--Écoutez une comparaison bien ambitieuse, Mathilde.... L'homme qui
parvient à dompter et à rendre sociables et soumis le tigre et la
panthère, ne prend-il pas en amitié la bête féroce qu'il a pu rendre
douce et obéissante? Eh bien! quoique ce pauvre Lugarto ne soit pas un
tigre, il y a, je crois, un peu de ce sentiment-là dans mon amitié pour
lui. Oui, autant je l'ai vu dédaigneux, méchant, altier pour les autres,
autant pour moi il a toujours été bon, prévenant, dévoué. Je vous
l'avoue, Mathilde, je n'ai pu m'empêcher d'être profondément touché des
preuves nombreuses d'affection qu'il m'a données... et vous le concevez,
avec bien du désintéressement. Puis, jugez donc combien il doit être
malheureux: personne ne l'aime; il n'a pas même un ami... Toujours
dominé par cette crainte de n'être recherché que pour sa fortune, par
hasard il ressent pour moi une bienfaisante confiance qu'il n'éprouve
pour personne. Eh bien! dites, Mathilde, mon coeur... ma vanité, je
dirais presque mon honneur, ne m'ordonnent-ils pas de l'accueillir avec
bienveillance?
Déjà je connaissais assez la physionomie de Gontran pour avoir remarqué
une sorte de contrainte pendant qu'il m'expliquait la cause de son
amitié pour M. Lugarto, tandis qu'au contraire il s'était laissé aller à
une franche amertume en dépeignant l'odieux caractère de cet homme.
Sans pouvoir justifier mes soupçons, je sentais qu'il y avait là quelque
mystère; les explications de Gontran ne me rassurèrent qu'à demi.
Pourtant, telle est la puissance du prestige de l'amour, que peu à peu,
en réfléchissant à ce que venait de me dire Gontran, je vis une nouvelle
preuve du charme qu'il inspirait dans l'influence extraordinaire qu'il
exerçait sur M. Lugarto.
Si j'avais eu besoin de m'excuser à mes propres yeux de n'avoir pu
résister aux rares séductions de Gontran, ne me serais-je pas dit que je
devais céder à cette inévitable fatalité, puisque les caractères les
plus intraitables, les plus altiers, n'avaient pu y échapper.
Que dirai-je? ma passion était si aveugle, que M. Lugarto me devint
presque moins odieux par la pensée qu'il avait subi l'irrésistible
empire de Gontran.