Je passai une nuit remplie d'angoisses en songeant à l'inquiétude, à
l'agitation que M. de Lancry n'avait pu dissimuler.
Au point du jour, je me levai; j'étais douloureusement oppressée. Je
voulais jeter un dernier regard sur cette mystérieuse et charmante
retraite où j'avais passé des moments si heureux.
Hélas! était-ce un présage? Tant de bonheur devait-il à jamais
s'évanouir?...
Le ciel, si pur pendant tant de jours, se voilait de nuages noirs; un
vent froid gémissait tristement à travers les grands arbres de la forêt.
La prédisposition de l'âme est un prisme qui colore les objets
extérieurs de ses reflets sombres ou riants. Je fis une remarque
puérile, mais elle me navra....
Toutes les fleurs qui ornaient cette demeure avaient été apportées et
transplantées comme une décoration champêtre. Peu à peu elles avaient
langui et s'étaient flétries. Absorbée par mon bonheur, voyant tout à
travers les rayonnements que l'amour jetait sur ma vie, je ne m'étais
pas aperçue de l'insensible étiolement de ces plantes; mais à ce
moment, sous ce ciel gris, pensant à ce départ qui m'affligeait, je fus
douloureusement frappée de ce spectacle.
Malgré moi, je fis un vague rapprochement entre les jours heureux que je
venais de passer et l'existence de ces fleurs, pauvres fleurs éphémères,
dépaysées, sans racines, qui, au lieu de s'épanouir chaque matin
toujours fraîches et vivaces, mouraient d'une mort précoce, après avoir
jeté un parfum, un éclat passagers.
Je frémis... en me demandant s'il en devait être ainsi de la félicité
que j'avais goûtée.
Pourtant je voulus échapper à ces réflexions pénibles; je les regardai
comme un blasphème.
Je cueillis pieusement quelques branches d'héliotrope et de jasmin que
je me promis de garder toujours; je pensai qu'après tout, j'étais folle
de chercher de douloureux pronostics dans un état de choses qu'il
dépendait de moi de faire cesser.
Je résolus d'établir un jardinier dans notre maisonnette pour y cultiver
des fleurs qui, cette fois, ne mourraient pas au bout de quelques jours.
Par une réflexion bizarre, je me demandai pourquoi l'on entretenait si
religieusement les tristes jardins des tombeaux, et pourquoi l'on
n'entourerait pas des mêmes soins pieux et touchants les lieux consacrés
par quelques souvenirs chéris.
Je rentrai.
Gontran semblait encore plus soucieux que la veille.
La voiture arriva; nous partîmes.
M. de Lancry ne me dit pas un mot de regret sur l'abandon où nous
laissions notre retraite à la garde d'un de ses gens; cela me fit mal.
Après quelques moments de silence, Gontran me dit:
--Mathilde, je vous présenterai demain un de mes meilleurs et de mes
plus intimes amis, M. Lugarto, qui arrive de Londres. C'est pour lui
rendre un service assez important qu'il me demande que je quitte
Chantilly. Nous verrons souvent Lugarto; je l'aime beaucoup; je désire
que vous l'accueilliez avec bienveillance.
--Quoique M. Lugarto soit cause de notre brusque retour à Paris,--dis-je
en souriant à M. de Lancry,--je vous promets d'oublier ce grand grief,
et de recevoir votre ami comme vous le désirez. Mais vous ne m'avez
jamais parlé de lui?
--J'étais à la fois si distrait et si absorbé par mon amour,--reprit
Gontran avec grâce,--qu'il y a bien des choses que je ne vous ai pas
dites... J'avais laissé Lugarto à Londres; il est très-paresseux; il
écrit rarement, et j'avais trop de charmantes compensations pour
m'apercevoir du silence de cet ingrat.
--Mais savez-vous, Gontran, qu'il faut que vous aimiez en effet beaucoup
M. Lugarto pour lui faire le sacrifice que vous lui faites... Nous
étions si heureux, dans notre retraite!
--Oui, oui, sans doute; mais, de son côté, Lugarto m'a autrefois rendu
de très-grands services; je vous conterai cela.
--Oh! alors, mon ami, si vous acquittez une dette de reconnaissance, je
ne me plains plus; d'ailleurs j'ai mon projet, et, à mon tour, je vous
demanderai une grâce à laquelle je tiens beaucoup.
--Parlez... parlez... Mathilde.
--Eh bien! il faut me promettre de venir chaque mois passer quelques
jours dans notre maisonnette de Chantilly.
Gontran me regarda avec étonnement.
--Mais cette maison ne m'appartient pas, me dit-il.
Mon coeur se serra douloureusement.
--Comment cela? lui demandai-je.
--Mon Dieu! rien de plus simple; j'avais chargé mon homme d'affaires de
me chercher une petite maison à Chantilly ou dans quelque endroit bien
retiré, et de me la louer pour la saison; il m'a trouvé cette maison de
paysan presque enclavée dans la forêt; je vins la voir, cela me parut
charmant comme position, j'y envoyai mon architecte qui est très-bon
décorateur; car, vous le voyez, il a transformé une affreuse chaumière
en un vrai chalet d'opéra. Cela se trouvait d'autant mieux que le
propriétaire de cette masure et de quelques arpents de terre qui en
dépendent est sur le point de les vendre à M. le duc de Bourbon; dès
qu'on aura enlevé ce que nous avons laissé dans cette maisonnette, on
l'abattra; je ne l'avais louée que pour quatre mois, et il nous reste,
je crois, encore environ trois semaines de jouissance.
Hélas! les paroles de Gontran me rappelèrent cruellement ma remarque du
matin, sur l'éclat factice des fleurs éphémères de notre jardin.
Sans le vouloir, M. de Lancry me causait un sensible chagrin. Cet homme
d'affaires, ce décorateur, ce loyer... tous ces mots vinrent gâter un à
un tous mes souvenirs chéris.
Sans doute je n'étais pas assez insensée pour vouloir échapper aux
réalités de la vie; mais il me semblait qu'un si petit réduit devait
rester environné de tout son prestige, de toute sa poésie, et que, sans
prodigalité folle, on aurait pu le respecter à tout jamais.
Je n'accusai pas Gontran; absorbé par le bonheur présent, il avait pu
négliger l'avenir; je songeai qu'à nous autres femmes était surtout
réservé le culte du passé.
--Gontran,--lui dis-je,--je suis toute fière d'une pensée que vous
n'avez pas eue malgré votre coeur si ingénieusement inventif...
--Parlez, ma chère Mathilde.
--Il nous faut acquérir tout de suite cette maison et le petit champ qui
l'environne, puisque heureusement cela n'est pas encore vendu à M. le
duc de Bourbon.
--Vous n'y songez pas, Mathilde; le prince doit payer la convenance de
cette acquisition. Le propriétaire nous ferait les mêmes conditions
qu'au prince, et dans de pareilles circonstances, ces gens-là ont
toujours des prétentions exorbitantes.
--Mais encore, combien cela vaut-il?
--Que sais-je? peut-être trente, quarante mille francs, plus même, car
on ne peut assigner de prix raisonnable à une chose toute de
convenance...
--Comment! ce ne serait pas plus cher que cela?--m'écriai-je avec joie.
--Enfant!--me dit Gontran en me serrant tendrement la main.
--Mais qu'est-ce que c'est que trente mille francs auprès...?
--Écoutez, Mathilde,--me dit M. de Lancry en m'interrompant avec
bonté,--puisque nous sommes sur ce chapitre, il faut que nous parlions
un peu raison... et _ménage_, comme l'on dit; c'est très-ennuyeux, mais
très-nécessaire, et puis je désire savoir si les dispositions que j'ai
prises vous conviendront.
--Parlez, mon ami; mais je ne vous tiens pas quitte de notre
maisonnette, j'y reviendrai tout à l'heure.
Gontran haussa les épaules en souriant, me regarda et continua:
--Vous comprenez, Mathilde, que notre position nous oblige à tenir un
état de maison convenable, digne de notre fortune, et qui vous mette
enfin à même de jouir des plaisirs de votre âge.
--Notre chalet... voilà tout l'état de maison que mon coeur désire.
--Mathilde, parlons sérieusement. Voici comment j'ai arrangé nos
dispositions intérieures: nous aurons un maître d'hôtel, homme de
confiance qui nous servira d'intendant; un valet de chambre pour vous,
un pour moi; quatre valets de pied pour l'antichambre et...
--Mais, mon ami, je vous assure que pour moi je préfère réduire cette
livrée, et conserver notre petit paradis.
--Soyez donc raisonnable. Il faut, ma chère enfant, d'abord parler des
dépenses nécessaires... Notre écurie se composera de quatre chevaux de
voiture et d'un cocher pour vous; pour moi, de deux chevaux de harnais
et de deux ou trois chevaux de selle, avec mes gens d'écurie anglais,
deux femmes pour vous, sans madame Blondeau; un cuisinier et une fille
de cuisine compléteront notre domestique. Pardonnez-moi ces détails, ma
chère Mathilde; mais une fois tout ceci convenu, nous n'en parlerons
plus.
--Je vous écoute, mon ami; tout à l'heure je vous ferai mes
observations.
--Nous habiterons l'hôtel Rochegune pendant l'hiver; ensuite nous ferons
un voyage aux eaux ou en Italie, afin de revenir dans votre terre de
Maran vers le mois de septembre pour la chasse; nous y resterons
jusqu'au mois de décembre, époque de notre retour à Paris. Vous aurez,
si vous le voulez, un soir par semaine pour recevoir; nous donnerons à
dîner le même jour. Vous choisirez vos jours de loge, l'un à l'Opéra,
l'autre aux Bouffes. Enfin, si vous trouvez que mille francs par mois
vous suffisent pour votre toilette, nous fixerons cette somme.
--Mon ami...
--Encore un mot, ma chère Mathilde, et je me tais,--dit Gontran en
souriant:--Vous voyez que notre état de maison est fort simple; dans
notre position, nous ne pouvons avoir moins; ne m'en voulez pas si
maintenant j'arrive à de grands vilains chiffres. Votre fortune s'élève
à cent trente mille francs de rente environ; avec ce qui me reste de la
mienne, nous pouvons donc compter à peu près sur un revenu de cent
soixante mille francs; mais en défalquant l'acquisition de l'hôtel
Rochegune, les non-valeurs et les économies que nous devons
rigoureusement tenir en réserve pour les cas imprévus, nous ne devons
calculer à peu près que sur cent mille francs par an. Eh bien! ma chère
Mathilde, il ne nous faut ni plus ni moins que cela pour tenir notre
maison sur le pied que je vous ai dit. Vous le voyez, nous n'avons que
ce que l'on pourrait appeler le _nécessaire du luxe_, sans aucun
superflu, car toutes les dépenses que je vous ai énumérées sont
absolument indispensables.
--Ce que vous ferez sera toujours parfaitement fait, mon ami, quoiqu'il
me semble qu'on puisse vivre très-heureux sans un si grand entourage de
_nécessaire_, comme vous dites; mais ce qui vous plaît est bien; je ne
veux voir que par vos yeux, ne penser que par votre pensée. Seulement,
dussé-je pour cela retrancher sur ce que vous m'accordez, je veux...
vous entendez, je veux absolument mon chalet de Chantilly; c'est pour
moi le plus indispensable, le plus nécessaire, la moins superficielle de
toutes les dépenses; ce sera mon luxe de coeur. Nous irons de temps en
temps y faire un joli pèlerinage, avec ma pauvre Blondeau pour toute
suite.
--Allons, allons, soyez tranquille, nous reparlerons de cela, jolie
petite opiniâtre,--me dit Gontran avec gaieté.--Ah! j'oubliais; il
faudra envoyer notre architecte à votre château de Maran. Depuis vingt
ans il n'a été habité que par votre régisseur; il doit être en ruines.
--Sans doute... et puis un château, c'est si grand!... Tenez, mon ami...
Grondez-moi; mais votre chalet m'a gâtée... Ah! que le printemps de
Paris va me sembler pesant et ennuyeux auprès de notre beau printemps de
la forêt!... Voyez comme je suis rancunière, je ne puis vraiment
pardonner à votre ami le sacrifice que vous lui faites.
--A propos de Lugarto, me dit Gontran,--il faudra excuser chez lui
certaines façons un peu cavalières, qui ne sont peut-être pas de la plus
exquise compagnie.... Il a toujours été si gâté!
--Que voulez-vous dire?
--Mais tenez, Mathilde, je ne puis mieux faire que de vous tracer à peu
près le portrait de Lugarto; au moins vous le connaîtrez lorsque je vous
présenterai. Lugarto a vingt-deux ou vingt-trois ans à peine: il est
d'origine brésilienne. Son père, fils d'un esclave sang mêlé, avait été
affranchi dès son enfance. Ce père, d'abord intendant d'un grand
seigneur portugais, géra si bien ou si mal la fortune de son maître,
qu'il le ruina complétement, et qu'il acquit une grande partie de ses
biens. Telle fut l'origine d'une fortune d'abord considérable, puis
enfin colossale; car des entreprises et des concessions de mines dans
l'Amérique du Sud augmentèrent tellement ses biens, qu'à sa mort M.
Lugarto laissa à son fils plus de soixante millions.
M. Lugarto père avait vécu aux colonies avec le faste et la dépravation
d'un satrape. Profondément corrompu, affichant un cynisme révoltant,
aussi lâche que méchant, il avait, dit-on, dans un accès de colère
féroce, tellement maltraité sa femme, qu'elle était morte des suites de
ces violences.
--Mais c'était un monstre qu'un pareil homme!--m'écriai-je. Quel triste
et cruel héritage qu'une telle mémoire!... Son fils doit être bien à
plaindre, malgré ses millions!
--D'autant plus à plaindre,--dit Gontran en souriant avec amertume,--que
son père lui a donné les plus hideux exemples. Laissé à quinze ans
maître d'une fortune de roi, Lugarto a grandi au milieu des excès et des
adulations de toutes sortes. A vingt ans, il éprouvait déjà les dégoûts
et la satiété de la vieillesse, grâce à l'abus de tout ce qui se procure
avec l'or. D'une nature frêle, délicate, étiolée avant son
développement, il n'a de jeune que son âge; sa figure même, malgré des
traits agréables, a quelque chose de morbide, de flétri, de convulsif,
qui révèle de précoces infirmités.
J'écoutais Gontran avec étonnement; en me traçant le portrait de M.
Lugarto, sa voix avait un accent d'ironie mordante; il semblait se
complaire dans la triste peinture du caractère de cet homme.
Un moment je fus sur le point de faire cette observation à Gontran, puis
je ne sais quel scrupule me retint; il continua:
--Au moral, Lugarto est un homme profondément dépravé, sans foi, sans
courage, sans bonté, habitué à mépriser souverainement les hommes, car
presque tous ont bassement flatté sa fortune. Tour à tour d'une
prodigalité folle et d'une avarice sordide, ses dépenses n'ont qu'un
mobile, l'orgueil; qu'un but, l'ostentation. Le procureur le plus
retors ne sait pas mieux les affaires que lui; seul, il gère son immense
fortune avec une sagacité, avec une habileté incroyables, et il
s'enrichit encore chaque jour par les spéculations les moins honorables.
Portrait fidèle de son père, l'ignoble rapacité de l'esclave lutte
encore chez lui contre la ridicule vanité de l'affranchi; tout prouve
cette double nature: son luxe sévèrement réglé, son faste retentissant,
mais parcimonieux; tout, jusqu'à ses bruyantes aumônes faites
insoucieusement et sans l'intelligence du malheur qu'il secourt, mais
qu'il ne plaint pas... Deux plaies incurables empoisonnent pourtant
l'opulence impériale de Lugarto: la bassesse de son extraction et la
conscience du peu qu'il vaut personnellement. Aussi, par un compromis
qui ne trompe que lui, il est affublé au titre de comte, et s'est fait
fabriquer je ne sais quelles ridicules armoiries. Exalté par l'adulation
et par l'orgueil, l'adulation et l'orgueil torturent; il le sait: c'est
à sa fortune qu'on accorde les prévenances dont on l'entoure; pauvre
demain, il serait complétement méprisé; alors, parfois sa rage contre le
sort n'a pas de bornes; mais, comme son père, Lugarto est aussi lâche
que méchant, et il se venge de tant de prospérités injustement
accumulées sur lui, en maltraitant avec la plus cruelle dureté ceux que
leur dépendance oblige à supporter ses violences; des femmes... des
femmes même n'ont pas été à l'abri de ses brutalités... Eh bien! malgré
cela, malgré tant de vices odieux, le monde n'a toujours eu pour lui que
des sourires; les plus hardis lui ont témoigné de l'indifférence.
Ne pouvant me contenir plus longtemps, je m'écriai:
--Eh! comment osez-vous appeler un tel homme votre ami? comment
avez-vous pu lui sacrifier nos plus chers désirs?... En vérité, Gontran,
je ne vous comprends pas.
M. de Lancry, sans doute rappelé à lui par ces mots, me regarda d'un air
interdit.
--Que dites-vous, Mathilde?
--Je vous demande comment vous pouvez appeler M. Lugarto votre ami....
Mais jamais je ne consentirai à voir un homme aussi pervers, aussi
odieux... Et encore une fois, c'est pour lui que vous quittez si tôt
cette retraite où nous vivions si heureux?... Gontran, il y a là quelque
chose d'inexplicable!