais pourtant dû croire le

contraire en vous voyant porter les fleurs que je vous avais envoyées ce

matin.

--Je ne vous comprends pas, monsieur,--lui répondis-je; et, m'adressant

de nouveau à madame de Richeville, je lui demandai le nom de deux

très-jolies personnes qui entraient en ce moment.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 99 / 355 题